Dans un livre coĂ©crit avec HĂ©lĂšne Strohl, le sociologue et philosophe Maffesoli fait le constat de l’épuisement des catĂ©gories de la modernité : le progrĂšs, la vĂ©ritĂ©, la RĂ©publique une et indivisible. Son constat est-il tout Ă  fait exact ? Et est-il aussi rĂ©jouissant que le dit l’auteur ? Une enquĂȘte en 5 Ă©pisodes.

Dans La faillite des Ă©lites, Michel Maffesoli se rĂ©jouit de nouvelles formes de liens non institutionnels, et spontanĂ©s. Ces liens peuvent ĂȘtre liĂ©s Ă  des luttes, comme celle des Gilets jaunes. Ceci suffit-il Ă  mettre Ă  bas la domination de ces Ă©lites qui, si elles sont discrĂ©ditĂ©es, restent toutes puissantes. C’est lĂ  toute la question.

Michel Maffesoli.

Michel Maffesoli.

Michel Maffesoli manifeste sa sympathie pour les Gilets Jaunes. Ceux-ci reprĂ©sentent une forme de retour du lien social. Des gens qui Ă©taient isolĂ©s (mais comme nous vivons dans une Ă©poque postmoderne, nous avions cru comprendre Ă  la lecture de Michel Maffesoli que les isolĂ©s n’étaient que des faux isolĂ©s ?) retrouvent le plaisir du lien social.

L’auteur a raison de saluer ce phĂ©nomĂšne. Toutefois, on ne voit pas le lien entre ces nouvelles communautĂ©s que furent les Gilets Jaunes et le goĂ»t du nomadisme. Tout au contraire, les Gilets Jaunes tĂ©moignent du besoin de retrouver des repĂšres, de ne plus se sentir Ă©tranger chez soi, de retrouver des stabilitĂ©s et des ancrages. C’est tout le contraire du nomadisme qui caractĂ©rise les « bobos » urbains de centre-ville. Les communautĂ©s de Michel Maffesoli sont des communions de circonstances. Les auteurs l’écrivent : « L’idĂ©al communautaire est prĂ©sentĂ©iste ». Les solitaires « ne sont jamais isolĂ©s », croient savoir les auteurs (p. 154), car ils sont toujours en lien avec les autres, devant leur ordinateur, leur tablette, ou leur smartphone. Singulier optimisme. Combien de nos compatriotes vivent tristement de contacts virtuels dĂ©rĂ©alisants ? Ou d’une solitude complĂšte. Combien de personnes ĂągĂ©es que leurs enfants ne visitent jamais ? Au lieu de se pencher sur cette hypothĂšse comme quoi l’individu isolĂ© serait toujours une rĂ©alitĂ© trĂšs rĂ©pandue de nos sociĂ©tĂ©s, nos auteurs renvoient la critique de la vacuitĂ© de certaines tribus Ă  du ressentiment et Ă  de la jalousie devant la « chaleur » du groupe. Eh bien oui, rollers, trottinettes et autres vĂ©hicules bizarres, aussi vite apparus que dĂ©modĂ©s, et encombrant les trottoirs, me paraissent participer du crĂ©tinisme Ă  roulettes, dont la panoplie comporte gĂ©nĂ©ralement un casque, pour Ă©couter sinon de la musique, du moins du « son ». De mĂȘme, Airbnb, Blablacar et autres rĂ©seaux sociaux sont approuvĂ©s sans rĂ©serve par Maffesoli. Ils seraient une reliance. Ils « constituent la communion des saints postmoderne ». Rien que cela. On n’est pas obligĂ© d’ĂȘtre convaincu par cette formule dont l’inattendu n’implique pas une quelconque justesse.

Certes, ces outils de partage de vĂ©hicules, ou de chambres, rendent Ă  coup sĂ»r bien des services, alliant l’intĂ©rĂȘt financier Ă  des contacts humains qui peuvent ĂȘtre sympathiques, bien que la plupart du temps, trĂšs superficiels. Mais nos auteurs oublient une caractĂ©ristique de tous ces rĂ©seaux. C’est la notation, ce sont les « étoiles » Ă  affecter Ă  chaque « partenaire », c’est la mise en ligne des « avis », ce sont les commentaires qui sont publics, etc. C’est la tyrannie de la transparence. Et alors que les auteurs critiquent les concours, ils font l’éloge des rĂ©seaux, qui impliquent un systĂšme de notation beaucoup plus inquisitorial que n’importe quel concours, une dictature de la transparence, intrusive, et plus injuste que n’importe quel concours. Les rĂ©seaux sociaux ? C’est le grand panoptique. Faire leur apologie ? C’est tuer l’intimitĂ©, la pudeur, le quant Ă  soi. Au profit des ego, du tank Ă  soi.

Les communautĂ©s postmodernes ne sont pas non plus en tension vers quelque chose qui nous dĂ©passe. Les auteurs voient les communautĂ©s comme rĂ©solument immanentes. Ils ont certainement raison de voir la condition postmoderne dĂ©finitivement au-delĂ  de tout pĂ©chĂ© originel. Reste que la fin du pĂ©chĂ© originel n’est pas la fin de toute verticalitĂ©. Elle ne devrait, en tout cas, pas l’ĂȘtre car aucun monde humain ne peut se passer de verticalitĂ©.

Nous serions passĂ©s de la raison au corps, du calcul Ă  l’instinct. Du devoir ĂȘtre rigide Ă  l’invention libre de soi. De l’universalisme des droits de l’homme au particularisme des droits des tribus. De la raison normĂ©e au bricolage des justifications, de la Morale unique Ă  des morales par tribus, voire Ă  des morales par situations, validĂ©es par des groupes d’appartenance restreints, et non par la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre.

Il nous faudrait nous rĂ©jouir de l’affaiblissement de la culture des « concours ». Fort bien. Mais si les concours ne sont pas toujours la solution idĂ©ale, que mettre Ă  la place ? Le copinage, les relations ? Nous savons que celles-ci jouent un rĂŽle, mais n’est-il pas justement utile de limiter ce rĂŽle par des concours ? On en arrive au thĂšme de l’élitisme rĂ©publicain, et on comprend ici que c’est justement ce qui n’est pas du goĂ»t de nos auteurs « postmodernes ». Et pourtant, qu’obtient-on quand on abandonne l’élitisme rĂ©publicain ? M. Benalla et M. Castaner. À la place de M. ChevĂšnement, ou de M. Peyrefitte. Ils ne sont pas dĂ©pourvus d’entregent. Est-ce le seul critĂšre qui doit prĂ©valoir ? Est-ce prĂ©fĂ©rable Ă  un vieux serviteur de l’État, qui aurait un peu plus de crĂ©dibilité ? Quand Michel Maffesoli oppose le katholon, c’est-Ă -dire tout simplement la totalitĂ© de ce que nous partageons Ă  l’universalisme, en quoi cela nous fournit-il une solution ? La mise sur le marchĂ© des idĂ©es d’un terme peu usitĂ© ne peut tenir lieu de solution. Car le bien commun Ă  tous renvoie toujours Ă  ce qu’est ce « tous ». S’agit-il d’une simple communautĂ© d’affinitĂ©s sportives, sexuelles, Ă©ducatives, etc. ? S’agit-il d’une communautĂ© de « gamers » ? De « traders » ? De LGBT ? Que ces communautĂ©s existent ne pose aucun problĂšme. La socialitĂ© passe partout et cela donne des communautĂ©s, plus ou moins conflictuelles du reste, et cela est trĂšs bien ainsi. Mais ces communautĂ©s restreintes ne remplacent pas des communautĂ©s plus vastes. Dans les communautĂ©s postmodernes, il ne s’agit jamais de la nation, de notre patrie, puisqu’elle transcenderait toutes les communautĂ©s, et que nulle transcendance n’est admise dans le paradis postmoderne, le « seul et vrai paradis », celui de l’horizontalitĂ© infinie.

Mais alors, qu’est-ce qui fait sens pour nous tous ? La rĂ©ponse est que nous sommes devant un pur nĂ©ant. Celui-ci ne peut que lĂ©gitimer la dĂ©construction de tout État. Si rien ne nous rassemble en peuple, pourquoi un garant de ce rassemblement ? Mais si l’État n’est pas Ă  lui tout seul le garant du bien commun, ni mĂȘme l’unique Ă©lĂ©ment d’un ordre public, il en est l’un des piliers. L’État ne doit pas ĂȘtre tout, mais il couronne le tout. DĂ©construire tout État, c’est sortir de l’histoire, en d’autres termes, c’est devenir colonisĂ©s, c’est devenir sujet de l’histoire des autres. « L’anarchie, c’est l’ordre sans l’État », disaient ElisĂ©e Reclus et P-J Proudhon. Mais quand rĂšgne, dans de nombreux quartiers, une forme d’ensauvagement, ce n’est le moment de supprimer l’État, dont l’une des fonctions essentielles est la sĂ©curitĂ© du peuple, aussi bien la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure que la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure (on peut certes imaginer des « tribus » de sociĂ©tĂ©s privĂ©es de sĂ©curitĂ©, et de gardes du corps, et d’ailleurs, elles existent dĂ©jĂ , mais la sĂ©curitĂ© est alors proportionnelle aux moyens financiers).

Dans une optique purement communautaire, et en fait communautariste, ce que « nous » partageons ne renvoie qu’à de petites communautĂ©s qui ne font pas l’histoire. C’est-Ă -dire qu’elles subissent l’histoire. Il n’y a pas, ici, de troisiĂšme voie : l’histoire, on la fait, ou on la subit. La postmodernitĂ© que dĂ©fend Michel Maffesoli, c’est encore la loi des frĂšres qui succĂšde Ă  la loi des pĂšres. Les pairs plutĂŽt que les pĂšres. Mais c’est justement de cette mise Ă  Ă©galitĂ© que notre sociĂ©tĂ© meurt. Les pairs sont nĂ©cessaires. Mais les pĂšres demeurent indispensables. Les pairs ne peuvent supplĂ©er aux pĂšres. Les apprenants sont mis sur le mĂȘme plan que les professeurs, les conseils d’élĂšves doublonnent les structures d’adultes. Au final, tout le monde Ă©tant responsable de tout, plus personne n’est responsable de rien.

Enfin, les pairs ne sont pas une invention de la postmodernitĂ©. Qu’était un syndicat ? Sinon un regroupement entre pairs. Que sont les Gilets Jaunes ? Sinon des pairs. Les Gilets Jaunes sont plus proches des mouvements de la modernitĂ© militante que de la postmodernitĂ© « cool » et sage et ludique. Par le simple fait qu’ils ont le sentiment clair des mensonges du pouvoir, les Gilets Jaunes ne sont pas postmodernes. Dans ce cas, ils ne croiraient Ă  aucune vĂ©ritĂ©, donc Ă  aucun mensonge. Dans le monde postmoderne, il n’y a plus de distinction entre honnĂȘtetĂ© et malhonnĂȘtetĂ©. C’est exactement cela qui crĂ©ait le dĂ©sespoir de Wittgenstein, le sentiment que l’honnĂȘtetĂ© n’est plus possible intellectuellement dans un monde postmoderne redevenu antĂ©socratique, tandis que, anthropologiquement, Wittgenstein se sentait hantĂ© par la question de l’honnĂȘtetĂ©.

Les temps postmodernes ne sont plus Ă  la croyance en la vĂ©ritĂ©. Ce qui amĂšne la fin de la croyance en une justice, et en un bien commun. Le commun n’est plus que partiel : les usagers de trottinettes, la « communauté » Blablacar, etc. Les tribus sont un moyen de dĂ©velopper du collectif sans politique. C’est-Ă -dire de laisser le pouvoir aux puissances d’argent. C’est pour cela que les fondĂ©s de pouvoir du Capital, qu’ils s’appellent Macron un jour, ou Tartempion le lendemain, les aiment tant.

 

Michel Maffesoli et HélÚne Strohl, La faillite des élites, 228 p., Lexio, 2019.

Michel Maffesoli et HélÚne Strohl, La faillite des élites, 228 p., Lexio, 2019.

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