Entretien avec Jean-Claude Picolet, auteur de Vie d’une Harka en AlgĂ©rie française (Ă©ditions Dualpha)

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

On a beaucoup Ă©crit sur la guerre d’AlgĂ©rie
 Qu’apportez-vous de nouveau sur cette pĂ©riode ? Tout n’a-t-il pas Ă©tĂ© dĂ©jĂ  dit


C’est vrai, on a beaucoup Ă©crit sur la Guerre d’AlgĂ©rie. À mon grĂ©, trop souvent de maniĂšre partisane, ce qui fait que l’on juge beaucoup et que l’on explique peu.

En ce qui me concerne, je ne parle pas de cette guerre, mais de la « mienne » si je peux m’exprimer ainsi. Ce que j’ai vu, ce que j’ai vĂ©cu avec mes hommes, soit une, puis deux sections de Harkis, des BerbĂšres, dans un poste fortifiĂ©, isolĂ© en zone interdite. C’est donc une tranche de ma vie, courte et tellement riche.

Certes, je n’étais qu’un tout petit pion sur un échiquier gĂ©ant. Mais j’y étais. Mon tĂ©moignage a donc une certaine valeur, voire une valeur certaine, car il se veut objectif et unique en lui-mĂȘme.

Pensez-vous que ce conflit aurait pu ĂȘtre gĂ©rĂ© autrement et Ă©viter ces milliers de victimes, françaises et algĂ©riennes ?

C’est une question difficile car elle se situe Ă  un niveau politique et militaire qui n’était pas le mien. Je n’étais qu’un simple exĂ©cutant et mon action opĂ©rationnelle ne pouvait se faire que dans le cadre qui m’était dĂ©fini. L’objectif Ă©tait fort clair. Je n’avais l’initiative des moyens et du choix que pour les interventions quotidiennes seulement, dans la zone que je devais contrĂŽler. En quelque sorte, je n’étais qu’un vassal aux ordres de son seigneur et maĂźtre. Je n’étais maĂźtre que de mon fief. Et encore


À titre personnel, je pense qu’effectivement, ce conflit aurait pu ĂȘtre gĂ©rĂ© diffĂ©remment. Les opĂ©rations du Plan Challe avaient laminĂ© nos adversaires. Il est reconnu maintenant – mĂȘme par eux ! – que les Wilayas avaient perdu la moitiĂ© de leurs hommes, de leurs armes et de leurs stocks. Sans qu’ils puissent ĂȘtre renouvelĂ©s en raison de l’efficacitĂ© des barrages frontaliers.

Mais il ne semble pas que le pouvoir civil et militaire ait voulu exploiter la situation. L’affaire Si Salah, bien connue maintenant, en est un parfait exemple. Ce fut un Ă©chec voulu par la France. On a rĂ©futĂ© les hommes du terrain, en l’occurrence les BerbĂšres de la Wilaya IV qui Ɠuvraient avec l’accord tacite de la Wilaya III, les Kabyles, des BerbĂšres eux aussi. J’ai la dĂ©sagrĂ©able impression – mais je suis peut-ĂȘtre dans l’erreur – que nous avons privilĂ©giĂ© la solution politique avec le GPRA plutĂŽt que la solution militaire avec les djounoud de l’ALN. Ce qui voudrait dire que c’est l’abandon de l’AlgĂ©rie française qui a Ă©tĂ© trĂšs tĂŽt recherchĂ©. Ce qui a dĂ©bouchĂ© sur les incroyables accords d’Évian qui n’ont jamais Ă©tĂ© reconnus par le GPRA
 et donc, bien Ă©videmment, pas appliquĂ©s ; sans aucune rĂ©action de notre part, ce qui dĂ©montre bien le bradage.

Un correspondant algĂ©rien m’a rapportĂ© qu’une premiĂšre Paix des Braves a Ă©tĂ© sollicitĂ©e en 1955 par des autoritĂ©s algĂ©riennes et par la
 Wilaya IV dĂšs 1957, puis en 1958 et 1960. Ce qui serait fort intĂ©ressant Ă  creuser. Je voudrais bien pouvoir le dĂ©montrer.

Quelles leçons tirez-vous de votre engagement personnel ?

Ce fut une pĂ©riode trĂšs riche pour moi malgrĂ© les risques encourus, mais peut-ĂȘtre aussi Ă  cause de ces risques dont ma femme et moi étions conscients puisqu’elle a voulu m’épouser avant mon dĂ©part pour porter mon nom au cas oĂč
 alors que j’y Ă©tais justement, pour cette raison, plutĂŽt opposĂ©. C’est sur les djebels que j’ai dĂ©couvert la mission du chef dans des conditions qui ne pardonnent pas la moindre erreur. Dans mon Ă©tablissement bancaire, il se disait ironiquement que le plus difficile pour ĂȘtre directeur, c’était d’ĂȘtre nommĂ©. LĂ -bas, je me suis rendu compte qu’il ne suffit absolument pas d’ĂȘtre nommĂ©, ni comme certain de l’affirmer, il fallait surtout ĂȘtre impĂ©rativement reconnu. Et d’autant plus quand vos hommes risquent leur vie du fait de vos dĂ©cisions. Et je l’ai Ă©tĂ© et j’en suis on ne peut plus fier ! Cela a pris quelques semaines, mais aprĂšs, je savais que je pouvais compter sur eux et qu’ils ne m’abandonneraient jamais en « basse campagne » quelles que soient les circonstances. Et j’ai pu rĂ©aliser avec eux – c’était de redoutables guerriers – des manƓuvres que je n’aurais jamais tentĂ©es avec des appelĂ©s.

Cela a marquĂ© toute ma vie et bien Ă©videmment ma carriĂšre. J’ai terminĂ© parmi les cadres supĂ©rieurs de mon Ă©tablissement. Les « gĂ©nĂ©raux » en quelque sorte. Et j’ai toujours pris mes dĂ©cisions avec les conseils de mes adjoints et tentĂ© d’ĂȘtre juste et Ă©quitable. Je suis certain que j’ai appris et compris ma mission de chef Ă  la tĂȘte de ma Harka. Et j’ai toujours respectĂ© mon personnel ensuite. Comme j’ai toujours respectĂ© mes Harkis qui me le rendaient bien.

Le jeudi 19 octobre, Jean-Claude Picolet était l'invité de l'émission "SynthÚse" sur Radio Libertés.

Le jeudi 19 octobre, Jean-Claude Picolet Ă©tait l’invitĂ© de l’Ă©mission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

Depuis prĂšs de cinquante ans, les gĂ©nĂ©rations qui se succĂšdent vivent sur le constat d’une rupture franco-algĂ©rienne. Est-ce une fatalité ?

Il y a fort longtemps, pendant cent ans dit-on, nous avons affrontĂ© les Anglais qui voulaient s’emparer du trĂŽne de France, non sans raison d’ailleurs. Nous leur avons rĂ©sistĂ© et finalement les avons boutĂ©s hors du royaume. Tout rĂ©cemment, Ă  trois reprises en moins d’un siĂšcle, nous nous sommes entre-tuĂ©s avec les Allemands. Est-ce pour cela que nous les couvrons d’injures en permanence ? Alors pourquoi n’en est-il pas de mĂȘme avec l’AlgĂ©rie ? Pourquoi certains de nos anciens adversaires continuent-ils Ă  dĂ©verser toute leur haine sur nous ? Et pourquoi nous contentons-nous de ne parler que de repentance de nos prĂ©tendus crimes de guerre mĂȘme au sommet de l’État ?

Si nous avons Ă©tĂ© ces monstres que l’on tente de conjurer, pourquoi les AlgĂ©riens accourent-ils chez nous alors qu’ils ont obtenu chez eux ce qu’ils appelaient de leurs vƓux ? J’avoue que je ne comprends pas. Il doit y avoir des dĂ©tails qui m’échappent. Et tout un chacun sait que le diable se cache dans les dĂ©tails. Je vais finir par me demander si, une fois consommĂ© le butin accaparĂ© lors de l’indĂ©pendance, la vie lĂ -bas n’est pas moins rose que ce qui Ă©tait espĂ©rĂ©.

Non, cette rupture franco-algĂ©rienne n’est pas une fatalitĂ©. Encore faudrait-il que nos hommes politiques aient le courage de s’attaquer au problĂšme.

Vie d’une Harka en AlgĂ©rie française, Jean-Claude Picolet, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », 264 pages, 29 euros. Pour commander le livre, cliquez ici.

Vie d’une Harka en AlgĂ©rie française (Ă©ditions Dualpha).

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