La promotion de PĂąques 2017 de la LĂ©gion d’honneur rĂ©veille en moi quelques souvenirs aussi personnels qu’inattendus.

Au tout dĂ©but des annĂ©es soixante, Robert Buron, alors ministre des transports, avait invitĂ© mon pĂšre Ă  procĂ©der aux formalitĂ©s administratives prĂ©alables Ă  l’attribution de la LĂ©gion d’honneur. Les deux hommes avaient eu auparavant Ă  travailler ensemble et Ă  se frictionner sur les dossiers ferroviaires du Plan de Constantine. Le franc-parler, pour ne pas dire l’insolence de mon gĂ©niteur, semblait plaire Ă  l’honorable membre du gouvernement trop habituĂ© aux propos serviles des fonctionnaires qui l’entouraient. Le PĂšre Brun, comme on l’appelait familiĂšrement, Ă  la grande surprise du bonhomme et avec ce ton goguenard qui le caractĂ©risait, demanda en quoi il avait dĂ©mĂ©ritĂ© pour que pareille proposition lui fĂ»t faite. Comment, lui qui se croyait un honnĂȘte homme, aurait-il pu voisiner avec autant de gougnafiers prĂ©tendant incarner une sociĂ©tĂ© civile qu’ils utilisaient bien plus qu’ils ne la servaient. Il rejeta donc la proposition en prĂ©cisant que la seule dĂ©coration qui l’honorait, lui un vulgaire civil, Ă©tait sa « Valeur militaire » acquise sur le terrain, au pĂ©ril de sa vie.

À quelque temps de lĂ , je surpris les propos d’un sergent-chef de ma section d’infanterie de marine. Il instruisait les recrues sur les grades, les distinctions et les dĂ©corations. Abordant le chapitre de la LĂ©gion d’honneur, il affirmait benoĂźtement qu’aucune de ses araignĂ©es (c’est ainsi qu’il appelait ses hommes) n’aurait pu prĂ©tendre Ă  pareil traitement : « Vous n’avez ni de beaux seins, ni un beau cul pour l’obtenir. » Il se rĂ©fĂ©rait directement Ă  une actrice qui venait d’accĂ©der Ă  cet honneur suprĂȘme, ce qui, pour cet « ancien d’Indo », Ă©tait la cause de dĂ©mangeaisons particuliĂšrement vives.

Je dois avouer que ces deux anecdotes ont eu pour effet de m’écarter instinctivement de ce soi-disant cursus honorifique dont le chemin des croix me semble plus que jamais mal frĂ©quentĂ©.

La derniĂšre promotion ne fait que confirmer mon parti pris. Comment ne pas se cabrer Ă  la simple lecture du palmarĂšs qui, par exemple, consacre les prĂ©tendus mĂ©rites d’un bateleur d’estrade dont le mĂ©pris de la France millĂ©naire, de son esprit et de sa culture, constitue le fonds de commerce. Curieux manĂšge qui permet, Ă  dĂ©faut de dĂ©crocher le pompon, d’accrocher la rosette.

Un trĂšs rĂ©cent chancelier de l’ordre soutient que l’institution n’a pas sa place Ă  la Foire aux VanitĂ©s et pourtant
 Comment justifier l’affectation de quotas Ă  chaque ministĂšre ? Le mĂ©rite serait-il proportionnel Ă  l’importance du maroquin ? Pour Ă©puiser ledit quota, en serait-on rĂ©duit parfois Ă  dĂ©signer certains bĂ©nĂ©ficiaires par dĂ©faut, Ă  l’écartĂ©, ou par tirage au sort ? Serait-ce lĂ  l’origine de l’expression qui veut qu’Untel ait trouvĂ© sa croix dans une pochette-surprise ?

Trop convaincu de l’honnĂȘtetĂ© de nos dirigeants, je n’irai pas jusqu’à Ă©voquer certains trafics qui, dans un passĂ©, heureusement rĂ©volu, donnĂšrent lieu Ă  de savoureux procĂšs. C’est ce qui permettait Ă  un chansonnier de dire qu’Untel avait Ă©tĂ© promu par contumace. Mais c’était avant, n’y revenons pas.

Doit-on, dÚs lors, qualifier chaque promotion ? Pùques 2017 ? Un bon cru ? Une vraie piquette ? Voyons cela de plus prÚs.

Tiens, parmi les promus, on dĂ©couvre le nom de l’archevĂȘque de Rouen. Rien de scandaleux Ă  cela sauf que, Ă  en croire les plumitifs en charge des carnets mondains de la presse Ă©crite, le motif de cette distinction serait pour le moins contestable. D’aprĂšs eux en effet, cet honorable prĂ©lat devrait sa distinction Ă  l’égorgement du PĂšre Hamel, un prĂȘtre de son diocĂšse. N’y a-t-il pas de quoi ĂȘtre choquĂ© par une telle affirmation ?

Nous avions dĂ©jĂ  eu droit Ă  « l’élĂ©vation », sinon Ă  la « consĂ©cration » des journalistes assassinĂ©s de Charlie Hebdo dont les Ă©minents mĂ©rites rendus Ă  la Nation et l’action au service de la France restent encore Ă  dĂ©montrer
 (soit dit en passant, embrigader Ă  titre posthume un anar dans cette cohorte que, de son vivant, il considĂ©rait aussi ringarde que nausĂ©euse, est-ce bien honnĂȘte ?)

Alors ! Y aurait-il eu quelque dĂ©rive depuis la crĂ©ation de cet ordre prestigieux ? Pas sĂ»r si l’on en croit son crĂ©ateur. En effet, Ă  une remarque dĂ©sobligeante de Berthier, le futur prince de Wagram, qui doutait des rĂ©elles vertus de l’initiative de son chef, le Petit Caporal avait rĂ©pondu : « Je vous dĂ©fie de me montrer une rĂ©publique, ancienne ou moderne, qui sĂ»t se faire sans distinction. Vous les appelez des hochets, eh bien ! C’est avec des hochets que l’on mĂšne les hommes. »

DĂšs lors, pour en savoir plus, faudra-t-il consulter les catalogues de PrĂ©natal, PrĂ©maman, Natalys ou autres magasins spĂ©cialisĂ©s dans ces jouets d’éveil ?

Bonne nuit, les petits ! Faites de beaux rĂȘves, mĂ©daillĂ©s et enrubannĂ©s tout plein.

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