(propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

Steve Bannon est l’une des tĂȘtes pensantes ayant hissĂ© Donald Trump Ă  la Maison-Blanche en 2017
 AprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©signĂ© Haut conseiller et chef de la stratĂ©gie du prĂ©sident amĂ©ricain, il a ensuite Ă©tĂ© rapidement remerciĂ©, avant d’ĂȘtre Ă©vincĂ© de la direction de Breitbart, site Internet de « rĂ©information », qu’il codirigeait
 Qu’a-t-il dit ou fait qui a prĂ©cipitĂ© cette disgrĂące ?

Vaste question
 L’histoire politique est faite de ces conseillers qui, ayant aidĂ© le prince Ă  accĂ©der au Pouvoir, se retrouvent ensuite Ă©cartĂ©s. Indubitablement, Steve Bannon a Ă©tĂ© un « apporteur » d’idĂ©es et de concepts, lesquels ont Ă©tĂ© mis Ă  profit avec le succĂšs qu’on sait par Donald Trump. Pour prendre un exemple plus proche, un Alain Soral a connu le mĂȘme sort en France avec le Front national. Il a apportĂ© des concepts et des idĂ©es Ă  Marine Le Pen avant d’ĂȘtre Ă  son tour mis Ă  l’écart, pour de plus ou moins bonnes raisons. Mais nous avons lĂ  principalement affaire Ă  de la psychologie plutĂŽt qu’à de la politique. À force de conseiller le prince, le conseiller finit par se voir prince. Et comme le prince finit par se rendre compte que le conseiller prend trop de place, le prince se passe du conseiller.

Le cas de Donald Trump est encore plus flagrant. Certes, il avait des idĂ©es, mais Ă©tait incapable de les traduire en concepts, ou alors de maniĂšre brouillonne ; ce qui est prĂ©cisĂ©ment le travail d’un conseiller. AprĂšs, une fois arrivĂ© au Pouvoir, il y a des intĂ©rĂȘts immĂ©diats Ă  gĂ©rer, des Ă©quilibres Ă  Ă©tablir et des pions Ă  sacrifier. Steve Bannon, Irlandais d’origine et catholique de confession faisait dĂ©jĂ  un peu dĂ©sordre dans la traditionnelle hiĂ©rarchie de Washington, fief de l’oligarchie anglo-saxonne et protestante. Rendez-vous compte qu’il citait Charles Maurras et Jean Raspail comme rĂ©fĂ©rences, un doctrinaire et un Ă©crivain parfaitement inconnus outre-Atlantique, mais hautement sulfureux pour les rares Ă©lites locales s’étant donnĂ© la peine de les lire. Il Ă©tait donc parfaitement logique qu’aux premiers soubresauts mĂ©diatiques, un tel trublion ait pu faire figure d’idĂ©al fusible. AprĂšs, ce n’est pas parce que Steve Bannon s’est vu relĂ©guĂ© Ă  l’arriĂšre-plan qu’il n’allait pas continuer Ă  agir en coulisses. On le voit aujourd’hui avec son opĂ©ration de charme, vis-Ă -vis des populistes europĂ©ens.

Steve Bannon
 Si les Américains sont des Occidentaux, ce ne sont pas et ce ne seront jamais des Européens


Steve Bannon
 Si les Américains sont des Occidentaux, ce ne sont pas et ce ne seront jamais des Européens


Ainsi, se propose-t-il dĂ©sormais de fĂ©dĂ©rer les mouvements eurosceptiques, via la fondation The Movement
 Mais il est Ă  la fois hostile Ă  Vladimir Poutine et sioniste dĂ©claré  N’est-ce pas incompatible ?

Dans le logiciel politique de la Maison-Blanche, c’est parfaitement compatible. Toujours feindre d’accompagner les Ă©vĂ©nements que l’on n’a pas su anticiper. Depuis les fondements de la construction europĂ©enne, le Nouveau monde n’a jamais cessĂ© d’avoir un Ɠil vigilant sur le Vieux monde, que ce soit avec l’OTAN ou leur lobbying intensif consistant Ă  faire entrer l’Angleterre dans le MarchĂ© commun afin de mieux le subvertir de l’intĂ©rieur. Maintenant que les populistes ont le vent en poupe, il est tout aussi logique de poursuivre la mĂȘme politique, Steve Bannon en Ă©tant l’instrument idĂ©al, bĂ©nĂ©ficiant d’une certaine aura auprĂšs de ces mĂȘmes populistes. Ces gens sont victimes du syndrome des mal-aimĂ©s, lequel les pousse souvent Ă  se jeter dans les bras des rares personnes se montrant un peu moins dĂ©sagrĂ©ables avec eux que leurs habituels contempteurs.

Alors oui, Steve Bannon est plus que critique vis-Ă -vis de Moscou : « J’ai toujours pensĂ© que le rĂ©gime kleptocratique de Poutine Ă©tait dangereux », affirme-t-il. Oui, il est sioniste, poursuivant ainsi la traditionnelle politique extĂ©rieure de Washington – à l’exception, peut-ĂȘtre de Richard Nixon –, consistant Ă  tenir Ă  la fois IsraĂ«l pour un Ă©pigone occidental en terre islamo-arabe et hostile et comme un puissant levier de pouvoir au sein mĂȘme de la construction europĂ©enne. Bref, si les AmĂ©ricains sont des Occidentaux, ce ne sont pas et ce ne seront jamais des EuropĂ©ens. Sur cette question, Arnaud Guyot-Jeannin a Ă©tĂ© parfaitement explicite, dans un article publiĂ© sur votre site (cliquez ici).

Tout cela Ă©tait donc parfaitement prĂ©visible, tout comme il l’était tout autant qu’un Steve Bannon suscite la mĂȘme paranoĂŻa Ă  gauche qu’un George Soros Ă  droite.

Bien sĂ»r, et ce dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas de grands marionnettistes tirant les ficelles dans l’ombre devant des multitudes hĂ©bĂ©tĂ©es ; mais seulement d’hommes d’influence sachant tirer parti de situations donnĂ©es ou d’exploiter les faiblesses des uns et des autres.

Marine Le Pen, leader du Rassemblent national en France et Matteo Salvini, leader de la Lega en Italie semblent prendre aujourd’hui leur distance avec The Movement


La preuve en est que les leaders politiques que vous citez sont encore capables de discernement, ce qui est plutĂŽt une bonne nouvelle. Quand MischaĂ«l Modrikamen, fondateur du mĂȘme Movement assure : « Nous nous retrouvons tous sur des valeurs communes. Plus de souverainetĂ©, un contrĂŽle strict de l’immigration, une lutte efficace contre l’islam radical », les patriotes sincĂšres ne peuvent que souscrire. Mais quand le mĂȘme MischaĂ«l Modrikamen leur assure que l’avenir de l’Europe passerait globalement par un axe allant de Washington Ă  JĂ©rusalem, d’autres patriotes, plus sourcilleux en matiĂšre de souverainisme, ont aussi matiĂšre Ă  s’inquiĂ©ter.

La preuve en est la rĂ©ticence d’une Marine Le Pen, d’un Matteo Salvini ou mĂȘme d’une Marion MarĂ©chal. La patronne du Rassemblement national a dĂ» peser ses mots, quand elle affirme : « Steve Bannon n’est pas issu d’un pays europĂ©en, il est AmĂ©ricain. La force politique qui naitra des Ă©lections en Europe, c’est nous, et nous seuls qui la structureront. Car nous sommes attachĂ©s Ă  notre libertĂ© et Ă  notre souverainetĂ©. C’est nous qui construirons la force politique qui vise Ă  sauver l’Europe. Que les choses soient extrĂȘmement claires sur le sujet. »

Lors de cette allocution, Matteo Salvini a opinĂ© du chef, traduisant, discrĂštement et en gestes les fins, ce que pensent dĂ©sormais Ă  haute voix d’autres leaders populistes europĂ©ens, danois, suĂ©dois et autrichiens, assez peu pressĂ©s qu’un Steve Bannon vienne se comporter en Europe comme dans une rĂ©serve de Sioux.

Comme quoi notre vieille Europe sait encore, lorsqu’il y a pĂ©ril en la demeure commune, conserver un brin de bon sens. Pour rĂ©sumer : Steve Bannon ? Go home !

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