Les difficultĂ©s de navigation rencontrĂ©es par le pacha du PĂ©dalo I et sa pitoyable fin sur La MĂ©duse II nous ont conduits Ă  proposer Ă  celui de L’Optimiste, tout juste sorti des chantiers navals du Touquet, l’assistance d’un vieil Ă©cumeur des mers rompu Ă  toutes les courses, flibustes et autres mutineries sous peine de finir son temps de commandement Ă  bord d’un « Vaurien ». En effet nul ne peut contester Ă  Perret une parfaite connaissance de la mer et cette expĂ©rience incomparable qu’il nous a si bien fait partager Ă  travers ses livres. Non seulement le Grand Jacques est un navigateur intrĂ©pide mais il est surtout un pĂ©dagogue passionnĂ©. Qui donc serait plus compĂ©tent que lui pour dĂ©niaiser un midship tout juste sorti de l’ENA (École de Navigation des Aspirants
 Ă  bien des choses) ?

Avant de lever l’ancre notre bizut devra dĂ©jĂ  veiller Ă  une bonne adaptation du siĂšge de la passerelle Ă  sa morphologie car aujourd’hui « les grands fauteuils n’ont plus les postĂ©rieurs Ă  leur mesure »

La mer porteuse n’est pas tendre. Son commerce est dĂ©licat. Elle peut faire avorter les manƓuvres les plus ambitieuses et conduire Ă  une IVG (interprĂ©tation variable gyroscopique) qui rend toute navigation impossible. Son observation reste alĂ©atoire : « Estimer la mer Ă  son juste poids de malveillance requiert beaucoup de mĂ©tier, bien plus de leçons que nous pourrions en essuyer. Il y a des cas oĂč elle nous paraĂźt maussade alors qu’elle est dĂ©jĂ  vicieuse, mais le plus souvent elle nous paraĂźt mĂ©chante alors qu’elle n’est qu’un peu nerveuse et en fin de compte, nous ne savons pas trop Ă  quels moments nous avons le droit de dire : voici le gros temps. Nous craignons d’agacer la mĂ©moire des anciens. »

La navigation a toujours Ă©tĂ© un art qui, comme tel, est plus ou moins bien pratiquĂ©. Fixer le cap et le tenir, tout est lĂ . Mais comment ? « L’Ɠil sur le compas je m’appliquais Ă  tenir une route rigoureuse. Quand un plan est douteux, les scrupules d’exĂ©cution rassurent »

Et la navigation Ă  vue, parlons-en : « Mieux nous valait nous en tenir Ă  l’explication traditionnelle : en mer, le jour Ă©loigne les objets et la nuit les rapproche. Comme dit le matelot, on ne peut donc se fier ni au jour ni Ă  la nuit et la cĂŽte n’est jamais Ă  sa place. »

Quoi qu’il en soit « le navigateur n’en est pas Ă  une correction prĂšs. Naviguer c’est corriger. » Encore faut-il l’expliquer Ă  ses seconds. Mais comme « s’expliquer c’est mentir », alors ! Et changer de cap c’est comme changer d’idĂ©e. MĂ©fiance tout de mĂȘme car le jugement d’autrui est souvent perfide : « Il ne change pas souvent d’idĂ©es, car il n’en a pas des masses. »

Pour le Pacha si l’adaptation aux Ă©lĂ©ments est louable, l’improvisation face aux rĂ©alitĂ©s quotidiennes a ses limites : « Je persiste Ă  honorer l’homme d’action, mais, quand mĂȘme, il ne faudrait pas en faire pulluler l’espĂšce, encore moins lui ĂŽter le temps de penser un petit peu Ă  ce qu’il va faire. »

Au cours des manƓuvres les plus dĂ©licates il devra toujours « affecter dans l’excitation gĂ©nĂ©rale, un parler grave et solennel », ça rassure Ă©quipage et passagers.

La vie Ă  bord nĂ©cessite de l’ordre mais toutefois, par gros temps, il faut avoir l’humilitĂ© de reconnaĂźtre ses limites : « Pas besoin de fouteur de pagaye. Question pagaye, je suis Ă  jour. »

Le pot au noir franchi, et les alizĂ©s retrouvĂ©s il ne devra surtout pas succomber Ă  l’euphorie. Il ne lui faudra jamais oublier que dans l’espace rĂ©duit de la passerelle de commandement, plus qu’ailleurs, l’orgueil est un ennemi impitoyable et que mĂ©priser un subalterne corrode, bien plus que le sel marin, cette confiance indispensable pour affronter les tempĂȘtes. Il devra donc lutter sans relĂąche contre ce pĂ©chĂ© capital sous peine d’entacher l’éclat de sa rĂ©putation toute naissante. Il se trouverait toujours Ă  ses cĂŽtĂ©s un esprit diabolique pour suggĂ©rer que « l’imbĂ©cile est portĂ© Ă  l’orgueil, par nĂ©cessitĂ© biologique, dirait-on, comme si l’attitude vivait en symbiose avec l’infirmitĂ©. Le phĂ©nomĂšne ayant donnĂ© naissance aux institutions dĂ©mocratiques, l’imbĂ©cillitĂ© collective a Ă©tĂ© divinisĂ©e, procĂ©dĂ© cornu par excellence. On en est encore Ă  douter et Ă  s’émerveiller que l’élu des imbĂ©ciles puisse ĂȘtre autre chose qu’un super-imbĂ©cile, doublĂ© d’un gros orgueilleux.

De retour au calme, il ne sera pas inintĂ©ressant d’omettre certains dĂ©tails scabreux dans la rĂ©daction du livre de bord, car « l’oubli Ă©conomise la mĂ©moire. »

Jeune homme, quand vous serez bien vieux, le soir Ă  la chandelle, assis auprĂšs du feu, dĂ©vidant et filant
 quelque mĂ©taphore, et qu’il vous viendra soudain l’idĂ©e de laisser Ă  la postĂ©ritĂ© quelques traces de votre aventureux destin, ne manquez surtout pas de consulter les chroniqueurs de l’Antiquité pour Ă©viter certaines dĂ©convenues : « DĂ©sireux de rivaliser avec HomĂšre, Virgile a voulu (avec l’ÉnĂ©ide) juxtaposer une iliade de batailles et une odyssĂ©e de voyages. »

Mais hélas, Jacques Perret ne sera plus là, pour vous venir
 en aÚde.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Jean-Pierre Brun

NĂ© Ă  Souk Ahras, Jean-Pierre Brun a sillonnĂ© l’AlgĂ©rie. Il a rejoint l’ArmĂ©e SecrĂšte et s’est retrouvĂ© Ă  Paris au sein de l’OAS MĂ©tro Jeunes
 Il est l'auteur de plusieurs livres aux Ă©ditions Dualpha.

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