Le 29 novembre 2013, devant un parterre d’universitaires aussi rĂ©putĂ©s que distinguĂ©s, fut soutenue une remarquable thĂšse en vue de l’obtention du doctorat en droit public, qui s’intitulera, lors de sa publication ultĂ©rieure (chez LGDJ en 2014), La dĂ©mocratie Ă  l’épreuve de l’intĂ©gration europĂ©enne. Son auteur, Christophe Beaudouin, conseiller du groupe des Conservateurs et RĂ©formistes (ECR) au Parlement europĂ©en, a eu l’insigne mĂ©rite de se pencher, Ă  l’humble maniĂšre d’un bĂ©nĂ©dictin consciencieux et appliquĂ©, sur le fonctionnement complexe de ce « machin » que d’autres, probablement plus divinement inspirĂ©s, appelleraient « Babel ».

Travail brillant qui, en prĂšs de 540 pages, avec la coutumiĂšre prĂ©cision chirurgicale d’un bon juriste doublĂ© d’une solide culture philosophique et politique, dissĂšque, dĂ©pouille et « vivisectionne » l’incroyable et fascinante (mais fonciĂšrement inquiĂ©tante, aussi) machine europĂ©enne qui accomplit l’ahurissant prodige de fomenter, en son sein, sur son propre sol historique, le contraire orthogonal de ce qu’elle enfanta, paraĂźt-il, Ă  AthĂšnes, au Ve siĂšcle avant JC.

L’auteur n’y va pas par quatre chemins et, au prix d’une dĂ©monstration rigoureusement implacable, peut affirmer sans crainte d’ĂȘtre dĂ©menti, que les États membres de l’Union europĂ©enne (UE) « qui sont le berceau et le siĂšge de la dĂ©mocratie europĂ©enne, apparaissent si dĂ©classĂ©s dans la nouvelle rĂ©organisation des pouvoirs qu’impliquent l’intĂ©gration supranationale et le basculement de la pyramide au rĂ©seau, qu’il n’est pas absurde de parler d’achĂšvement du cycle dĂ©mocratique plutĂŽt que de ‘‘dĂ©ficit’’. Un diagnostic qui confirme celui de la sortie du Politique, cause pour l’Europe de ce que certains imaginent comme sa sortie de l’Histoire. »

Terrible sentence, verdict sans appel, condamnation Ă  perpĂ©tuitĂ© rĂ©elle d’un continent atteint de dĂ©rĂ©liction, amnĂ©sique de son gĂ©nie propre et de sa longue mĂ©moire. On pourrait, probablement, faire grief Ă  Christophe Beaudouin de faire preuve d’un dĂ©sespĂ©rant pessimisme. En rĂ©alitĂ©, Ă  la lecture attentive de ce magistral traitĂ© de droit europĂ©en, on objectera que ce que nous avons sous les yeux, Ă  Bruxelles, Strasbourg, Luxembourg ou Francfort, pour ne parler que des places fortes occupĂ©es par les institutions de l’UE, prĂȘte Ă  un tel pessimisme qui n’est, en l’espĂšce, que la forme attĂ©nuĂ©e d’un profond rĂ©alisme.

Beaudouin considĂšre logiquement que toute la science politique et juridique europĂ©enne classique, celle qui portait en elle un universel exigeant, se trouve fondamentalement remise en cause par un renversement inĂ©dit de ses concepts originels : « des frontiĂšres
 contournables ou abolies, un État devenu
 ‘‘membre’’ au sens organique de ‘‘dĂ©membrement’’, une Constitution lĂ©gĂšre comme une
 digue de papier (
), une dĂ©mocratie
 rĂ©duite Ă  l’‘‘IdĂ©e’’ d’elle-mĂȘme ». Bref, une totale « dĂ©construction » que Derrida n’aurait pas reniĂ©e. ExprimĂ© en d’autres termes, l’UE, son droit, sa « politique » habillĂ©e des oripeaux d’un technicisme froid, a, semble-t-il, fait le choix, sans doute dĂšs l’origine (ou, aprĂšs-coup, emportĂ©e dans son Ă©lan « intĂ©grationniste », par sa fĂącheuse propension Ă  n’interprĂ©ter les traitĂ©s, non pour ce qui y est Ă©crit expressĂ©ment, mais dans ce qu’on leur fait dire tĂ©lĂ©ologiquement), de promouvoir le grand marchĂ© planĂ©taire, cosmopolite et nomade, oĂč les nations sont ravalĂ©es au rang musĂ©al (ainsi qu’en atteste l’industrie du tourisme de masse) et les peuples, en consommateurs hĂ©donistes indiffĂ©renciĂ©s (ce qui autorise ce gigantesque dĂ©frichement humain que constitue l’immigrationnisme remplaciste).

Mais il y a pire : le dĂ©litement de l’autoritĂ© engendrĂ© par la dissociation entre les responsables politiquement lĂ©gitimes et les gouvernants politiquement irresponsables de Bruxelles. « Les gouvernements reprĂ©sentatifs sont bien responsables chacun devant son peuple, mais ils n’ont plus l’autoritĂ©, tandis que». La chaĂźne de commandement s’en trouve dĂšs lors atteinte, jusqu’à affecter tous les Ă©chelons de l’État, mais encore jusqu’à dĂ©former tous les plis de la sociĂ©tĂ©. « Cette dissolution progressive de la responsabilitĂ© dans la sphĂšre politique n’est que le versant de ce qui s’est amorcĂ© dans la sphĂšre privĂ©e, avec le dĂ©clin de la responsabilitĂ© individuelle et du mĂ©rite, au profit de la culture des droits », observe Beaudouin. En outre, souligne derechef ce dernier, cette premiĂšre rupture entre la potestas et l’auctoritas en induit nĂ©cessairement une seconde, non moins prĂ©judiciable au corps social (corps politique) tout entier, entre le droit et la politique, la « dĂ©prise du peuple souverain [ayant] pour effet historiquement inĂ©dit de voir le droit privĂ© de sa formulation politique », la lĂ©gitimitĂ© de celle-ci venant Ă©tayer la lĂ©galitĂ© intrinsĂšque de celle-lĂ , en quelque sorte.

C’est Ă  cette aune-lĂ  et Ă  celle-lĂ  principalement, que l’on mesure combien la souverainetĂ© dans la nation peut ĂȘtre infiniment Ă©branlĂ©e. Le cƓur politique de la civilisation française (et, par extension, les libertĂ©s souveraines des nations europĂ©ennes) est d’autant plus en en Ă©tat de collapsus que, prĂ©vient notre jurisconsulte, « cette double rupture fait peser le risque (
) d’un renoncement des citoyens Ă  donner leur consentement Ă  gouverner et Ă  obĂ©ir ».

La crise est devenue Ă  ce point incoercible qu’elle ferait presque regretter les mouvements d’humeurs antiparlementaires des IIIe et IVe RĂ©publiques. La classe politique s’est discrĂ©ditĂ©e, d’un bout Ă  l’autre de l’échiquier, cĂ©dant la place Ă  une dĂ©fiance massive des plus comprĂ©hensibles, que nos oligarques endogames s’évertuent Ă  dĂ©considĂ©rer en recourant au « populisme », concept mĂ©tonymique subliminal de « l’extrĂȘme-droite », voire du « fascisme ». La classique dichotomie maurrassienne du « pays lĂ©gal » coupĂ© du « pays rĂ©el », semble mĂȘme insuffisante Ă  rendre compte de la situation, tant nos pays, en Europe, sont vendus Ă  la dĂ©coupe, au prix de rĂ©formes territoriales ineptes (la rĂ©gionalisation imposĂ©e par la loi NOTRE), de vellĂ©itĂ©s sĂ©cessionnistes (Catalogne, Écosse, Corse) et d’aliĂ©nations substantielles de pans entiers de nos souverainetĂ©s.

Dans ces conditions, on peut augurer que la belle idĂ©e d’Europe ayant fini par se fracasser sur les dĂ©sillusions apportĂ©es par l’EuropĂ©isme bruxellois, a fait, provisoirement, long feu. Sans doute le temps nĂ©cessaire pour que les nations Ă©mergent de leur longue et cotonneuse gueule de bois et se rassemblent (si cela est encore possible
) auprĂšs de l’ñtre rĂ©confortant de l’Être national


A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de deux essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa).

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