« Notre particularitĂ©, c’est la logique de la troisiĂšme voie, celle qui rĂ©ussit la synthĂšse entre le national et le social », expliquait dĂ©but 2011 un conseiller de Marine Le Pen. La troisiĂšme voie, c’est le tercĂ©risme, et c’est ce que l’on a appelĂ© le solidarisme. Il y a lĂ  un continent des idĂ©es Ă  redĂ©couvrir. C’est ce Ă  quoi contribue un ouvrage rĂ©cent. Sous un titre militant, Georges Feltin–Tracol ne se contente pas de rendre compte d‘expĂ©riences politiques comme celles du Bastion social. Il explore les idĂ©es et propositions d’une troisiĂšme voie telles qu’elles ont pu ĂȘtre avancĂ©es Ă  droite, mais aussi dans des milieux intellectuels inclassables, c’est-Ă -dire transversaux.

Pour la troisiùme voie solidariste, Un autre regard sur la question sociale de Georges Feltin-Tracol, Éditions Synthùse nationale.

Pour la troisiùme voie solidariste, Un autre regard sur la question sociale de Georges Feltin-Tracol, Éditions Synthùse nationale.

Saluons son travail d’excavation de thĂšmes et de propositions oubliĂ©es bien Ă  tort, comme si les rĂ©elles questions de l’identitĂ© et de l’écologie avaient fait disparaĂźtre la question sociale, et comme si les trois n’étaient pas liĂ©es.

D’oĂč parle GFT ? D’une « droite » rĂ©volutionnaire, aussi bien Ă©loignĂ©e du libĂ©ralisme-libertaire (dĂ©noncĂ© trĂšs tĂŽt par Michel Clouscard) que du libĂ©ralisme-conservateur, qui parait Ă  GFT une imposture car on ne peut accepter l’accumulation sans limite, ni territoriale ni anthropologique, du capital sans rendre liquide les peuples eux-mĂȘmes par les migrations. Ce que voit trĂšs bien GFT, c’est aussi que la logique du systĂšme Ă©conomique est de pousser Ă  la consommation et de rendre impossible toute patrimonialisation. C’est pour cela que le systĂšme liquide les classes moyennes. Contre ce processus, il espĂšre en une troisiĂšme voie. Et nous donne un aperçu de son contenu.

GFT rappelle d’abord les origines du socialisme avec Pierre Leroux, qui critiquait Ă  la fois les restaurationnistes de la monarchie (une illusion), et le libĂ©ralisme exploiteur (une rĂ©alitĂ©). Un socialisme non marxiste qui prĂ©figure une troisiĂšme voie. Puis, GFT souligne ce qu’a pu ĂȘtre le socialisme pour Jean Mabire : une Ă©thique de l’austĂ©ritĂ© et de la camaraderie, « au fond des mines et en haut des djebels ». Ce fut le contraire de l’esprit bourgeois. Ce fut un idĂ©al de justice et de fraternitĂ© afin de dĂ©passer les nationalismes pour entrer dans un socialisme europĂ©en.

Avec un objectif : « conjoindre tradition et révolution ». Critiquant ce que le communisme peut voir de bourgeois, Jean Mabire lui préférait le « communisme des conseils », libertaire (mais certes pas libéral-libertaire).

Pour les mĂȘmes raisons qui le tenaient Ă©loignĂ© du communisme productiviste et embourgeoisĂ©, Mabire ne s’assimilait aucunement au fascisme, non seulement parce qu’il Ă©tait mort en 1945, mais parce qu’il n’avait Ă©tĂ© ni socialiste, ni europĂ©en. Il se tenait par contre proche de la nĂ©buleuse qualifiĂ©e de « gauche rĂ©actionnaire » par Marc Crapez. Une gauche antilibĂ©rale et holiste. GFT Ă©voque aussi le curieux « socialisme » modernisateur, technocratique, anti bourgeois et anti rentier de Patrie et progrĂšs (1958-1960). Dans son chapitre « Positions tercĂ©ristes », GFT Ă©voque les mouvements de type troisiĂšme voie de l’AmĂ©rique latine, du monde arabe, du Moyen Orient, d’Afrique.

La troisiĂšme voie dans le monde a toujours Ă©tĂ© Ă  la fois une voie Ă©conomique et sociale nouvelle, mais aussi un projet de non-alignement par rapport aux grandes puissances. Dominique de Roux et Jean Parvulesco l’ont bien vu. « On ne peut pas dissocier la troisiĂšme voie sociale et Ă©conomique du tercĂ©risme gĂ©opolitique », note GFT.

Une autre voie Ă©conomique tercĂ©riste est celle de Jacques Duboin et de son journal La grande relĂšve. C’est l’abondancisme et le distributisme, avec une monnaie fondante. Il s’agit de transfĂ©rer la propriĂ©tĂ© des moyens de production Ă  des structures locales collectives (familles, corporations, etc). G-K Chesterton et Hilaire Belloc dĂ©fendent, comme J. Duboin, un distributisme liĂ© au projet de CrĂ©dit social de C-H Douglas. Avec le crĂ©ditisme, la monnaie est crĂ©Ă©e en fonction de la richesse rĂ©elle produite. Hyacinthe Dubreuil, de son cĂŽtĂ©, dĂ©fend des idĂ©es proches des distributistes et insiste sur l’auto-organisation nĂ©cessaire des travailleurs dans de petites unitĂ©s.

GFT s’attache aussi Ă  la gĂ©nĂ©alogie des solidarismes. Il Ă©tudie le cas de la France avec LĂ©on Bourgeois, puis s’intĂ©resse Ă  la Russie avec le NTS, dont l’emblĂšme fut le trident ukrainien (Ă  noter que l’usage du trident « ukrainien » par des Russes signifie pour eux la force des liens entre la Russie et l’Ukraine. C’est aussi, en forme de fourche, un symbole de la colĂšre et de la force du peuple). Le solidarisme russe du NTS de Sergei Levitsky et d’autres intellectuels militants se rĂ©clame d’une doctrine Ă  la fois personnaliste et communautaire. Le solidarisme est aussi prĂ©sent en Allemagne avec un groupe de solidaristes antihitlĂ©riens, en Belgique flamande avec les nationaux-solidaristes du Verdinaso et Joris van Severen.

En France, 50 ans aprĂšs LĂ©on Bourgeois, se revendiquent solidaristes des déçus du nationalisme traditionnel souhaitant repenser la question sociale. C’est le Mouvement Jeune RĂ©volution dans les annĂ©es soixante, puis le Groupe Action Jeunesse, teintĂ© de nationalisme rĂ©volutionnaire, puis le Mouvement Nationaliste RĂ©volutionnaire de Jean-Gilles Malliarakis, avant le mouvement TroisiĂšme Voie, et d’autres petits groupes. Ce sont les nouveaux tercĂ©ristes. Qu’il s’agisse du solidarisme de « TroisiĂšme Voie » des annĂ©es quatre-vingt ou de « 3e Voie » des annĂ©es 2010, il s’agit d’un solidarisme nationaliste-rĂ©volutionnaire.

Le projet est de bĂątir une RĂ©publique du peuple tout entier. Le solidarisme de « 3e Voie », vers 2010, « dĂ©fendait l’idĂ©e d’une dĂ©mocratie directe vivante axĂ©e sur le rĂ©fĂ©rendum d’initiative populaire. On notera que ce sont des propositions profondĂ©ment dĂ©mocratiques – mais il est vrai que les solidaristes se veulent « au-delĂ  de la droite et de la gauche », et libres par rapport aux divisions droite/gauche de plus en plus artificielles et trompeuses. Loin de toute doctrine xĂ©nophobe ou suprĂ©matiste, le « solidarisme est dĂ©fini comme l’universalisme des nations en lutte pour leur survie » (Serge Ayoub, Doctrine du solidarisme). On est loin de la caricature du « nationalisme fauteur de guerre », caricature maniĂ©e par Macron Ă  la suite de Mitterrand et de bien d’autres.

« Nous sommes des révolutionnaires, mais des révolutionnaires conservateurs », précise encore Serge Ayoub.

Le gaullisme n’est pas si Ă©loignĂ© de cette conception de l’économie et du social. Pour les gaullistes de conviction, la solution Ă  la question sociale est la participation des ouvriers Ă  la propriĂ©tĂ© de l’entreprise. C’est le pancapitalisme (ou capitalisme populaire, au sens de rĂ©pandu dans le peuple) de Marcel Loichot. Pour de Gaulle, la participation doit corriger l’arbitraire du capitalisme en associant les salariĂ©s Ă  la gestion des entreprises, tandis que le plan doit corriger les insuffisances et les erreurs du marchĂ© du point de vue de l’intĂ©rĂȘt de la nation. Participation et planification – ou planisme comme on disait dans les annĂ©es trente – caractĂ©risent ainsi la pensĂ©e du gaulliste Louis Vallon.

D’autres personnalitĂ©s importantes du gaullisme de gauche sont RenĂ© Capitant, Jacques DebĂ»-Bridel, LĂ©o Hamon, Michel Cazenave[1], Philippe Dechartre, Dominique Gallet


L’objectif du gaullisme, et pas seulement du gaullisme de gauche, mais du gaullisme de projet par opposition au simple gaullisme de gestion, est, non pas de supprimer les conflits d’intĂ©rĂȘts mais de supprimer les conflits de classes sociales. La participation n’est pas seulement une participation aux bĂ©nĂ©fices, elle est une participation au capital de façon Ă  ce que les ouvriers, employĂ©s, techniciens, cadres deviennent copropriĂ©taires de l’entreprise. Le capitalisme populaire, diffusĂ© dans le peuple, ou pancapitalisme, succĂ©derait alors au capitalisme oligarchique. Il pourrait aussi ĂȘtre un remĂšde efficace Ă  la financiarisation de l’économie.

Jacob Sher, juif lituanien issu d’une famille communiste, dĂ©veloppe une doctrine dite l’ergonisme (ergon : travail, Ɠuvre, tĂąche). Il ne s’agit pas d’ĂȘtre entre capitalisme et socialisme mais hors d’eux et contre eux, comme le troisiĂšme angle d’un triangle. Jacob Sher propose la propriĂ©tĂ© des moyens de production par les travailleurs, mais non pas au niveau de la nation, ce qui passe concrĂštement par l’État et renvoie au modĂšle soviĂ©tique – qu’il a vu de prĂšs et rejette – mais au niveau de la collectivitĂ© des travailleurs dans les entreprises. L’autogestion se fonde, dans ce projet, sur l’autopropriĂ©tĂ© de l’entreprise par les travailleurs – c’est le point commun avec Marcel Loichot – et est donc une autogestion trĂšs diffĂ©rente de celle de la Yougoslavie de Tito, qui implique une propriĂ©tĂ© collective, nationale, des grands moyens de production (mĂȘme si, Ă  partir de 1965, la Yougoslavie de Tito a donnĂ© de plus en plus de place au marchĂ© et Ă  l’autonomie des entreprises).

L’idĂ©e de J. Sher se rapproche plutĂŽt des coopĂ©ratives de production. Ce projet de J. Sher apparaĂźt aussi proche de celui du Manifeste de VĂ©rone de la RĂ©publique tardivement Ă©difiĂ©e par Mussolini, la RSI[2]. J. Sher propose ainsi une socialisation plus qu’une nationalisation des moyens de production.

Reste que tous ces projets se trouvent confrontĂ©s Ă  une difficultĂ© nouvelle. Dans les annĂ©es soixante, l’obstacle au dĂ©passement non communiste du capitalisme Ă©tait d’abord politique. Comment briser la domination de l’argent-roi qui pĂšse sur le politique. Comment libĂ©rer le politique des grands trusts ? (Ni trusts ni soviets Ă©tait encore le titre d’un livre brillant de Jean-Gilles Malliarakis en 1985).

La situation est trĂšs diffĂ©rente. Tous les projets « tercĂ©ristes », ou « solidaristes », ou gaullistes de gauche reposent sur la pĂ©rennitĂ© des collectifs de travail. Or, cette pĂ©rennitĂ© est mise en pĂ©ril par la prĂ©carisation, l’uberisation (ou amazonification), l’éclatement des collectifs de travail (les contrats de projet Ă  la place des contrats de travail). Il faut donc repenser les projets tercĂ©ristes. Face Ă  l’isolement des travailleurs, salariĂ©s ou auto-entrepreneurs, il faut remettre des projets en commun, des enjeux en commun, des capitaux en commun, des arbitrages en commun, il faut rĂ©inventer des corps de mĂ©tier et des solidaritĂ©s trans-entreprises, « corporatives » et locales. Il faut changer Ă  la fois les mentalitĂ©s et les structures. La troisiĂšme voie est aussi une dĂ©mondialisation et un recours aux liens qui libĂšrent. Vaste programme.

Notes

[1] Philosophe, spécialiste de C-G Jung, il organisa le fameux Colloque de Cordoue en 1979.

[2] Voir le point 11 du Manifeste de VĂ©rone – « Dans chaque entreprise – privĂ©e ou d’Etat – les reprĂ©sentants des techniciens et des ouvriers coopĂ©reront intimement, Ă  travers une connaissance directe de la gestion, Ă  la rĂ©partition Ă©gale des intĂ©rĂȘts entre le fond de rĂ©serve, les dividendes des actions et la participation aux bĂ©nĂ©fices par les travailleurs. Dans certaines entreprises, on pourra Ă©tendre les prĂ©rogatives des commissions de fabrique. Dans d’autres, les Conseils d’administration seront remplacĂ©s par des Conseils de gestion composĂ©s de techniciens et d’ouvriers et d’un reprĂ©sentant de l’Etat. Dans d’autres encore une forme de coopĂ©rative syndicale s’imposera. »

Pour la troisiĂšme voie solidariste, Un autre regard sur la question sociale de Georges Feltin-Tracol, Éditions SynthĂšse nationale, Collection « IdĂ©es », 170 pages, 20 €. Pour commander ce livre, cliquez ici.

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