D’aucuns nient l’existence d’une telle crise, en Occident, voire la possibilitĂ© de sa survenue : ceux qui, profondĂ©ment satisfaits de l’économie globale autant que de leur statut particulier, estiment que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

crise-ecomique-morale

Car l’hĂ©donisme pour tous – du moins pour les nantis et ceux qui sont jugĂ©s dignes d’emprunter Ă  moyen et long termes – procure cette bĂ©atitude de l’esprit, comparable Ă  celle observĂ©e chez les riches bourgeois des Pays-Bas dĂšs le XVIe siĂšcle, chez ceux de Grande-Bretagne Ă  partir du XVIIe et chez les « LumiĂšres », au XVIIIe.

Certes, les philosophes Ă©clairĂ©s se sont moquĂ©s de l’optimisme de Leibnitz, mais Voltaire, pour assurer le succĂšs de son Candide, avait beaucoup forcĂ© la note : l’Allemand cosmopolite Ă©tait moins niais qu’on le prĂ©tendait.

Un bien-ĂȘtre et une richesse inconnus jusqu’alors combinaient leurs effets aux dĂ©buts du scientisme – cette prĂ©tention Ă  tout expliquer par les sciences et les techniques – pour rendre rĂ©solument optimistes. L’Univers allait son chemin de façon immuable, Ă©tant rĂ©glĂ© par le Grand Horloger ou le Grand Architecte, tandis que les progrĂšs des connaissances et leur enseignement Ă  un maximum de personnes devaient suffire Ă  faire rĂ©gner paix et prospĂ©ritĂ© pour les siĂšcles des siĂšcles.

Le dramatique tsunami de Lisbonne (qui toucha Ă©galement Cadix et SĂ©ville) en 1755, puis quarante annĂ©es de tourmente rĂ©volutionnaire et de guerres subintrantes, de 1776 à 1815 (soit la guerre d’indĂ©pendance des 13 colonies d’AmĂ©rique du Nord, puis la RĂ©volution française Ă©tendue Ă  presque toute l’Europe et les guerres de l’Empire qui boutĂšrent le feu d’IbĂ©rie en Russie) se chargĂšrent de ramener Ă©lites et vulgum pecus Ă  la rĂ©alité : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’Âge d’Or pour l’humanitĂ©.

En rĂ©alitĂ©, il n’existait pas de crise morale, en Occident, en cette seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, mais une crise d’autoritĂ©, ce qui est tout diffĂ©rent. La bourgeoisie, la petite noblesse et le bas clergĂ©, formant un ensemble de « talents » impatients de dĂ©montrer leurs capacitĂ©s, voulaient avoir leur mot Ă  dire dans l’administration du Bien commun, dans l’orientation des affaires publiques. Presque partout, au lieu d’un monarque, on eut bientĂŽt quelques centaines de parlementaires roitelets, qui rĂ©vĂ©lĂšrent surtout leur Ă©norme capacitĂ© de nuisance.

Au nom des demoiselles DĂ©mocratie et LibertĂ© – fausses pucelles –, on instaura un peu partout cette merveilleuse chienlit que les savants politologues nomment ochlocratie (« Gouvernement par la foule, la multitude, la populace ») et les hommes du commun appellent rĂ©gime d’assemblĂ©e.

Vers 1830, le jeu politique – dĂ©jĂ  fort compliquĂ© en lui-mĂȘme par les querelles de personnes – fut entiĂšrement faussĂ© par l’irruption du milieu (aux sens canaille et crapuleux du terme) de l’économie dans l’exercice du pouvoir. Certes, l’argent avait jouĂ© un Ă©norme rĂŽle dans le monde antique, mais le christianisme mĂ©diĂ©val, puis l’absolutisme des monarques de droit divin avaient anĂ©anti les prĂ©tentions dominatrices des plus riches.

À compter des annĂ©es 1830, partout en Occident, la nouvelle trinitĂ© dominante – celle des financiers, des nĂ©gociants et des entrepreneurs – domestiqua le milieu politique, composĂ© bien davantage de parasites besogneux que d’hommes rĂ©ellement dĂ©vouĂ©s Ă  la gestion du Bien commun. Le menu peuple fut abandonnĂ© Ă  la voracitĂ© des « libĂ©raux », c’est-Ă -dire au capitalisme esclavagiste. BientĂŽt, on allait rĂ©pandre des torrents de larmes sur le sort des esclaves noirs des USA, alors que le modernisme accouchait de quelque chose que l’Ancien RĂ©gime ignorait : un sous-prolĂ©tariat de travailleurs.

Une crise morale gigantesque, la pire que l’humanitĂ© ait connue, se prĂ©parait, essentiellement parce que des hommes honnĂȘtes, intelligents et pondĂ©rĂ©s ne furent pas Ă©coutĂ©s. Charles Fourrier, Pierre Proudhon, LĂ©on XIII, Thomas Carlyle et d’autres tentĂšrent d’ouvrir les yeux des moins sots de leurs contemporains. Ce fut l’époque oĂč s’épanouissait « un mercantilisme sans Ăąme
 Quand je vois la bonne sociĂ©tĂ© dĂ©vergondĂ©e et des pauvres mourant de faim dans les grandes villes, j’ai la sensation d’une puissante vague d’iniquitĂ©s dĂ©ferlant sur le monde
 Ne vous Ă©tonnez pas de ce qui arrivera dans les cinquante annĂ©es Ă  venir » (Alfred Tennyson en 1886).

La populace, reine des scrutins, abĂȘtie par la propagande de haine des classes autant qu’abrutie par l’alcool, se laissa berner par les hĂ©rauts de la guerre sociale, Marx, Engels et leur sĂ©quelle, qui ne connurent leur heure de gloire qu’une fois achevĂ© le dĂ©sastre. La crise d’autoritĂ© de la fin du XVIIIe siĂšcle avait dĂ©bouchĂ© sur une crise d’adolescence, qui se termina l’automne de 1914, lorsqu’on s’aperçut que les roitelets Ă©taient aussi imbĂ©ciles que les rĂ©sidus de l’autocratie : ils avaient dĂ©clenchĂ© le processus irrĂ©versible du dĂ©clin de l’Europe.

Du coup survint le chaos, rĂ©vĂ©lant cette crise morale qui couvait depuis le milieu du XIXe siĂšcle, aussi dĂ©stabilisante que celle observĂ©e aux IVe et Ve siĂšcle, dans l’Empire romain, lorsque les citoyens, amollis, aveulis et transformĂ©s en brebis par le christianisme, estimaient au-dessous de leur dignitĂ© de dĂ©fendre les valeurs romaines antiques.

La crise morale des annĂ©es 1915-1939 vit s’affronter comme jamais auparavant l’antagonisme des individualistes, nimbĂ©s du label « LibĂ©ralisme », et des idĂ©alistes de l’effort collectif, qui tout naturellement en revinrent au totalitarisme antique. Tant il est vrai qu’un idĂ©al collectif, religieux ou politique, dĂ©bouche immanquablement sur l’exigence du don intĂ©gral – corps et esprit – du fidĂšle.

1945 et 1990 furent les millĂ©simes de fin des grandes aventures collectives du XXe siĂšcle. Le triomphe de l’ultra-capitalisme, soit l’imposition de l’économie globale Ă  la planĂšte et de la soumission absolue du pouvoir politique au pouvoir financier, marqua le triomphe de la conception individualiste, hĂ©doniste et naĂŻvement sentimentale de la vie humaine. Le problĂšme Ă©conomique et l’espĂ©rance eschatologique mises Ă  part, on en revenait Ă  l’extrĂȘme niaiserie des premiers siĂšcles de triomphe du christianisme.

Toutefois, il est absolument Ă©vident qu’il existe un gouffre conceptuel infranchissable entre un Soros (et consorts) et un Constantin Ier, Imperator et Basileus.

De nos jours, les maĂźtres sont multiples ; ils se jalousent mutuellement (tant pis pour les complotistes : pas de complot possible, sans un minimum d’entente prĂ©alable entre Divas) ; ils n’ont aucun programme sur la longue durĂ©e, seulement des intĂ©rĂȘts Ă  court et moyen termes ; enfin, ils sont spirituellement aussi vides qu’une citrouille d’Halloween et n’ont rien de transcendant Ă  offrir.

Les soi-disant Ă©lites universitaires et acadĂ©miques occidentales (les politiciens ne firent qu’exceptionnellement partie de l’élite culturelle des Nations) paraissant bonnes Ă  jeter aux oubliettes de l’histoire, les Nations d’Occident sont dĂ©boussolĂ©es. En tĂ©moigne une instabilitĂ© politique et, parallĂšlement, le retour en force des nationalismes, ce qui tĂ©moigne constamment d’un besoin de retour aux valeurs ancestrales.

Oui, il y a crise de civilisation, parce que les Nations sont bouleversĂ©es par la dĂ©ification de la fortune (autrefois, on eĂ»t Ă©voquĂ© Mammon, mais le degrĂ© de culture en Occident ayant chutĂ© de façon extraordinaire depuis le dĂ©but de l’ùre globalo-mondialiste, qui se souvient de cette divinitĂ© malĂ©fique proche-orientale ?)


Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.