Nous sommes dans la pĂ©riode des grandes fĂȘtes qui couronnent le cycle hivernal – c’est la Naissance du Christ, le Jour de l’An et l’Épiphanie. Chez les Slaves, ces fĂȘtes, sans changer leur date (le 25 dĂ©cembre, le 1er et le 6 janvier), se cĂ©lĂšbrent selon le calendrier de Jules CĂ©sar (13 jours plus tard). Les coutumes liĂ©es avec ces fĂȘtes sont anciennes et portent un symbolisme profond et parfois paĂŻen.

Nos ancĂȘtres croyaient que ces jours sacrĂ©s doivent bĂ©nir l’annĂ©e entiĂšre : c’est pourquoi le nombre « douze » tient un rĂŽle principal dans plusieurs cĂ©rĂ©monies des fĂȘtes de NoĂ«l. La veille de NoĂ«l, chez les Ukrainiens, porte le nom de Soir Saint – sviaty vetchir. Ce soir, chaque geste, chaque action s’accomplit selon la tradition millĂ©naire pour nous procurer, Ă  travers un symbolisme magique, une annĂ©e de prospĂ©ritĂ©, de paix et de bonheur familial. Ce soir-lĂ , la maĂźtresse de la maison devait allumer le nouveau feu dans le four et sur ce feu pur prĂ©parer les douze plats maigres et succulents Ă  la fois.

Les douze plats qui portent le symbolisme Ă©vangĂ©lique et rituel se prĂ©parent avec tous les produits rĂ©coltĂ©s de la si riche terre noire : il y a toutes les espĂšces de grains sous la forme de bouillie et de farce, il y a des lĂ©gumes et des grains de fĂšves, faits avec et sans sauces, et surtout les choux Ă  l’étouffĂ©e, les champignons comme un plat Ă  part et comme une garniture, le poisson rĂŽti, les varenikis, la kacha de sarrasin avec du lait de chĂšnevis (car on reste dans carĂȘme de NoĂ«l), les galettes et bien sĂ»r le pain.

Comme la boisson – l’ouzvar (une boisson typiquement ukrainienne qui se prĂ©pare avec des fruits secs – des pommes, des poires, des cerises, des prunes et des abricots, et parfois on rajoute une petite quantitĂ© de miel), et aussi sans manquer la koutia – une bouillie douce Ă  base de grains de blĂ© Ă©crasĂ©s.

Ainsi en jeĂ»nant jusqu’à l’apparition de la premiĂšre Ă©toile, toute la famille se prĂ©pare pour ce repas sacrĂ© en rendant grĂące Ă  Dieu pour la rĂ©colte et le beau temps.

Dans le coin, on installe un vertep – la crĂšche, et aussi dans les demeures des paysans – un didoukh – une gerbe de seigle ou de blĂ©. Le maĂźtre de la maison, pour montrer son respect Ă  chaque ĂȘtre vivant de l’écoumĂšne qui l’aide Ă  travailler toute l’annĂ©e et Ă  nourrir sa famille, distribue des portions du repas sacrĂ© Ă  chaque bĂȘte de son Ă©table ; il commence par le chien et il n’oublie ni les poules, ni les pigeons.

Voici comment nous dĂ©crit cette ancienne tradition chez les montagnards ukrainiens Michel Kotsubynskiy dans ses cĂ©lĂšbres Chevaux de feu (Les ombres des ancĂȘtres disparus, adaptĂ©s au cinĂ©ma par Serguei Paradjanov) : « Les animaux Ă©taient les premiers Ă  goĂ»ter les goloubtsy (les feuilles de chou farcies), les prunes, les fĂšves et les autres plats maigres prĂ©parĂ©s soigneusement pour lui par Palagna. Mais ce n’était pas tout. Il fallait encore appeler Ă  table toutes les forces hostiles devant lesquelles il avait Ă©tĂ© prudent toute sa vie. Ivan prenait dans une main le plat et dans l’autre la hache, et il sortait dans la cour
 Il priait la tempĂȘte d’ĂȘtre gentille et de venir chez lui au repas abondant avec les boissons fortes, Ă  ce dĂźner sacrĂ© – mais les forces hostiles n’étaient pas gentilles et elles ne venaient pas, mĂȘme si Ivan les appelait trois fois. Et ensuite il les conjurait de ne pas venir – jamais, et aprĂšs il pouvait respirer avec soulagement. »

En Ukraine centrale, il existe toujours une coutume d’envoyer Ă  la veille de NoĂ«l les petits enfants faire un circuit pour visiter leurs parrains ou leurs grands-parents. Le poĂšte Tarass Chevtchenko le raconte dans son rĂ©cit Les Jumeaux : « La nuit avant la fĂȘte de Naissance du Christ est une fĂȘte pour les enfants parmi tous les peuples chrĂ©tiens, seuls les rites pour la cĂ©lĂ©brer sont diffĂ©rents
 Chez nous, aprĂšs le dĂźner solennel, on envoie les enfants avec le pain, le poisson et l’ouzvar chez les parents les plus proches, et les enfants en arrivant dans la maison disent : Bon soir – soir bĂ©nit ! Notre pĂšre et notre mĂšre vous envoient, cher oncle et chĂšre tante, ce repas sacré ; ensuite avec cĂ©rĂ©monie on met les enfants Ă  table garnie des friandises maigres, on les rĂ©gale comme des adultes, et aprĂšs on leur change le pain, le poisson et l’ouzvar, et ils sortent avec cĂ©rĂ©monie. Les enfants repartent chez un autre oncle, et si la famille est grande, ils reviennent Ă  la maison avant les matines et, bien entendu, avec des cadeaux et des monnaies nouĂ©es dans la chemise comme des boutons.

J’aime beaucoup cette belle coutume. Nous avions une trĂšs grande famille. D’habitude on nous installait dans le traĂźneau et toute la nuit on nous promenait d’un parent chez l’autre  »

Ce mĂȘme soir, on commence Ă  chanter des Koliadka – les cantiques de NoĂ«l qui ont des origines remontant aux temps prĂ©historiques et dont le nom vient, sans doute du romain Calendae pour cĂ©lĂ©brer les jours qui augmentent et chasser la nuit qui diminue. Ces chansons charmantes et Ă©mouvantes parlent de la naissance du Christ, des Ă©preuves de la Sainte Famille, de la rencontre des bergers et des anges, des rois-mages et de leurs cadeaux, et aussi des origines du monde dans l’ocĂ©an ou le fleuve primordial gardĂ© par le faucon ou par le paon (dans les textes plus antiques).

Ces chants durent jusqu’au Nouvel An et Ă  la veille de cette fĂȘte, les refrains des cantiques changent – car le carĂȘme est fini et on chante la soirĂ©e gĂ©nĂ©reuse et abondante. Maintenant les mĂšres de famille peuvent prĂ©parer les repas avec de la viande, du lait et des Ɠufs : les knych – pains aux lardons, les varenikis, les saucissons, et les pirojkis.

Le soir, la famille se rassemble à table et les petits enfants doivent prétendre que derriÚre un tas énorme de pains et de pirojkis (tout cela est symbole de la prospérité dans le nouvel an) ils ne voient pas leur pÚre !

Le sujet principal des chansons de cette soirĂ©e, c’est la rencontre de JĂ©sus avec sa MĂšre pendant un dĂźner ou un repas sacrĂ© au cours duquel la Vierge Marie demande Ă  son Fils de libĂ©rer les Ăąmes des pĂ©cheurs. On chante les clefs magiques et le ciel qui s’ouvre (dans les milieux populaires, on est persuadĂ© que les cieux restent ouverts jusqu’au jour d’Épiphanie d’oĂč les batailles des dĂ©mons et des anges pendant toute la semaine aprĂšs la NoĂ«l).

Les chanteurs, en arrivant dans chaque maison, appellent le bon sort pour toute la famille, en commençant par les parents et en terminant par le plus petits – et, pour eux, les vƓux sont toujours plus beaux et plus longs ! Dans ces chants, on retrouve le retentissement des vieux temps de la Russie kiĂ©vienne et des cosaques quand on Ă©voque la chasse princiĂšre au faucon ou les campagnes contre les Tartares.

Certes, les savoureuses friandises seront un bon remerciement pour les chanteurs des cantiques ! Le jour de l’an, les garçons sont seuls admis comme premiers visiteurs – comme les jeunes semeurs de soleil, et du point du jour, ils doivent souhaiter la bonne annĂ©e et rĂ©pandre les grains de blĂ© dans chaque demeure visitĂ©e – pour attirer la bonne rĂ©colte et le bonheur.

En terminant ces mĂ©ditations sur les fĂȘtes slaves, nous voulons Ă©voquer un ancien cantique pour cĂ©lĂ©brer les trois piliers cosmiques de la famille on chante le pĂšre, la mĂšre et les enfants comme des ĂȘtres astraux et immuables :

Ô, le coucou argentĂ©

A fait le tour de tous les jardins,

Mais il en a manqué un.

Dans ce jardin il y a trois palais :

Dans le premier il y a le beau soleil,

Dans le deuxiùme – la lune claire,

Dans le troisiĂšme – les petites Ă©toiles,

La lune claire – c’est le seigneur de cette maison,

Le beau soleil – c’est sa femme,

Les petites étoiles sont ses enfants !

Ô soirĂ©e si bonne, prospĂšre et gĂ©nĂ©reuse

Pour la santé des bonnes gens et de tout le monde.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.