À chacun son appel ou son dĂ©barquement, moi c’était le 10 juin 2020, Ă  l’hĂŽpital Jacques Cartier Ă  Massy – jolie petite ville arabo-africaine Ă  deux tirs d’arbalĂšte de Paris –, pour subir une ablation du flutter. (Ne me demandez ce que c’est, ça veut dire, parait-il, « papillonner » en anglais). Ceci aprĂšs dĂ©jĂ  TROIS visites dans cet Ă©tablissement, l’une pour le rendez-vous, l’autre pour voir l’anesthĂ©siste, la troisiĂšme pour un test Covid-19 avec, Ă  chacune de ces Ă©tapes, les mĂȘmes renseignements Ă  fournir, les mĂȘme « papelards » Ă  remplir. Un vrai parcours du combattant. Une administration
 soviĂ©tique ! Et un personnel pas toujours sympa, contrairement au personnel mĂ©dical. (L’essentiel, aprĂšs tout).

arythmie.

arythmie.

Donc, aprĂšs une nuit passĂ©e Ă  l’hĂŽtel Ibis du coin, histoire d’ĂȘtre sur place et de supprimer le stress Ă©ventuel des embouteillages, voilĂ  mon petit bonhomme parti, fier comme un paon, direction les misĂšres supposĂ©es


Et lĂ , l’attente commence. Dans le hall, dans le couloir, un ticket Ă  retirer comme Ă  la SĂ©cu, attendre que son numĂ©ro soit appelĂ©. Direction une chambre – tout seul, la joie ! –, enfiler le costume de malade, charlotte sur la tĂȘte et genre kimono pour le reste. Direction l’étage, salle de repos oĂč transitent ceux qui sont guĂ©ris, et les autres, en attente d’opĂ©ration. C’est un peu l’usine, et les couloirs sont tellement Ă©troits qu’il y a parfois embouteillage de brancards ! PrioritĂ© Ă  droite, ai-je dit Ă  mon brancardier. On me met un bracelet Ă  mon nom, comme pour les nouveaux-nĂ©s en maternitĂ©. On me redemande mon Ăąge, mon nom, pourquoi je suis lĂ  – des fois qu’ils me coupent la jambe au lieu de s’occuper de mon cƓur ! –, et une infirmiĂšre vient me raser les poils dans l’aine, la gauche et la droite. Je lui demande de bien faire attention, et de ne pas entamer « le service trois piĂšces », on ne sait jamais


Au bout d’une demi-heure de suspens, c’est parti. L’anesthĂ©siste est venu me voir, il s’appelle Kamel – phonĂ©tiquement comme les clopes du mĂȘme nom –, me fait un signe amical, et je ne peux m’empĂȘcher de dire « inch Allah ». Il sourit. J’arrive dans un dĂ©cor digne d’une sĂ©rie tĂ©lĂ©, genre « Urgences », que je ne regarde jamais – et pour cause, il faudrait ĂȘtre maso ! –, on m’installe sur le plan de travail et on me ficelle, si je puis dire : bras gauche, un goutte Ă  goutte, bras droit reliĂ© Ă  un « truc » oĂč vont s’afficher le rythme, la tension etc.

Au-dessus de moi, un « machin » genre lampe scialytique, mais je vais comprendre bien vite que c’est pour suivre la progression du « chose » qu’il vont m’introduire dans l’artĂšre droite. (J’avais pensĂ©, le cƓur Ă©tant Ă  gauche, que c’était dans l’aine gauche. Mais non. C’est pour cela que, dans le doute, la premiĂšre infirmiĂšre a rasĂ© les deux cĂŽtĂ©s).

Le docteur est assistĂ© par un collĂšgue, Salem Younsi. C’est parti. Un coup de gel sur la cuisse droite, une aiguille qui va faire des trous dans la grosse veine, je ne sens qu’une forte compression faite sur elle, par l’infirmiĂšre. (Étant sous anticoagulant, ça pourrait pisser !) Jamais je ne sentirai la progression, Ă  travers mon corps, du fil (petit cĂąble ?) qui remonte jusqu’à l’oreillette pour « cramer » ce qui doit l’ĂȘtre.

Par moment, je ressens les troubles classiques de l’arythmie et de la tachycardie – mauvais souvenirs ! –, mais les toubibs me disent que c’est normal, ils « testent » la « bĂȘte » pour trouver lĂ  oĂč il faut intervenir, et font battre mon « palpitant » Ă  cent coups minute. (Lors de mes crises, je montais jusqu’à 160, un vrai « dĂ©lit routier » !). Par deux fois, l’impression d’une immense vague de chaleur qui vous envahit, accompagnĂ©e d’un ressenti genre aigreurs d’estomac aussi, irradiant dans toute la poitrine, du cou au diaphragme, remontant violement jusqu’à l’épaule droite, terminaisons nerveuses me dit-on. Car jamais, malgrĂ© l’anesthĂ©sie locale, je n’ai cessĂ© de rĂ©pondre Ă  leurs questions. J’entendais tout ce qu’ils disaient : « prends la vallĂ©e », « envoyez les rayons », etc.

Il y avait, au fond du plateau, des ordinateurs avec des manipulateurs auxquels je n’avais pas prĂȘtĂ© attention en arrivant. C’est vers eux que partaient les ordres du praticien. Enfin, c’est ce que j’ai pensĂ©. Pour m’occuper l’esprit, je regardais le plafond oĂč Ă©tait peint un ciel azur avec des montgolfiĂšres. Ca donnait envie de s’évader. Pour me changer les idĂ©es, le docteur, le chef, me demandait ce que j’avais fait dans la vie. Alors que je terminais par mon dernier job – secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral d’un groupe politique Ă  la RĂ©gion Île-de-France –, il me questionnait : lequel ? Sur un ton humoristique, toujours ficelĂ© comme un excitĂ©, cherchant Ă  libĂ©rer mon nez de ce putain demasque anti-Covid qui m’étouffait un peu, je lui rĂ©torquais que je ne rĂ©pondrais Ă  cette question qu’à la fin de l’exercice, c’était plus prudent pour moi, non ? AprĂšs tout, on ne doit pas manquer d’humour chez les carabins


Au bout de 25 minutes environ, je quittais « la chambre de torture » Ă  travers un labyrinthe de couloirs. Je savais que le « Minautore » Ă©tait derriĂšre moi et, qu’en principe, venait l’heure de la libĂ©ration. AprĂšs un stage de 30/35 minutes dans un box de la salle de repos, sĂ©parĂ© des autres patients par un rideau, je somnolais quelque peu. Retour Ă  la chambre oĂč j’avalais un sandwich et un chocolat – j’étais Ă  la diĂšte depuis la veille au soir, ce qui n’est pas dans mes habitudes –, je m’habillais, et Marie-JosĂšphe allait rĂ©cupĂ©rer son « vieux », en assez bon Ă©tat.

Mais nous n’en avions pas terminĂ© pour autant avec « l’administratif », il fallait encore passer au secrĂ©tariat de la « rythmologie », avant de retourner aux admissions pour dire que c’était fini ! KafkaĂŻen ! Enfin, bonne nouvelle, cette opĂ©ration ne m’a pas coĂ»tĂ© un rond, exception faite de la premiĂšre consultation, et celle de l’anesthĂ©siste. Au moins, je suis un Français qui a profitĂ© de la SĂ©cu
 française !

Conclusion positive, tout de mĂȘme, de l’histoire. Pour ce genre de pathologie, avant 1992 et l’expĂ©rimentation de la mise en place « de dĂ©silets par la voie veineuse fĂ©morale infĂ©rieure, (ponction Ă©cho-guidĂ©e), on positionne la sonde quadri/dĂ©capolaire dans le sinus coronaire (repĂšre anatomique et stimulation atriale gauche), le cathĂ©ter de radiofrĂ©quence Therpay XL 8 m/m sur l’isthme cavotricuspidien, repĂ©rage fluoroscopique », ça c’est pour la technique, vous me suivez, vous comprenez, moi non plus, aprĂšs c’est « l’ablation en flutter, linĂ©aire de la tripuscide Ă  l’avant de la veine cave infĂ©rieure » etc. etc., les patients terminaient leur vie avec cette maladie. Ou alors, il fallait ouvrir la cage thoracique. Le progrĂšs, c’est beau tout de mĂȘme, on ne l’arrĂȘtera pas, c’est lui qui nous arrĂȘtera.

C’est ainsi qu’en principe, je ne retournerai jamais plus au pays de l’Arythmie, du moins je l’espùre


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A propos de l'auteur

Jean-Claude Rolinat

Jean-Claude Rolinat a Ă©tĂ© successivement cadre administratif, documentaliste et journaliste dans la presse d’opinion. Il a publiĂ© plusieurs ouvrages consacrĂ©s Ă  l’histoire contemporaine et rĂ©digĂ© les biographies du gĂ©nĂ©ral Peron (Argentine), du marĂ©chal Mannerheim" (Finlande), et de Ian Smith (RhodĂ©sie), "Le Canada français, de Jacques Cartier au gĂ©nocide tranquille" (avec RĂ©mi Tremblay). Derniers livres parus aux Ă©ditiions Dualpha : "La Bombe africaine et ses fragmentations", prĂ©facĂ© par Alain Sanders et "Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours” (2e Ă©d. revue, corrigĂ©e et augmentĂ©e).

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