Ancien rĂ©dacteur des discours du premier prĂ©sident du Conseil europĂ©en, le Belge Herman van Rompuy, et auparavant conseiller politique du libĂ©ral Frits Bolkestein, le NĂ©erlandais Luuk van Middelaar examine en historien et en philosophe politique le fonctionnement de l’Union dite europĂ©enne dans un essai incontournable, Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques (Gallimard, coll. « Le dĂ©bat », 2018, 412 p., 24 €).

Longtemps, l’organisation de Bruxelles a vĂ©gĂ©té dans une rassurante routine. « Traditionnellement, les institutions de l’Union europĂ©enne, Ă©crit-il, sont uniquement amĂ©nagĂ©es en fonction d’une politique de la rĂšgle afin de construire et d’équilibrer un marché ».

Or une sĂ©rie de crises majeures (sort de l’euro, dĂ©sastre financier grec, guerre dans l’est de l’Ukraine, arrivĂ©e massive des « migrants », Brexit, Ă©lection de Donald Trump) bouleverse cette douce torpeur.

« Dans ces crises, observe l’auteur, l’Union a dĂ» abandonner le cadre sacro-saint de sa vision Ă©ternaliste et agir pour survivre. Une tĂąche colossale : ĂȘtre prĂȘte Ă  faire face aux imprĂ©vus et mener une politique de l’évĂ©nement ».

Jusqu’à ces moments critiques cruciaux, les instances dites europĂ©ennes se complaisaient dans la « politique de la rĂšgle », car « le projet de construction initial, restĂ© longtemps dominant, poursuit-il, consiste dans la dĂ©politisation par le droit ».

Dans une approche trĂšs schmittienne, Luuk van Middelaar pense que « les crises exigent une capacitĂ© d’action politique diffĂ©rente de celle que permettent les structures bruxelloises traditionnelles. Elles requiĂšrent non des normes, mais des dĂ©cisions ».

Les dirigeants de l’Union pseudo-europĂ©enne ont dĂ» improviser afin de donner un contenu politique pertinent Ă  un ensemble polysynodal en proie Ă  la multiplication des oppositions, des fractures et des contentieux.

Il en rĂ©sulte de fortes tensions entre le Conseil europĂ©en, la Commission, le Parlement europĂ©en, les agences supranationales, voire la Banque centrale de Francfort et la Zone euro en tant que telle. Ces diffĂ©rends, parfois virulents, sont lĂ©gitimes puisque « l’Union regroupe une diversitĂ© d’États qui apportent chacun leurs intĂ©rĂȘts, leurs valeurs et leur expĂ©rience Ă  la table des nĂ©gociations ».

L’auteur a-t-il saisi l’essence des rouages eurocratiques ? Dans un entretien accordĂ© Ă  la revue Nationalisme et RĂ©publique (n° 2, automne 1990), le professeur Julien Freund dĂ©clarait dĂ©jà : « Ce qu’il importe que les EuropĂ©ens comprennent, c’est que leur civilisation n’a jamais reposĂ© sur une Ă©quivalence, mais sur des possibilitĂ©s de contestations, de conflits et par consĂ©quent sur des compromis vivifiants dans le respect des diffĂ©rences de vivre des divers peuples qui composaient l’Europe ».

Un embryon de souverainetĂ© s’ébaucherait-il au moyen des rĂ©unions frĂ©quentes du Conseil europĂ©en ? Cette assemblĂ©e regroupe les chefs d’État et de gouvernement des États membres ainsi que son propre prĂ©sident et celui de la Commission ; elle devient ainsi l’exĂ©cutif collectif ultime hors de toute classification constitutionnelle habituelle. Le Conseil europĂ©en prend Ă  partir d’un consensus unanime (ou presque !) des initiatives dĂ©terminantes qui peuvent outrepasser la lettre des traitĂ©s europĂ©ens.

L’auteur justifie cette primautĂ© institutionnelle. « L’Union est une alliance d’États et non un État. Les moyens humains et matĂ©riels de la politique Ă©trangĂšre demeurent en grande partie entre les mains des membres. Cela vaut tant pour les diplomates que pour les forces armĂ©es, les services d’espionnage ou les fonds allouĂ©s ».

Mieux, depuis 2009, le Conseil europĂ©en n’accepte plus les ministres des Affaires Ă©trangĂšres.

« Ce retrait [
] revĂȘt une signification bien plus large : la politique europĂ©enne n’est plus de la politique Ă©trangĂšre, elle est devenue avant tout politique intĂ©rieure ». Pour y participer, « on envoie le chef de l’exĂ©cutif politique ».

Mais Luuk van Middelaar ne maĂźtrise pas le droit constitutionnel ; il oublie qu’en pĂ©riode de cohabitation française ou polonaise peuvent siĂ©ger cĂŽte Ă  cĂŽte les deux responsables nationaux, chef d’État et chef de gouvernement.

Luuk van Middelaar remarque qu’« en plus d’ĂȘtre un fait historique et juridique, l’Europe politique n’a cessĂ© d’ĂȘtre une promesse, la promesse d’une nouvelle Ăšre, de “plus jamais la guerre” ».

Il lui manque une maturitĂ© acquise de maniĂšre tragique. Cependant, « dans des situations anormales, la politique sous-jacente sort de l’obscuritĂ© pour se manifester sur le devant de la scĂšne. »

Les quelques crises qu’il Ă©voque ne sont qu’un tout petit aperçu des prochaines tempĂȘtes.

Tenant d’une « souverainetĂ© europĂ©enne », Emmanuel Macron l’a-t-il compris, lui qui annonce dans The Economist la « mort cĂ©rĂ©brale de l’OTAN » ? L’auteur l’anticipe. À ses yeux, « pour la France et l’Europe, la question dĂ©cisive se trouve Ă  Berlin. Si les AmĂ©ricains replient leur parapluie nuclĂ©aire, oĂč les Allemands iront-ils chercher refuge ? Dans la neutralité ? Dans un nationalisme de puissance moyenne ? Ou dans un systĂšme europĂ©en garanti au fond par la force de frappe française ? La derniĂšre option, pour l’instant la plus probable, redistribuerait les cartes entre Paris et Berlin et pourrait mĂȘme entraĂźner des quid pro quo, des Ă©changes de bons procĂ©dĂ©s sur d’autres plans, y compris celui de l’euro. »

Or, il relĂšve aussi l’éclatant contraste d’ordre ethnopsychologique entre les Français et les Allemands.

« Les diffĂ©rences de caractĂšre entre ces peuples rejaillissent dans leur façon d’interprĂ©ter les concepts “rĂšgle” et â€œĂ©vĂ©nement”. En Allemagne, la rĂšgle Ă©quivaut Ă  l’équitĂ©, l’ordre, l’intĂ©gritĂ©. En France, par contre, le centre de gravitĂ© sĂ©mantique du mot se dĂ©place lĂ©gĂšrement, passant de la protection Ă  l’obstruction : et voilĂ  que la rĂšgle renvoie Ă  la coercition et Ă  la soumission. [
] Face aux rĂšgles, Paris a tendance Ă  plaider en faveur d’un surcroĂźt de flexibilitĂ©, tant pour les autres que pour elle-mĂȘme. La France justifie de prĂ©fĂ©rence la violation d’une rĂšgle en avançant des “circonstances exceptionnelles”. Berlin, qui observe cette attitude depuis quatre dĂ©cennies, l’estime irresponsable, opportuniste et tĂ©moignant de mauvaise foi. Aux Allemands, qui donnent la prioritĂ© Ă  une juste application de la mĂȘme rĂšgle budgĂ©taire par tous, on reproche d’ĂȘtre rigides et bornĂ©s quand on n’attaque pas leur obsession historique de l’inflation ».

Ces divergences fondent-elles pour autant une souveraineté contractuelle commune ?

Luuk van Middelaar oublie seulement de mentionner que mĂȘme isolationnistes, les États-Unis n’accepteront jamais une quelconque indĂ©pendance stratĂ©gique de l’ensemble europĂ©en. Il n’est pas anodin que des pans entiers des industries d’aĂ©ronautique, d’armement, d’informatique, de bio-technologie du continent europĂ©en soient dĂšs Ă  prĂ©sent dans les mains des entreprises Ă©tatsuniennes. Le rĂȘve des nationalistes yankees Ă  la Steve Bannon serait de remplacer l’OTAN par des accords bilatĂ©raux de dĂ©fense conclus entre Washington et chacune des quelque trente capitales soumises du Vieux Continent. L’émancipation de l’Europe n’est pas pour demain, ni mĂȘme pour aprĂšs-demain.

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Frits Bolkestein Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques (Gallimard)

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A propos de l'auteur

Philippe Randa

Directeur du site EuroLibertĂ©s. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de DĂ©fense Nationale, chroniqueur politique, Ă©diteur (Ă©ditions Dualpha, DĂ©terna et L'Æncre) et auteur de plus d’une centaine de livres. SociĂ©taire de l’émission « Bistrot LibertĂ© » sur TVLibertĂ©s, il co-anime avec Roland HĂ©lie l'Ă©mission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s tous les jeudi. Derniers livres publiĂ©s : "Le dĂ©fi" (avec Marie-Simone Poublon) aux Ă©ditions Dualpha et "Le dictionnaire sulfureux" aux Ă©ditions SynthĂšse nationale.

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