Jean-Claude Rolinat ne cesse de courir le monde, appareil photo d’une main, stylo et bloc-notes de l’autre ; journaliste dans la presse d’opinion, nostalgique de l’empire colonial français, passionnĂ© par l’AmĂ©rique du Sud et la situation au Proche-Orient, il est notamment l’auteur de nombreux livres dont Le Canada français, de Jacques Cartier au gĂ©nocide tranquille (avec RĂ©mi Tremblay) aux Ă©ditions Dualpha.

 

Jean-Claude Rolinat

Jean-Claude Rolinat

Quelle est votre position sur l’Europe ? Êtes-vous anti ou pro EuropĂ©en ? Dans ce dernier cas de figure, ĂȘtes-vous pour une Europe fĂ©dĂ©rale ou une Europe de la coopĂ©ration de nations souveraines, ou encore en avez-vous une autre conception ?

Je suis plutĂŽt favorable Ă  une union, une association d’États europĂ©ens souverains dĂ©lĂ©guant une partie de leurs compĂ©tences. Mais ceci uniquement dans un premier temps, dans le cadre d’une Europe Ă  « gĂ©ographie variable » en fonction des capacitĂ©s et des centres d’intĂ©rĂȘt des pays membres. Ce serait, au dĂ©part, cette seule configuration institutionnelle. Tout le monde n’est pas obligĂ© de souscrire aux mĂȘmes traitĂ©s. Mais plus tard, si l’intĂ©gration fonctionne, on passerait Ă  un stade supĂ©rieur, allant de la ConfĂ©dĂ©ration Ă  la FĂ©dĂ©ration, toujours par thĂšme, c’est-Ă -dire une EUROPE Ă  la CARTE. Je m’explique. Prenons le thĂšme de la dĂ©fense. Si l’Italie, L’Allemagne, le Benelux et la France veulent une intĂ©gration plus poussĂ©e de leurs appareils militaires, ils crĂ©ent un organisme coopĂ©ratif dont seulement ces pays seraient membres. En revanche, si une partie de ces États et d’autres, Ă  l’extĂ©rieur de ce cercle de dĂ©fense, voulaient une intĂ©gration Ă©conomique poussĂ©e, existerait un autre organisme sur la base d’un traitĂ©.

Allons plus loin, il existe une Europe de l’Espace Ă  laquelle sont associĂ©s le Canada (qui n’est EuropĂ©en que par sa population, et encore !), la Suisse et la NorvĂšge je crois, qui ne sont pas membres de l’actuelle Union europĂ©enne. Pourquoi se priver d’eux et de leur coopĂ©ration sur d’autres sujets, mĂȘme s’ils ne sont pas dans l’Europe de Bruxelles, et de bien d’autres pays comme la Grande-Bretagne en dĂ©pit du « Brexit », de l’Islande, d’Andorre, de Monaco, de Saint-Marin ou du Liechtenstein, mĂȘme si ces derniers micro États ne pĂšsent pas lourd ? Ils sont les rescapĂ©s d’une histoire plus que millĂ©naire. L’Europe ne doit pas ĂȘtre figĂ©e dans un traitĂ© obligatoire, avec un menu imposĂ©, d’autant que les États membres de l’actuelle Union n’ont pas tous le mĂȘme niveau de dĂ©veloppement, tant s’en faut (voir la disparitĂ© des salaires et l’affaire du « plombier polonais » !).

Quelle que soit votre conviction, considĂ©rez-vous que rien n’arrĂȘtera dĂ©sormais la construction europĂ©enne sous sa forme actuelle ou sous une autre – que vous le dĂ©ploriez ou l’espĂ©riez – ou, au contraire, que son Ă©chec est prĂ©visible, voire mĂȘme inĂ©luctable ?

Difficile Ă  dire. En tout Ă©tat de cause, mĂȘme en cas de crise grave pouvant mener Ă  une dĂ©flagration, il y aura toujours une volontĂ©, un besoin, une nĂ©cessitĂ© d’association, de coopĂ©ration. On le voit bien avec le Royaume-Uni avec qui il faudra nĂ©gocier des arrangements pratiques dans tel ou tel domaine. Ce qu’il faut, c’est ramener la folie bruxelloise dans les clous, faire retour au pragmatisme, au rĂ©alisme.

Le rĂŽle de l’Europe n’est pas d’inonder nos ressortissants de normes, d’instructions, de contraintes, de dĂ©terminer le rayon de courbure des concombres, je n’exagĂšre pas ! Ce qui ne peut ĂȘtre fait Ă  27 peut l’ĂȘtre Ă  6. J’en reviens toujours Ă  mon idĂ©e de cercles par adhĂ©sion thĂ©matique. Ce qui signifie qu’il faut mettre par terre les actuelles institutions ou, Ă  tout le moins, les remodeler et concentrer les efforts europĂ©ens sur l’essentiel : la diplomatie, la dĂ©fense, la monnaie. En effet « l’Europe puissance » qu’un certain nombre d’entre nous souhaite voir Ă©merger – que pĂšsent le Danemark, le Luxembourg ou mĂȘme l’Espagne et le Portugal, tous seuls, dans le monde ?- suppose une politique Ă©trangĂšre, une dĂ©fense et une monnaie communes. Mais pour cela il faut une vision identique, des objectifs communs.

Et la puissance du feu nuclĂ©aire se partage-t-elle, doit-elle ĂȘtre mise dans le « panier » ? Les 27 ou 28, je ne sais plus, tellement cette Europe est celle de la porte ouverte, ont-ils cette ambition, cette volonté ? Aujourd’hui, je ne le crois pas, chacun a des intĂ©rĂȘts Ă  protĂ©ger, y compris la France avec, justement, l’arme atomique, et son domaine maritime, le deuxiĂšme de la planĂšte. La somme des diffĂ©rences ne fait pas, bien entendu, une Union. Il faut bien constater que chacun agit en fonction de ses prĂ©occupations nationales et, de grĂące, n’ajoutons pas avec l’adhĂ©sion de la Serbie, du MontĂ©nĂ©gro, du Kosovo ou de la MacĂ©doine des problĂšmes ethniques explosifs ! (Il y a dĂ©jĂ  Chypre coupĂ©e en deux par l’occupation militaire turque, problĂšme qui est loin d’ĂȘtre rĂ©solu). Une dĂ©fense europĂ©enne commune, Ă  supposer que les États baltes et la Pologne, trĂšs attachĂ©s aux États-Unis – quelque part, aprĂšs des annĂ©es et des annĂ©es d’occupation « russo-soviĂ©tiques », on les comprend – nĂ©cessiterait, Ă  terme, une rupture avec l’OTAN.

On risquerait d’avoir sur le continent, deux systĂšmes militaires, celui des Euro atlantistes qui n’auraient pas rompu avec l’oncle Sam, et les « indĂ©pendantistes » qui pourraient nĂ©gocier un pacte de non-agression et de coopĂ©ration avec une Russie confirmĂ©e dans ses frontiĂšres, mais dans ses seules frontiĂšres
 Prenons le cas de la monnaie unique, l’Euro, un moyen efficace d’exister, une signature visible dans le monde entier. Tous ceux qui voyagent savent, vĂ©rifient, que cette monnaie aujourd’hui, est connue partout, alors que la Couronne danoise ou le Zloty polonais, bof
 Mais la mise en place de cette nouvelle devise commune aurait dĂ» ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ©e d’une harmonisation fiscale, d’un alignement des taux d’intĂ©rĂȘt ainsi que d’un audit poussĂ© chez chaque candidat pour tester sa solvabilitĂ©, sa bonne gouvernance.

On voit ce qu’il s’est passĂ© avec la GrĂšce et l’irresponsabilitĂ© de l’Italie ou de la France dans la gestion de leur dette. Comment voulez-vous faire avaler aux Allemands la pilule d’une mutualisation de ces dettes ? Ça ne marche pas et ça ne marchera pas tant que nous ne renverserons pas la table des institutions – plus de 700 dĂ©putĂ©s europĂ©ens, est-ce bien raisonnable ??? – et que des pays comme la SuĂšde, la Bulgarie, les Pays-Bas ou la Croatie seront « coulĂ©s dans le mĂȘme moule ». Il faudrait bĂątir une Europe Ă  plusieurs vitesses, avec des sas, des Ă©cluses en quelque sorte, afin de tenir compte des disparitĂ©s Ă©conomiques et sociales entre pays membres et futurs candidats Ă  l’adhĂ©sion. Vous mettriez sur le mĂȘme pied, vous, l’Albanie ou le Danemark, le Lapon et le Sicilien ? Insensé !

Que pensez-vous du Grand marchĂ© transatlantique (GMT), cette zone de libre-Ă©change entre l’Europe et les États-Unis, actuellement en nĂ©gociation ?

Un grand marchĂ© unique ? Non, merci. Ça ne tiendrait pas la route. Si certains de nos secteurs seraient avantagĂ©s, d’autres plongeraient la tĂȘte la premiĂšre, dĂ©jĂ  que notre agriculture est mal en point, alors vous pensez
 Et puis, indĂ©pendamment du plaisir que nous avons eu Ă  voir la clique des Clinton terrassĂ©e, la prĂ©sidence Trump, il faut bien le reconnaĂźtre, s’annonce comme assez imprĂ©visible en matiĂšre de politique extĂ©rieure. Il est un peu comme Macron celui-lĂ , un jour c’est noir, le lendemain c’est blanc
 La seule base d’un traitĂ© de libre-Ă©change ne pourrait s’appliquer que dans certains secteurs oĂč la garantie de la rĂ©ciprocitĂ©, notamment dans les normes qualitatives, serait totale. Sinon gare


 

L’avenir de l’Europe consiste-t-il à s’amarrer aux USA ou plutît à resserrer les liens avec la Russie ? Ou aucun des deux.

L’intĂ©rĂȘt suprĂȘme d’une Europe vraiment unie, prenant conscience d’elle-mĂȘme, agissant en tant que corps autonome indĂ©pendamment de ses États membres, serait d’appliquer une politique d’indĂ©pendance, Ă  Ă©quidistance des autres grands blocs gĂ©opolitiques. Pour cela, il faudrait nĂ©gocier intelligemment la sortie de l’OTAN de façon Ă  conserver les avantages de sa technicitĂ©, des acquis militaires et de la mutualisation des procĂ©dures, tout en mettant sur pied un systĂšme de dĂ©fense propre Ă  l’Europe.

Et, dans ce cas, il faudrait y associer la Russie (l’associer, pas l’intĂ©grer, car elle-mĂȘme est un bloc « Euro sibĂ©rien » diffĂ©rent de l’Europe proprement dite). Vaste programme me direz-vous, compte tenu des antagonismes et de la mĂ©fiance des uns envers les autres. Ce n’est pas pour demain ! Peut-ĂȘtre verrons-nous Ă©merger des groupes gĂ©ographiques au sein de cette mĂȘme Europe. Il y a dĂ©jĂ  celui de Visegrad auquel pourrait se rattacher l’Autriche – la rĂ©surrection de l’Empire austro-Hongrois ? – et, pourquoi pas, une Union latine entre l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la France et la Roumanie ?

 

Qu’est-ce que l’Europe signifie pour vous ? Un rĂȘve ? Un cauchemar ? Une nĂ©cessitĂ© gĂ©opolitique ? L’inĂ©vitable accomplissement d’un processus historique ? La garantie d’une paix durable pour le Vieux continent ? Ou rien du tout


Ce pourrait ĂȘtre un beau rĂȘve, certains en ont fait un cauchemar : NapolĂ©on, Hitler
 L’Empire carolingien de Charlemagne pourrait ĂȘtre ressuscitĂ©, ce serait une bonne base de dĂ©part, un mĂŽle solide pour arrimer d’autres pays frĂšres au fur et Ă  mesure de leur dĂ©veloppement.

La construction europĂ©enne, aprĂšs un lent et patient cheminement avec la CECA, l’Euratom et l’UEO, est tombĂ©e dans un infernal « accĂ©lĂ©rateur de particules », un « chaudron des sorciĂšres », Ă  savoir la Commission, un organe technocratique, sans aucune assise populaire, composĂ© de gens qui se connaissent trop bien, un entre soi grassement rĂ©tribuĂ©, bref une oligarchie Ă  dĂ©truire. Lorsque l’on parle d’Europe, il ne faut jamais oublier qu’elle est composĂ©e de petites patries, de plus grandes – les nations – et que les États la composant sont, tout de mĂȘme, des structures existantes avec lesquels il faut compter. Le patriotisme europĂ©en n’existe pas : pas un « EuropĂ©en » ne vibre quand il entend les notes de l’hymne ou la « chaussette » bleue Ă©toilĂ©e d’or s’élever le long d’une hampe. En revanche, quand une quelconque Ă©quipe de foot marque un but, ses supporters s’enflamment.

La Marseillaise signifie, encore, quelque chose et beaucoup de paires d’yeux sont humides lorsque l’on entend ce chant. Pas pour la (belle) symphonie de Beethoven. Le jour, disons-le, oĂč des soldats europĂ©ens mourront pour une cause rĂ©ellement europĂ©enne sous les plis d’un pavillon nouveau, pour le coup, rĂ©ellement enracinĂ© et porteur des symboles de la plus grande civilisation de tous les temps, une Ă©tape sera franchie.

Pour le moment, et lĂ  je le regrette, le nationalisme chauvin ou le patriotisme Ă©troit s’expriment bien plus aux niveaux rĂ©gionalistes, dans les rangs sĂ©cessionnistes – Catalans, Basques, Ecossais – que chez les dĂ©fenseurs des nations. Pour se structurer, je le rĂ©pĂšte, l’Europe doit adopter des institutions pragmatiques, laisser chacun progresser vers l’intĂ©gration Ă  son rythme et briser les carcans de ceux qui ne les supportent plus. Et puis, et puis, enterrer la hache de guerre entre unionistes et rĂ©publicains en Irlande du nord, entre Flamands et Wallons en Belgique, entre Ligue du Nord et Mezzogiorno, en Italie, entre Ukrainiens et russophones etc. Les guerres tribales, type combats menĂ©s par l’ETA au Pays basque hier ou celui du FLNC en Corse, ne devraient plus avoir leur place dans une Europe pacifiĂ©e, moderne, reconnaissant l’identitĂ© de ses composantes.

Elle est sous le coup de la plus grande menace de tous les temps : le rush, l’irruption de centaines et de centaines de milliers de misĂ©reux, mais pas seulement, des pays du Sud, dans notre espace encore Ă  peu prĂšs prĂ©servĂ©. Mon dernier mot comme dirait l’autre : point de salut de notre civilisation – n’oublions pas qu’elles sont mortelles comme nous l’a enseignĂ© Paul ValĂ©ry – sans une UNION, sous une forme ou sous une autre.

A propos de l'auteur

Philippe Randa

Directeur du site EuroLibertĂ©s. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de DĂ©fense Nationale, chroniqueur politique, Ă©diteur (Ă©ditions Dualpha, DĂ©terna et L'Æncre) et auteur de plus d’une centaine de livres. SociĂ©taire de l’émission « Bistrot LibertĂ© » sur TVLibertĂ©s, il co-anime avec Roland HĂ©lie l'Ă©mission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s tous les jeudi. Ses chroniques politiques sont publiĂ©es chaque annĂ©e en recueil sous le titre : « Chroniques barbares ».

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