Qui est l’ennemi ? Telle est l’ambitieuse question politique et gĂ©opolitique Ă  laquelle nous convie Ă  rĂ©flĂ©chir la derniĂšre livraison de la revue Conflits fondĂ©e et dirigĂ©e par Pascal Gauchon. Pour aborder cette question ĂŽ combien ! cruciale, l’éditorialiste choisit de sortir du mode binaire « ami-ennemi », selon lui trop simplificateur, ne permettant pas « de bien apprĂ©hender le rĂ©el ». Aussi, en tient-il pour une approche plus complexe – dans l’acception bien connue en systĂ©mique ou en science des organisations.

« En fait, dĂ©signer l’ennemi, le fondement de l’action politique, n’est pas si simple, nous dit Gauchon. Dans l’entre-deux qui sĂ©pare l’ennemi et l’ami, se situent le neutre, le partenaire, le faux ami, le rallié  MĂȘme en ne retenant que l’ennemi franchement hostile, il est impossible de mettre ce terme au singulier ; nous sommes confrontĂ©s Ă  de multiples ennemis en fonction du champ de bataille (militaire, Ă©conomique, diplomatique et mĂȘme « cyber ») et de l’époque (ennemi d’aujourd’hui et de demain). DĂ©signer l’ennemi revient Ă  dĂ©signer l’ennemi, celui qui fait peser la menace la plus grave aujourd’hui, sans oublier les autres. »

Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

 

IntĂ©ressante dĂ©finition qui met l’accent sur le caractĂšre protĂ©iforme de l’ennemi, lequel revĂȘt divers aspects qui ne dupent que ceux qui ont optĂ© pour l’impolitique du verbe creux ou l’impuissance de la rĂ©signation lĂąche. L’ennemi d’aujourd’hui n’est certes plus l’ennemi conventionnel aisĂ©ment reconnaissable par son uniforme Ă  l’horizon d’un champ de bataille. L’ennemi d’aujourd’hui est tout aussi bien le terroriste – terme d’autant plus flou qu’il rend Ă  peu prĂšs incomprĂ©hensible ce qu’il prĂ©tend viser ou dĂ©signer – que l’ancien guĂ©rillero angolais ou cubain – les deux Ă©tant souvent liĂ©s – ou le hacker informatique se livrant Ă  des attaques cybernĂ©tiques, tapi aux trĂ©fonds du Darknet, voire le faux ami que constitue la multinationale qui dĂ©localise ou prĂ©tend vertueusement crĂ©er des emplois lĂ  oĂč elle a choisi de s’implanter.

DĂšs lors, reconnaĂźt encore Pascal Gauchon, « les frontiĂšres entre civil et militaire, entre intĂ©rieur et extĂ©rieur, entre guerre et paix se fissurent et avec elles l’ennemi clairement identifiĂ©. Il faudrait plutĂŽt parler de rival, de concurrent, d’antagonisme, d’adversaire
 autant de termes rassurants qui Ă©vitent de recourir Ă  la notion d’ennemi celui face auquel la violence est le seul recours [
]. Ces prĂ©cautions de langage servent surtout Ă  se cacher la rĂ©alité : l’ennemi se diffĂ©rencie de tous ses synonymes par l’idĂ©e d’hostilitĂ© radicale. »

Mais, si l’ennemi change de visage, la riposte aussi. Et ce n’est pas parce que l’on ne fait pas usage de la force qu’une certaine violence de la rĂ©plique n’émerge pas. Sur le terrain Ă©conomique, particuliĂšrement symptomatique de cette violence douce qui n’appelle pas Ă  verser le sang, le turbo-capitalisme, par son intrinsĂšque propension Ă  la prĂ©dation destructrice, n’épargne personne, Ă  commencer par les masses laborieuses, souvent avec le concours cynique des Etats, eux-mĂȘmes placĂ©s dans la dĂ©pendance des grands groupes industriels et de leurs lobbys affiliĂ©s. DĂ©localisations, restructurations d’entreprises, licenciements de masse, dĂ©rĂ©glementation, fermetures et dĂ©mantĂšlements d’usines, dumping, espionnage industriel, OPA, etc. les victimes directes et indirectes (qu’une novlangue tente de dissimuler sous la litote de « collatĂ©ral ») sont nombreuses, au point de dĂ©stabiliser progressivement le tissu Ă©conomique et social de toute une nation. Toute chose Ă©gale par ailleurs, les dĂ©gĂąts n’ont parfois rien Ă  envier Ă  ceux que pourrait causer un bombardement aĂ©rien. Des familles entiĂšres au chĂŽmage, plongĂ©es dans un Ă©tat de dĂ©sespĂ©rance tel que l’on voit surgir d’autres catastrophes Ă  fragmentations comme l’alcoolisme, les violences conjugales, le divorce voire – et ce n’est pas rare et les agriculteurs ne sont les pas les seuls concernĂ©s – le suicide – sinon l’homicide familial. Comme le souligne l’essayiste Jean-François Gayraud, qui a vu qu’« aux États-Unis, la crise des subprimes a transformĂ© en champ de ruines des grandes villes, Ă  l’image de Cleveland ou de Detroit, comme si leurs habitants avaient fui une armĂ©e d’invasion ou succombĂ© Ă  une attaque d’armes Ă  neutrons : des centaines de milliers de maisons abandonnĂ©es, saisies, vides d’occupants et souvent pillĂ©es. »

Par ailleurs, l’ennemi, quel que soit le terme sous lequel on le subsume – pour mieux l’ignorer, le nier ou le masquer – suppose que, tĂŽt ou tard, la paix soit conclue avec lui. Or, il est manifeste qu’une telle Ă©ventualitĂ© semble proscrite ou inenvisageable quand l’ennemi n’est pas clairement identifiable ou identifiĂ©. C’est le cas du « terroriste », du prĂ©dateur capitaliste ou encore du hacker, autant de syntagmes ou vocable que l’on cherche Ă  doter d’une substance pour que l’ennemi prenne prĂ©cisĂ©ment corps. Le terroriste tuant au nom du Coran sera taxĂ© d’islamiste – qualificatif que l’on prendra mĂȘme soin d’enrober d’une autre dĂ©nomination pour ne pas risquer l’« amalgame »  et s’éloigner un peu plus de la figure de l’ennemi, rendant alors toute paix inconcevable, d’une part parce que l’ennemi n’est pas dĂ©signĂ© comme tel, d’autre part, parce que ce faisant, le pouvoir politique se prive sciemment de tous les moyens pour neutraliser une entitĂ© visiblement hostile.

C’est toute l’ambivalence d’un terme, l’ennemi, qui, Ă  en croire Carl Schmitt ou Julien Freund, mĂ©nage la possibilitĂ© de transmuer celui-ci en futur alliĂ©, partenaire ou ami, une fois rĂ©solu le conflit. Or, cette potentialitĂ© paraĂźt avoir Ă©tĂ© circonvenue, sinon dĂ©voyĂ©e, du fait mĂȘme du refus systĂ©matique de concevoir tout antagonisme, certes en termes binaires (ce qui n’empĂȘche pas, en pratique, d’isoler une multitude de nuances dans la façon d’apprĂ©hender l’hostis) mais relativement opĂ©ratoires.

La vision du monde partagĂ©e Ă  l’ONU comme au sein des institutions europĂ©ennes semble partir du principe que sous les auspices des droits de l’homme il n’y aurait que des amis quand ceux qui ne joueraient pas le jeu seraient, de plein droit, considĂ©rĂ©s comme des monstres. Pour le dire autrement, l’ennemi ainsi passĂ© au crible d’une tĂ©ratologie souvent fanatique (au nom des droits de l’homme, de la dĂ©mocratie et de l’État de droit), a Ă©tĂ© renvoyĂ© dans les cordes d’une marginalitĂ© sordide dont la seule expression ou manifestation suffirait, aux yeux des grandes consciences universelles autoproclamĂ©es, Ă  en dĂ©voiler la dimension dangereusement pathogĂšne. Nous sommes passĂ©s du stade de l’inhumain ou du hors-humanitĂ© Ă  celui du bizarre ou de l’abomination, l’ennemi Ă©tant traitĂ© comme un cancer ou un objet politique non identifiĂ©.

Une telle approche, vĂ©ritable dĂ©ni anthropologique en tant qu’elle fait litiĂšre de toute altĂ©ritĂ© (l’ennemi n’étant plus considĂ©rĂ© comme alter ego, soit un adversaire), se prĂ©sente Ă©galement comme l’acmĂ© de l’impolitique, posture tragique mais empreinte d’une vanitĂ© inouĂŻe, ce qui n’est pas sans rappeler l’interpellation lancĂ©e par Julien Freund en guise d’avertissement Ă  son maĂźtre de thĂšse, Jean Hyppolite, lors de sa soutenance de thĂšse en 1965 : « vous pensez que c’est vous qui dĂ©signez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous dĂ©signe. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiĂ©s. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’ĂȘtes. »

Si le critĂšre du politique est bien selon Schmitt la discrimination nĂ©cessaire de l’ami et de l’ennemi, celui de l’ennemi rĂ©siderait dans la capacitĂ© du politique Ă  le dĂ©signer pleinement en tant que tel.

Revue Conflits, 55 boulevard PĂ©reire, 75017 Paris. TĂ©l. : +33 (0)1 42 67 81 61.

Revue Conflits, 55 boulevard PĂ©reire, 75017 Paris. TĂ©l. : +33 (0)1 42 67 81 61.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.