Saint Louis mourut de la peste Ă  Tunis, au cours de la huitiĂšme croisade. Mais il ne l’a jamais su, car le mot « croisade » lui Ă©tait inconnu : il ne fut inventĂ© qu’au siĂšcle suivant. Quand on raconte l’histoire, on se sert souvent de mots fabriquĂ©s aprĂšs coup, ce qui contribue Ă  rendre les choses obscures.

Pour comprendre ce qu’ont Ă©tĂ© les croisades, il faut comprendre ce qu’elles n’ont pas Ă©té : une guerre de conquĂȘte, ni mĂȘme de reconquĂȘte, ce qui les distingue de la reconquĂȘte de l’Espagne contre les Maures qui s’acheva par la prise de Grenade en 1492.

Les barons d’Occident n’avaient d’ailleurs rien Ă  reconquĂ©rir : ils n’avaient jamais possĂ©dĂ© la Palestine. JĂ©rusalem Ă©tait tombĂ©e aux mains des Perses en 614, puis des Arabes en 637. Charlemagne entretint des relations diplomatiques et militaires avec le calife abbasside de Bagdad. C’est qu’ils avaient des ennemis communs : les Omeyyades en Espagne, et aussi l’empereur de Constantinople, avec qui PĂ©pin et Charlemagne Ă©taient en conflit en Italie.

Haroun al-Rachid fit cadeau d’un Ă©lĂ©phant Ă  Charlemagne et lui promit le libre accĂšs des chrĂ©tiens aux lieux saints. On en resta lĂ  jusqu’au jour oĂč les Turcs seldjoukides prirent JĂ©rusalem, en 1071. Les habitants chrĂ©tiens et les pĂšlerins, maltraitĂ©s, rĂ©clamĂšrent l’aide du pape. La premiĂšre croisade, prĂȘchĂ©e par Pierre l’Hermite Ă  l’appel d’Urbain II, ne fut pas l’affaire des rois. Elle se composa de la croisade des gueux, qui Ă©choua, et de la croisade des seigneurs, qui aboutit Ă  la prise de JĂ©rusalem en 1099, sous la conduite de Godefroy de Bouillon.

Ce dernier refusa « de porter une couronne d’or lĂ  oĂč le Christ avait portĂ© une couronne d’épine », et c’est son frĂšre qui devint roi de JĂ©rusalem. Mais ce royaume fut difficile Ă  dĂ©fendre, car prendre la croix, c’était faire un vƓu, et ceux qui l’avaient accompli s’en retournaient tout simplement chez eux. C’est pourquoi on eut l’idĂ©e de fonder les ordres militaires et hospitaliers, jusqu’alors inconnus.

Dans leur aspect militaire, les croisades furent bien entendu menées par la noblesse qui, seule, avait le droit de faire la guerre. Mais elles ne furent pas seulement militaires. Sinon, comment la croisade des gueux, ou celle des enfants (1212), ou celle des pastoureaux (1251 et 1320) ont-elles pu exister ?

La neuviĂšme et derniĂšre croisade permit au royaume de JĂ©rusalem de survivre jusqu’en 1291, date de la conquĂȘte par les Mamelouks. Ceux-ci ne se montrĂšrent pas plus tolĂ©rants que les Seldjoukides, mais ils laissĂšrent l’accĂšs aux lieux saints et les croisades cessĂšrent quand leur cause disparut.

Tout Ă©vĂ©nement a de nombreuses causes, mais en oublier la raison essentielle, c’est se condamner Ă  n’y rien comprendre. Les historiens positivistes et marxistes ont tentĂ© de ramener les croisades Ă  des causes triviales : la pression dĂ©mographique ; mais le XIIIe siĂšcle est une Ă©poque de prospĂ©ritĂ© et l’apport de population fut quasi nul. L’appĂąt du gain ; mais les marchands vĂ©nitiens et gĂ©nois avaient accĂšs aux richesses de l’Orient et les croisades gĂȘnĂšrent leur commerce.

Aujourd’hui encore, on voit refleurir une imagerie romantique et guerriĂšre de la croisade, pour illustrer le dĂ©sir de rĂ©sister Ă  l’intrusion de l’islam en Occident. Mais ne l’oublions pas, les croisĂ©s, avant de prendre l’épĂ©e, ont pris la croix.

Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

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