CĂ©lĂ©brer Salazar en France ? Projet original et des plus hĂ©tĂ©rodoxes auquel se sont attelĂ©s Olivier Dard et sa consƓur Ana Isabel Sardinha-Desvignes, tous deux historiens et, respectivement, enseignants Ă  Paris-Sorbonne et Ă  la Sorbonne Nouvelle, Ă  travers un ouvrage consacrĂ© au salazarisme français de 1930 Ă  1974, qui fera date dans une historiographie aussi indigente que mĂ©connue.

Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, CĂ©lĂ©brer Salazar en France (1930 – 1974). Du philosalazarisme au salazarisme français, Bruxelles, Peter Lang, collection « Convergences ».

Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, CĂ©lĂ©brer Salazar en France (1930 – 1974). Du philosalazarisme au salazarisme français, Bruxelles, Peter Lang, collection « Convergences ».

Car, en effet, au-delĂ  d’un cercle rĂ©duit d’initiĂ©s et d’érudits, en France, qui connaĂźt encore AntĂłnio de Oliveira Salazar (1889-1970), chef de l’État portugais de 1932 Ă  1968, fondateur de l’Estado Novo ?

Professeur d’économie de la prestigieuse et ancienne universitĂ© de Coimbra, Salazar arrivera au pouvoir en 1928 en tant que ministre des finances. Il redressera l’économie portugaise, alors exsangue, en un temps record.

Le 25 juin 1932, il est nommĂ© chef du gouvernement par le prĂ©sident de la RĂ©publique, le gĂ©nĂ©ral Óscar Carmona. La nouvelle Constitution du 19 mars 1933 lui confĂšre les pleins pouvoirs et le contrĂŽle total de l’État en qualitĂ© de prĂ©sident du Conseil. Durant son long rĂšgne de trente-six ans, « la grande tĂąche qui s’est imposĂ©e Ă  Oliveira Salazar a Ă©tĂ© la mise en valeur d’un pays qu’on pourrait rĂ©trospectivement qualifier, en employant une expression devenue courante, de pays sous-dĂ©veloppé », souligne Paul SĂ©rant, auteur en 1961, d’une honnĂȘte enquĂȘte intitulĂ©e Salazar et son temps (Les Sept Couleurs, Paris, p.88).

ExpĂ©rience originale parmi les rĂ©volutions nationales du XXe siĂšcle, le salazarisme, loin d’ĂȘtre une doctrine uniforme a surtout Ă©tĂ© l’illustration, in situ, de la cĂ©lĂšbre formule attribuĂ©e Ă  Richelieu, selon laquelle la politique est l’art de rendre possible ce qui est nĂ©cessaire.

RĂ©gime autoritaire, sans pouvoir ĂȘtre catĂ©goriquement qualifiĂ© de dictature Ă  proprement parler, l’État salazariste faisait Ă©galement figure de notable exception – avec les rĂ©gimes de Franco et de PĂ©tain – en face des expĂ©riences hitlĂ©riennes et mussoliniennes. Le salazarisme n’a nullement Ă©tĂ© un fascisme stricto sensu et l’on pourrait mĂȘme soutenir qu’il fut un tenant de cet antifascisme rĂ©actionnaire que l’on trouvait classiquement parmi les opposants conservateurs ou monarchistes du IIIe Reich ou de l’Italie fasciste. Jacques Bainville, aprĂšs avoir relevĂ© l’influence maurrassienne du Doutor notait que « Salazar, Ă  la diffĂ©rence des autres, avait une doctrine » (Les Dictateurs, DenoĂ«l et Steele, 1935, p. 168).

Salazar se tenait, lui-mĂȘme soigneusement Ă  l’écart de toute hybris de caractĂšre fasciste, considĂ©rant que si « la dictature fasciste tend vers un rĂ©gime paĂŻen, vers un État nouveau qui ne connaĂźt pas de limites d’ordre juridique ou moral, qui marche Ă  son but, sans rencontrer ni embarras, ni obstacle, [
] l’État nouveau portugais, au contraire, ne peut fuir, et n’y pense pas, certaines limites d’ordre moral qu’il juge indispensable de maintenir, comme balises, Ă  son action rĂ©formatrice » (in AntĂłnio Ferro, Salazar. Le Portugal et son chef, Grasset, 1984, pp.147-150).

Il n’est guĂšre Ă©tonnant que l’homme, plutĂŽt discret et mutique, comme son action politique – dont l’efficacitĂ© Ă©tait indexĂ©e sur la longue durĂ©e – ait eu ses thurifĂ©raires et ses admirateurs, notamment en France. Maurice Martin du Gard, Maurice Maeterlinck, François Mauriac, Jacques Maritain, et d’autres encore, se rendirent au Portugal de Salazar, qui plus est sur invitation du rĂ©gime. « Tous Ă©prouvent le mĂȘme type d’émerveillement qui semble s’emparer de tous ceux qui, depuis 1934, rendent visite au ‘‘grand homme’’ » (Dard, et alii, p. 133).

Nullement Ă©lĂ©giaque, comme son titre pourrait le laisser trompeusement entendre, l’opus de Dard et Sardinha-Desvignes se borne prĂ©cisĂ©ment Ă  cerner les contours d’un « philosalazarisme » susceptible de dĂ©boucher, le cas Ă©chĂ©ant, sur un vĂ©ritable salazarisme français, soit, la mise en Ă©vidence d’un transfert politique et culturel par acclimatation, sur les bords de Seine, d’une praxis politique nĂ©e sur les rives du Tage.

En ce temps-lĂ , l’enjeu n’était pas mince, car les Ă©changes intellectuels et politiques, d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre de la pĂ©ninsule, servaient alors autant les intĂ©rĂȘts du rĂ©gime Ă  l’étranger que l’engagement militant de sectateurs soucieux, notamment aprĂšs la IIe Guerre mondiale, d’ériger l’Occident comme dernier rempart contre la dĂ©cadence que symbolisait le communisme matĂ©rialiste et athĂ©e.

À l’aune de la situation politique française des annĂ©es trente, la figure de Salazar pouvait d’autant plus ĂȘtre plĂ©biscitĂ©e dans les milieux non-conformistes ou conservateurs, qu’elle portait en elle toutes les impĂ©ratives promesses d’une rĂ©forme intellectuelle et morale prĂ©alable Ă  toute rĂ©forme politique structurelle.

Sans doute parce que le salazarisme fut bien moins qu’une simple dictature et tout autre chose qu’un fascisme de plate importation, est-il frappant de constater que du Colonel RĂ©my Ă  Jacques Ploncard d’Assac, en passant par Jacques Maritain et Henri Massis (« l’une des incarnations les plus emblĂ©matiques du salazarisme français »), Ă©pistoliers cĂ©lĂšbres et rĂ©guliers du Doutor, la pensĂ©e de ce dernier s’accommodait habilement de celle des trois France (reprĂ©sentĂ©e par PĂ©tain, Giraud et De Gaulle), selon l’heureuse formule d’Helena Pinto Janeiro, preuve, en effet, de son nationalisme pragmatique et non-idĂ©ologique.

Les autres principes essentiels de Salazar tendent Ă  la restauration dans l’État d’une justice et d’une morale de base chrĂ©tienne, supĂ©rieures aux droits de l’État. Enfin la subordination constante des intĂ©rĂȘts particuliers aux intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux de la nation est pour lui non pas un lieu commun mais une maxime vivante.

Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha-Desvignes, CĂ©lĂ©brer Salazar en France (1930 – 1974). Du philosalazarisme au salazarisme français, Bruxelles, Peter Lang, collection « Convergences ».

Autre livre conseillĂ© : Salazar, le regretté  Jean-Claude Rolinat, Les Bouquins de SynthĂšse nationale, 164 pages, 18,00 €. Pour commander ce lire, cliquez ici.

Salazar, le regretté  Jean-Claude Rolinat (Les Bouquins de SynthĂšse nationale).

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