Avec saint Louis, cette chronique mĂ©rite enfin son nom : il est en effet le premier Ă  porter le titre de roi de France et plus celui de roi des Francs. L’histoire de France est donc enfin l’histoire de France
 mais elle a cessĂ© d’ĂȘtre abominable. N’ayons crainte : elle va vite le redevenir.

L’attribut principal que saint Louis a donnĂ© Ă  la monarchie, c’est la justice : tel est le sens de l’image du roi rendant la justice sous un chĂȘne Ă  Vincennes ; tel est le sens de la fondation d’une des deux plus vieilles institutions royales : le parlement, sis dans l’üle de la CitĂ©, Ă  l’ombre de la Sainte Chapelle. Mais la justice du roi est subsidiaire, et la noblesse, dont le roi ne dispute pas les prĂ©rogatives, ne se rĂ©volte plus.

Sous le rĂšgne de Philippe III le Hardi (1270-1285), le domaine royal s’agrandit par plusieurs alliances matrimoniales. La famille royale s’est en effet agrandie. Mais pas toujours pour le meilleur, car le jeune roi se trouve sous la coupe de Charles d’Anjou, dernier frĂšre de saint Louis. Celui-ci avait dĂ©jĂ  tentĂ© de s’emparer du Hainaut, en 1254, mais l’arbitrage du roi, Ă  son retour de croisade, l’avait empĂȘchĂ© de commettre ce forfait.

Mais, en 1263, Charles avait acceptĂ© la couronne de Naples, que le pape Urbain IV lui avait offerte, en vue d’évincer d’Italie la maison de Hohenstaufen : c’est l’époque de la lutte des guelfes, soutiens de la papautĂ©, et des gibelins, favorables Ă  l’empereur. VoilĂ  qui n’avait pas Ă©tĂ© du goĂ»t du roi, qui n’avait pas l’esprit de conquĂȘte et prĂ©voyait sans doute les difficultĂ©s que cette Ă©lĂ©vation allait entraĂźner.

Il ne se trompait pas : elles commencĂšrent dĂšs la seconde croisade du roi (la huitiĂšme) : Charles, qui nourrissait l’ambition d’établir son empire sur la MĂ©diterranĂ©e, rĂ©ussit Ă  convaincre le roi de dĂ©barquer Ă  Carthage, oĂč, prĂ©tendait-il, l’émir du lieu Ă©tait prĂȘt Ă  mettre une nombreuse cavalerie Ă  leur disposition. On sait comment l’aventure se termina. Mais les dĂ©sastres sont peu de chose pour Ă©teindre une ambition : en 1277, Charles prĂ©tendit au trĂŽne de JĂ©rusalem.

Sur la carte, les empires, figurĂ©s d’une jolie couleur tendre, font toujours joli. Mais il faut croire que les peuples ne regardent pas les cartes. D’ailleurs, le comte d’Anjou avait trouvĂ© la recette pour susciter des rĂ©voltes de ses propres sujets en Provence, dĂšs 1262 : l’abus de pouvoir et la hausse immodĂ©rĂ©e des impĂŽts. Il fit de mĂȘme en Sicile, distribuant Ă  ses fidĂšles des charges et des biens qui ne leur revenaient pas. Ce qui devait arriver arriva : en 1282, la sanglante rĂ©volte dite des vĂȘpres siciliennes sonna le glas de la prĂ©sence française. Le roi d’Aragon, Pierre III, y contribua, et ce fut chose faite aprĂšs la dĂ©faite de la flotte provençale Ă  Malte (1284).

Fin de l’aventure ? Non. Charles parvint encore Ă  entraĂźner son neveu dans une expĂ©dition en Catalogne contre le roi d’Aragon, expĂ©dition marquĂ©e par deux dĂ©sastres militaires entrecoupĂ©s d’une retraite calamiteuse, et qui se termina par la mort du roi Ă  Perpignan en 1285. Charles d’Anjou Ă©tait mort la mĂȘme annĂ©e, mais ses descendants continuĂšrent de rĂ©gner sur Naples. Deux siĂšcles plus tard, les rois de France trouveront lĂ  un prĂ©texte pour mener en Italie une longue sĂ©rie d’expĂ©ditions aussi chimĂ©riques, coĂ»teuses et dĂ©sastreuses les unes que les autres.

Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.