La culture a changĂ©. D’oĂč bien des malentendus. Y a-t-il baisse ou non du niveau culturel, Ă©ducatif, scolaire ? Le sens de ces mots a changĂ© de sens. Sommes-nous plus Ă©gaux qu’avant face Ă  l’accĂšs Ă  la culture ? Le « culturel » n’a-t-il pas remplacĂ© la culture ? La rĂ©ponse Ă  ces questions dĂ©pend de l’idĂ©e qu’il y aurait ou non une culture postmoderne, diffĂ©rente de la culture « traditionnelle », qui incluait pourtant la culture moderne. Pour y voir plus clair, une petite enquĂȘte s’impose autour de la notion de postmodernitĂ©.

Par culture postmoderne, on dĂ©finit une pratique culturelle dĂ©sinvestie des idĂ©ologies et des grands rĂ©cits : communisme, socialisme, christianisme, etc. La culture postmoderne n’est plus « en surplomb ».

Tout a changĂ©. La modernitĂ©, c’était le chemin vers le progrĂšs. Demain sera mieux qu’hier. Les postmodernes (qui sont moins de grands intellectuels que des concepteurs, des « crĂ©atifs ») disent simplement : demain sera un autre prĂ©sent et seul le prĂ©sent compte. Les modernes croyaient Ă  la hiĂ©rarchie des savoirs : apprendre plus amenait Ă  mieux comprendre le monde et Ă  aller vers le bien, vers les LumiĂšres, cette philosophie Ă  la fois allemande, française et anglaise qui avait amenĂ© au XVIIIe siĂšcle Ă  remettre en cause les rĂ©gimes de droit divin et Ă  mettre « la Raison » au Pouvoir – et au Pouvoir aussi la bourgeoisie qui portait cette valeur.

Les postmodernes n’ont, au contraire, pas de message Ă  dĂ©livrer, ils ne croient pas que plus de sciences permettra de mieux comprendre le monde et de l’amĂ©liorer. Comprendre ne sert, pour eux, qu’à utiliser les nouvelles techniques. Ils ne croient pas au grand changement de sociĂ©tĂ© puisque tout est changements au pluriel, puisque tout « bouge »  et que tous zappent. Les postmodernes ont leur sport : la « glisse » plutĂŽt que la boxe. Ils ont leur style : la latĂ©ralitĂ© plus que l’affrontement.

Culture de l’hĂ©donisme

Chaque Ă©volution culturelle a une histoire. Comment en est-on arrivĂ© là ? À partir des annĂ©es soixante, le modĂšle sociĂ©tal et familial a cessĂ© d’ĂȘtre autoritaire et vertical, du haut vers le bas, pour devenir horizontal. Pour le dire autrement, le pĂšre devient un « papa-grand copain », un « copain (presque) comme les autres ». Une culture de l’hĂ©donisme a pris le pas sur une culture du devoir.

Jean-François Lyotard est un des premiers Ă  avoir analysĂ© ce phĂ©nomĂšne. Les postmodernes ne croient plus aux idĂ©ologies. Mais ils croient Ă  d’autres choses, Ă  des « valeurs ». Ce sont la tolĂ©rance, la libertĂ© d’ĂȘtre soi, le droit Ă  la diffĂ©rence. Dans presque tous les domaines, c’est la mode qui dĂ©finit la postmodernitĂ©. Seul le prĂ©sent a de la valeur. « La postmodernitĂ© est l’état social dĂ©mocratique recyclĂ© par la logique de la mode. Pas la logique du vĂȘtement mais un processus se dĂ©ployant autour de trois pĂŽles : la logique de l’éphĂ©mĂšre et du renouvellement constant, la logique de la sĂ©duction, enfin la logique des diffĂ©renciations marginales », Ă©crit Gilles Lipovetsky.

De lĂ  s’instaure une dialectique. Le totalitarisme du prĂ©sent, ou encore la dictature du prĂ©sent, partout uniformise le monde (on pleure tous en mĂȘme temps Michael Jackson), mais, en parallĂšle, la sociĂ©tĂ© se divise en de multiples strates ou « tribus » musicales, vestimentaires, sexuelles, etc. Il se dĂ©roule un processus de fragmentation identitaire : chacun veut affirmer son « soi ». C’est pourquoi la seule idĂ©ologie de la postmodernitĂ© ne peut ĂȘtre que la tolĂ©rance ou encore les droits de l’homme.

Il arrive toutefois que la postmodernitĂ© se combine Ă  l’ancienne modernitĂ©. Par exemple dans l’entreprise. Le culte moderne de la performance s’allie Ă  des valeurs postmodernes : l’épanouissement, le « fun », l’écoute de l’autre. La plupart des entreprises crĂ©ent des cellules « antistress » mĂȘme si, bien entendu, dans une sociĂ©tĂ© du spectacle, il a fallu quelques suicides pour en arriver lĂ . Mais c’est un signe de la postmodernitĂ© que cette prise en compte des souffrances psychiques, ignorĂ©es dans la logique purement moderne basĂ©e sur le « il ne faut pas s’écouter », « il faut tenir le coup », voire « ceux qui craquent ne sont pas de vrais hommes », etc. Deux logiques, deux mondes. Mais pourtant, l’objectif reste celui de la modernité : l’efficacitĂ© Ă©conomique, la performance, l’adaptabilitĂ© compĂ©titive.

Chacun pour soi ou le tribalisme postmoderne

Fragmentation identitaire, fin des idĂ©aux fĂ©dĂ©rateurs, apologie de la recherche de soi, narcissisme, hĂ©donisme, tout concorde pour dĂ©crire un nouvel Ăąge de l’individualisme, fondĂ©, non plus seulement sur la compĂ©tition dans le domaine du travail, mais sur l’expression de soi. Les moyens modernes, internet, tĂ©lĂ©vision cĂąblĂ©e offrant un choix de programmes presque illimitĂ©, tĂ©lĂ©phone portable y contribuent. Chacun peut ĂȘtre soi et ĂȘtre le plus singulier possible. De moins en moins de choses sont partagĂ©es par tous : il est loin le temps oĂč chacun, le lundi matin, parlait du « film du dimanche soir ».

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Le commerce produit la sociĂ©tĂ© la plus conforme aux besoins de l’expansion du commerce. L’objectif est-il d’ĂȘtre soi, tout seul ? Assistons-nous au triomphe de la solitude ? Pas vraiment. C’est pourquoi a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e la thĂšse d’un « temps des tribus » et d’une sortie de l’individualisme.

Avec l’objectif affichĂ© de « cesser de haĂŻr le prĂ©sent », le sociologue Michel Maffesoli fait Ă  beaucoup d’égards l’apologie de ce prĂ©sent. La diffusion d’un film amateur de tĂ©lĂ©phone portable sur Internet ? C’est de l’information au mĂȘme titre qu’un article du journal Le Monde. C’est mĂȘme la marque de la dĂ©mocratisation de l’information puisque celle-ci devient en quelque sorte immanente Ă  la sociĂ©tĂ©. « La culture, ce n’est pas uniquement les Ɠuvres de la culture et pas simplement les musĂ©es, la musique de concert, etc., mais c’est la musique de tous les jours, c’est ce que j’ai appelĂ© dans un de mes livres (Au creux des apparences, 1990) – « l’esthĂ©tisation de la vie quotidienne ». Et je crois que le mot « esthĂ©tique » est quand mĂȘme l’élĂ©ment essentiel de cet Actuel, de ce Quotidien »[1]. Ainsi parle Maffesoli.

Ces nouvelles pratiques conviviales conduiraient Ă  dire que le temps de l’individualisme est dĂ©passĂ©. De nouveaux regroupements communautaires auraient succĂ©dĂ© au temps de l’individu. Telle serait la marque de la postmodernitĂ©, succĂ©dant Ă  la modernitĂ© « progressiste, autoritaire, performative ». C’est la thĂšse que dĂ©fend inlassablement Michel Maffesoli, depuis Le temps des tribus, le dĂ©clin de l’individualisme dans les sociĂ©tĂ©s de masse (MĂ©ridiens Klincksieck, 1988). Mais l’objectif n’est ni de haĂŻr le prĂ©sent ni d’en faire l’apologie. Il est de le comprendre, et de nous comprendre dans ce prĂ©sent.

Bien entendu, l’intĂ©rĂȘt pour le quotidien, les choses proches (la proxĂ©mie) est la chair mĂȘme de la sociologie. On peut pourtant s’y intĂ©resser sans considĂ©rer que les rĂ©flexions sur la perte de ce qui fait une sociĂ©tĂ© et un peuple ne sont que des lamentations. Or, le « vivre-ensemble » complet, c’est-Ă -dire celui qui fait un peuple, n’est pas seulement la proxĂ©mie, c’est aussi la transmission, et le sens des hiĂ©rarchies, par exemple dans le domaine artistique. Poussons la logique du vivre ensemble jusqu’au bout. Cette logique c’est que nous ne pouvons pas vivre avec n’importe qui, et que le vrai vivre ensemble est exigeant, ce sont les exigences qui font un peuple qui veut rester un peuple. Ce sont les exigences d’un peuple qui n’admet pas ce qui le dĂ©truit.

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La thĂšse du passage de l’individualisme moderne au tribalisme postmoderne est sujette Ă  caution. DĂšs lors que l’adhĂ©sion aux « tribus » est temporaire, rĂ©versible et peut ĂȘtre plurielle (on adhĂšre Ă  plusieurs tribus Ă  la fois), elle n’est pas plus porteuse de sens et d’appartenance que les autres logiques de consommation, par dĂ©finition Ă©phĂ©mĂšres. Selon Gilles Lipovetsky, prenant le contre-pied de Michel Maffesoli, nous restons dans l’individualisme, « ce qui n’a jamais signifiĂ© la fin de toute forme d’appartenance collective mais le principe d’autonomie y compris dans les appartenances de groupe. »[2]

Il y a la culture et le « culturel »

DĂ©crire le prĂ©sent sans rĂ©flĂ©chir au sens des mutations n’avance pas Ă  grand-chose. Ainsi, la suppression des hiĂ©rarchies dans le domaine artistique n’est pas neutre. À partir du moment oĂč exposer un perroquet vivant est considĂ©rĂ© comme une Ɠuvre d’art au mĂȘme titre qu’un Corot, comment faire prendre au sĂ©rieux l’éducation artistique, et d’ailleurs l’éducation tout court ?

Évidemment, hiĂ©rarchie ne veut pas dire exclusion : on peut aimer Alain Souchon sans pour autant perdre de vue que ce n’est peut-ĂȘtre pas aussi important dans l’histoire de la musique que Bizet, Rameau ou Miles Davis. Une autre consĂ©quence du choix de la non-hiĂ©rarchie entre les diffĂ©rentes pratiques culturelles est la fin de la valeur de la transmission. Si jouer avec une playstation ou faire des tags est aussi culturel que dessiner dans un atelier d’artistes, apprendre l’histoire de la musique, ou jouer du violon, ou apprendre la sculpture, Ă  quoi bon respecter ceux qui ont appris, ceux qui se sont donnĂ© du mal pour produire une Ɠuvre aboutie ? C’est la dĂ©valorisation de l’effort et du travail.

C’est le rĂšgne de « l’ingratitude » dont parle Alain Finkielkraut, c’est-Ă -dire que l’on ne doit rien Ă  ceux qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s dans l’apprentissage des savoirs. Il n’y a plus de maĂźtre. Tout vaut tout. L’apprenti vaut le vieux compagnon.

Y a-t-il par contre des aspects positifs de la postmodernité ? TrĂšs certainement. Il est fort bon que chacun puisse se laisser aller Ă  voir une exposition sans connaĂźtre l’histoire de l’art. Cela peut venir ensuite. Il est fort bon que chacun puisse se lancer dans la photo sans avoir une culture technique dans ce domaine dĂšs le dĂ©part. Cela peut venir aprĂšs. Disons plus prĂ©cisĂ©ment : cela doit venir aprĂšs. Et c’est lĂ  toute la diffĂ©rence entre l’éducation populaire et le zapping culturel.

Pour aller plus loin :

Jean-François Lyotard, Le postmoderne expliquĂ© aux enfants, GalilĂ©e et Le Livre de poche, 1988. (Voir aussi du mĂȘme auteur La condition postmoderne, Minuit, 1979).

Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983 et Livre de poche, 1989.

Michel Maffesoli, Le temps des tribus. Le dĂ©clin de l’individualisme dans les sociĂ©tĂ©s postmodernes, Klincksieck, 1988 et Livre de poche, 1991 ; La part du diable. PrĂ©cis de subversion postmoderne, Flammarion, 1982 ; Le temps revient. Formes Ă©lĂ©mentaires de la postmodernitĂ©, DesclĂ©e de Brouwer, 2010. Aussi stimulant que discutable.

Philippe Muray, Festivus Festivus, conversations avec Élisabeth LĂ©vy, Fayard, 2005, L’Empire du bien, Belles Lettres, 1991. « Je n’ai pas cherchĂ© Ă  donner un tableau de notre sociĂ©tĂ©. J’ai fait l’analyse de l’éloge qui en est fait. »

Pour en connaĂźtre davantage sur Pierre Le Vigan, cliquez ici.

Notes

[1] entretien au site Internet « Sens Public », le 19 février 2006.

[2] Entretien en postface à Nicolas Riou, Pub fiction, Editions d’organisation, 1999.

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