Durant des dĂ©cennies, le peuple a eu pour habitude de voter systĂ©matiquement, d’élections en Ă©lections, quasi exclusivement pour les partis politiques du systĂšme. DĂ©sormais, cette Ăšre semble rĂ©volue un peu partout en Europe. En effet, les partis nationalistes, populistes et parfois postcommunistes captent Ă  travers le continent de plus en plus de votes d’électeurs déçus par le systĂšme politique en place, effrayĂ©s par les consĂ©quences de l’immigration de masse ou victimes de la dĂ©glingue Ă©conomique qui est la consĂ©quence de la mondialisation et de l’ouverture des frontiĂšres.

Au cours de ce mois de juin 2016, en Italie et en Espagne, les populistes se sont prĂ©sentĂ©s aux suffrages des Ă©lecteurs. En Italie, ils ont progressĂ© lors des Ă©lections municipales alors qu’en Espagne, ils ont Ă©tĂ© tenus en Ă©chec lors des lĂ©gislatives.

Grillisme

À l’issue du deuxiĂšme tour des Ă©lections municipales du 19 juin 2016 se dĂ©roulant au sein de plus de 1 300 communes d’Italie, le Mouvement cinq Ă©toiles du comique Beppe Grillo emporte 19 mairies, dont celles de Rome et de Turin, et dispose dĂ©sormais, au total, de 38 siĂšges de maire.

Beppe Grillo est l’archĂ©type du leader populiste. Au sein de la revue ÉlĂ©ments n° 160 de mai-juin 2016, le professeur d’universitĂ© italien et Ă©minent politologue Marco Tarchi dresse un catalogue sommaire des Ă©lĂ©ments populistes caractĂ©risant Beppe Grillo : ce dernier considĂšre le clivage gauche-droite comme Ă©tant dĂ©passĂ© et ne constituant plus qu’un moyen de diviser artificiellement l’opinion publique afin de permettre aux partis du systĂšme de maintenir leurs positions ; Grillo invite l’homme de la rue Ă  se rĂ©volter contre les puissants intĂ©ressĂ©s, selon lui, seulement par la sauvegarde de leurs privilĂšges ; il prĂŽne la mĂ©fiance Ă  l’égard de la caste des politiciens ; pour Grillo, le peuple est dĂ©positaire de toutes les vertus face aux pseudo-Ă©lites parasitaires ; il est hostile au contrĂŽle envahissant de l’État et de la bureaucratie tatillonne ; il dĂ©nonce le fait que le systĂšme politique ne reprĂ©sente pas le citoyen et que des Ă©lĂ©ments institutionnels s’interposent entre le peuple et les politiciens chargĂ©s d’appliquer la volontĂ© de celui-ci ; Grillo est favorable Ă  une politique Ă©trangĂšre isolationniste ; il lance des polĂ©miques contre les institutions transnationales ; il prĂŽne l’unitĂ© du peuple et dĂ©nonce ceux qui divisent la population ; il rejette le politiquement correct et la langue de bois des politiciens et recourt systĂ©matiquement aux grossiĂšretĂ©s et aux insultes ; il exalte le terroir et affirme sa prĂ©fĂ©rence pour le droit du sang plutĂŽt que pour le droit du sol ; Les ennemis du peuple sont, selon Beppe Grillo, les eurocrates, la finance avide et cosmopolite qui saigne les travailleurs, les politiciens professionnels, les partis politiques, l’immigration et les intellectuels ; Beppe Grillo se prĂ©sente comme le porte-parole du peuple, qui est de passage en politique mais la quittera dĂšs que sa tĂąche sera rĂ©alisĂ©e ; il considĂšre que les partis politiques divisent le peuple.

Ligue du Nord

Lors de ces mĂȘmes Ă©lections municipales du 5 et du 19 juin 2016 dans une partie des communes italiennes, un combat s’est livrĂ© au sein du centre droit pour le contrĂŽle de celui-ci : la Ligue du Nord et FrĂšres d’Italie-Alliance Nationale, d’une part, et Forza Italia de Silvio Berlusconi, d’autre part, ont pu jauger leur force respective.

À Rome, Silvio Berlusconi, en supportant le candidat Alfio Marchini plutĂŽt que la dirigeante du parti FrĂšres d’Italie-Alliance Nationale Giorgia Meloni, est arrivĂ© Ă  empĂȘcher cette derniĂšre d’accĂ©der au deuxiĂšme tour de l’élection du maire de la ville Ă©ternelle alors qu’elle a reçu le soutien de la Ligue du Nord.

Par contre, dans le nord du pays, la Ligue du Nord s’est retrouvĂ©e souvent dans la situation de soutenir le mĂȘme candidat au poste de maire que Forza Italia, alors que dans d’autres municipalitĂ©s de cette partie du pays, les deux partis ont supportĂ© des candidats diffĂ©rents. Dans la plupart des cas, la Ligue du Nord a obtenu largement de meilleurs rĂ©sultats que Forza Italia. La Ligue du Nord Ă©tant un parti dont le dirigeant recourt au populisme, les Ă©lecteurs du centre-droit qui ont acceptĂ© de se dĂ©placer vers les urnes ont largement privilĂ©giĂ© dans le nord du pays la Ligue du Nord et son populisme par rapport au cours politique suivi par Forza Italia.

Le dirigeant de la Ligue du Nord Matteo Salvini a appelé ses électeurs à apporter leurs voix, lors du deuxiÚme tour de scrutin, aux candidats à des postes de maire du Mouvement cinq étoiles faisant face à un candidat de centre-gauche.

IntermĂšde au Royaume-Uni

Les Britanniques se sont prononcĂ©s ce 23 juin 2016 en faveur du Brexit. Cette idĂ©e, bien que prĂŽnĂ©e aussi par une partie des reprĂ©sentants des autres partis politiques, est le fer de lance de l’UKIP, le Parti pour l’IndĂ©pendance du Royaume-Uni, dirigĂ© par Nigel Farage qui dĂ©fie sans cesse les pseudo-Ă©lites de l’Union EuropĂ©enne et tient un discours clairement populiste.

Cependant, la victoire du Brexit et l’ampleur des changements que celui-ci implique, tant pour le Royaume-Uni que pour les autres pays de l’Union EuropĂ©enne, semblent avoir eu des rĂ©percussions en Espagne sur une partie des Ă©lecteurs de Podemos qui ont pu ĂȘtre effrayĂ©s.

Podemos

Lors des Ă©lections lĂ©gislatives de ce 26 juin 2016, les populistes de gauche de Podemos, qui ont dĂ©laissĂ© leur orientation populiste premiĂšre – avec le discours de dĂ©fense du peuple face aux pseudo-Ă©lites – afin de se tourner vers la gauche radicale en faisant alliance avec les communistes, ont essuyĂ© un sĂ©rieux coup d’arrĂȘt dans leur marche vers le pouvoir. En effet, Podemos arrive, comme lors du scrutin prĂ©cĂ©dent, en troisiĂšme position. Il a 21 %, derriĂšre les conservateurs du Parti Populaire qui dĂ©crochent 33 % des voix et les socialistes du PSOE qui obtiennent 22,66 %.

Selon les dirigeants de Podemos, leurs succĂšs Ă©lectoraux ont pour origine leur choix d’un populisme assumĂ©, fondĂ© sur l’Ɠuvre d’Ernesto Laclau (1935-2014). Dans le n° 160 de la revue ÉlĂ©ments, dĂ©jĂ  citĂ© plus haut au sein de cet article, le cĂ©lĂšbre philosophe et gourou de la Nouvelle Droite Alain de Benoist consacre un article Ă  cet Ă©crivain post-marxiste, « seul et vrai thĂ©oricien du populisme de gauche ». NĂ© en Argentine, Ernesto Laclau a Ă©tĂ© au dĂ©part pĂ©roniste de gauche. Il s’est par la suite identifiĂ© explicitement Ă  l’écrivain communiste italien Antonio Gramsci qui a formulĂ© la thĂ©orie de l’hĂ©gĂ©monie culturelle.

Ernesto Laclau a publiĂ© en 1985 avec son Ă©pouse la philosophe belge Chantal Mouffe l’ouvrage HĂ©gĂ©monie et stratĂ©gie socialiste (1). Le couple constate que les Ă©checs du communisme en Europe de l’Est et la montĂ©e en puissance de nouveaux mouvements sociaux axĂ©s sur le combat des minoritĂ©s nationales, ethniques, sexuelles ainsi que sur le fĂ©minisme et la lutte contre le nuclĂ©aire, ont aggravĂ© la crise de la gauche. Ils estiment qu’afin de surmonter celle-ci, le dĂ©bat portant sur le fait de savoir si les « catĂ©gories du marxisme » correspondent aux sociĂ©tĂ©s de notre Ă©poque doit ĂȘtre rĂ©solu et rĂ©pondent que les classes n’existent pas, ni la lutte des classes. Les identitĂ©s politiques ne dĂ©coulent pas, selon eux, de rapports Ă©conomiques et sociaux concrets, mais seulement de constructions façonnĂ©es par les « discours ».

En 2005, Ernesto Laclau publie l’ouvrage La Raison populiste(2). Il y Ă©crit que dans un systĂšme qui fonctionne, les diverses catĂ©gories de citoyens s’adressent Ă  l’État afin d’exprimer leurs desiderata particuliers. Par contre, lorsque les dirigeants ne veulent ou ne peuvent pas apporter de rĂ©ponses Ă  ces demandes, il peut advenir qu’« une sĂ©rie de particularitĂ©s Ă©tablissent des relations d’équivalence entre elles » et deviennent les reprĂ©sentants de l’ensemble de la population, du peuple uni.

L’avenir nous dira si le populisme de gauche de Podemos arrivera Ă  mettre Ă  terre les pseudo-Ă©lites afin de rendre le pouvoir rĂ©el au peuple et si le M5S de Beppe Grillo pourra gĂ©rer avec succĂšs les mairies de Rome et Turin et entrer dans un gouvernement Ă  l’issue d’élections lĂ©gislatives qui se dĂ©rouleront au plus tard en 2018.

Notes

(1) Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les Solitaires intempestifs, coll. « Expériences philosophiques », Paris, 2009.

(2) Ernesto Laclau, La Raison populiste, Seuil, Paris, 2008.

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