Les humanistes italiens de la renaissance firent du sac de Rome par Alaric le symbole de la barbarie des Goths, et ils forgĂšrent le mot « gothique » pour dĂ©signer l’art merveilleux qui s’était Ă©panoui en France au XIIIe siĂšcle, afin de montrer qu’entre Rome et eux-mĂȘmes, rien de bon n’avait pu exister, surtout hors d’Italie !

S’ils ont fait l’amalgame entre Ostrogoths et Wisigoths, c’est pour montrer que, du sac de Rome Ă  la dĂ©position de Romulus Augustule par Odoacre en 476, c’était encore et toujours la mĂȘme barbarie. Or, Odoacre n’était pas goth, et son successeur ThĂ©odoric Ă©tait wisigoth. Tous les Goths avaient bien la mĂȘme origine scandinave, mais ils Ă©taient distincts bien avant que les Huns ne les dĂ©logent des rives de la mer Noire.

Alaric, lui, n’était pas wisigoth, mais ostrogoth. En 410, il se rendit en effet coupable du sac de Rome. Ce fut un choc, puisqu’il Ă©tait le premier barbare Ă  prendre la ville depuis Brennus, en 390 avant notre Ăšre. Et on se rappelle les paroles du chef gaulois jetant son Ă©pĂ©e dans la balance : « Vae victis ! ».

Mais une des raisons des incursions d’Alaric (car celle de 410 n’était pas la premiĂšre) Ă©tait qu’il Ă©tait mĂ©content de ne pas obtenir de l’empereur les grands commandements qu’il estimait mĂ©riter. D’ailleurs, il n’eut pas besoin de prendre d’assaut les impressionnantes murailles de Rome. Il entra dans la ville
 par une porte qu’on lui ouvrit.

Le pillage dura Ă  peine trois jours, avec la consigne « d’épargner la vie des hommes et l’honneur des femmes » ; tous ceux qui trouvĂšrent refuge dans les Ă©glises furent Ă©pargnĂ©s ; et tout ce qui fut pris aux basiliques leur fut rendu. Quant Ă  l’empire, il continua d’exister.

Quant au sac de Rome par les Vandales, en 455, il ne fait mĂȘme pas partie des grandes invasions. Cette attaque par la mer (puisque les Vandales Ă©taient Ă©tablis en Tunisie) ne fut qu’un Ă©pisode de guerre civile. Un empereur Ă©phĂ©mĂšre, Petronius Maximus, voulut contraindre au mariage la veuve et la fille de son prĂ©dĂ©cesseur Valentinien III, et les deux femmes appelĂšrent les Vandales Ă  leur secours. Le rĂ©cit qu’en a fait Procope n’a pas connu la cĂ©lĂ©britĂ© avant Voltaire (qui, non content de rĂ©pandre ses propres mensonges, empruntait ceux des autres), et le mot « vandalisme » n’a Ă©tĂ© inventĂ© par l’abbĂ© GrĂ©goire qu’en 1794.

Il y a une raison simple de douter que les deux sacs de Rome aient Ă©branlĂ© les fondements de l’empire, c’est que la ville n’en Ă©tait plus la capitale. On sait qu’en 313, l’empereur Constantin avait autorisĂ© le christianisme par l’édit de Milan. En 380, ThĂ©odose en fit la seule religion de l’empire. En 395, il divisa l’empire entre l’empire d’Occident, dont la capitale devint Milan, puis Ravenne, et l’empire d’Orient, avec pour capitale Constantinople. Une des raisons pour lesquelles il quitta Rome est qu’elle Ă©tait le siĂšge du pape : il jugeait prĂ©fĂ©rable que le souverain spirituel et le souverain temporel n’eussent pas la mĂȘme capitale.

Quand on parle du sac de Rome et de la chute de Rome, on ne parle tout simplement pas de la mĂȘme chose. Dans un cas, on dĂ©signe une ville, et dans l’autre, un empire dont elle avait Ă©tĂ©, mais n’était plus la capitale. C’est ce qui explique que l’empire d’Occident ait survĂ©cu soixante-cinq ans au sac d’Alaric et vingt et un ans Ă  celui des Vandales. À supposer qu’il se soit bel et bien effondrĂ© en 476 comme on le dit.

Cette chronique de l’abominable histoire de France a Ă©tĂ© diffusĂ©e sur Radio LibertĂ©s dans l’émission « SynthĂšse ».

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