par Dimitris Michalopoulos.

Dimitris Michalopoulos est nĂ© Ă  AthĂšnes en 1952. Il a fait ses Ă©tudes Ă  l’École italienne d’AthĂšnes (1964-1970), Ă  l’UniversitĂ© nationale d’AthĂšnes (1970-1974) et, Ă  titre de boursier du gouvernement français, Ă  l’École des Hautes Ă©tudes en Sciences sociales de Paris qui, en 1978, lui confĂ©ra le titre de docteur en Histoire Ă©conomique et sociale. Il a Ă©tĂ© professeur d’Histoire maritime Ă  l’AcadĂ©mie Navale de GrĂšce de 1994 Ă  1997 et Ă  l’École de guerre de la Marine nationale grecque de 1990 Ă  1997. Il remplit les fonctions de conservateur du MusĂ©e de la Ville d’AthĂšnes (1990-2000) et celles de directeur de l’ « Institut de recherches sur ÉleuthĂ©rios VĂ©nizĂ©los et son Ă©poque » (2004-2011). Actuellement, il est membre du Conseil d’administration de ce dernier.

Les Argonautes, Ă©ditions Dualpha.

Les Argonautes, Ă©ditions Dualpha.

Il y eut plusieurs dĂ©couvertes de l’AmĂ©rique bien avant l’annĂ©e cruciale 1492. En effet, le premier qui affirma qu’on pouvait arriver aux Indes tout en naviguant depuis l’Espagne vers l’occident fut Strabon[1], cĂ©lĂšbre gĂ©ographe de l’antiquitĂ© grĂ©co-romaine.

Connaissait-on pendant l’AntiquitĂ© l’existence de l’AmĂ©rique ? La rĂ©ponse ne peut ĂȘtre qu’affirmative, car on avait la solide connaissance d’un « grand continent, au-delĂ  de l’OcĂ©an (Atlantique) », qui pourtant « renfermait ce dernier. »[2]

Autant que cela puisse paraĂźtre paradoxal, on vit cette idĂ©e corroborĂ©e justement aux dĂ©buts de notre Ăšre : « Le grand continent qui environne l’OcĂ©an est Ă©loignĂ© de l’üle d’Ogygie d’environ cinq mille stades et un peu moins des autres Ăźles ; qu’on n’y navigue que sur des vaisseaux Ă  rames, parce que la navigation est lente et difficile Ă  cause de la grande quantitĂ© de vase qu’y apportent plusieurs riviĂšres qui s’y dĂ©chargent du continent et y font des atterrissements qui embarrassent le fond de la mer ; ce qui a fait croire anciennement qu’elle Ă©tait glacĂ©e. »[3]

Ogygie Ă©tait l’üle de Calypso et malgrĂ© la fausse interprĂ©tation de Plutarque en ce qui concerne le phĂ©nomĂšne de la mer glacĂ©e, aujourd’hui on ne peut pas se tromper : il s’agit de la mer des Sargasses.

AprĂšs la prise de Troie, Ulysse et ses compagnons appareillĂšrent pour retourner aux Îles Ioniennes. Mais les vents adverses les mirent dans la nĂ©cessitĂ© de gagner d’abord le pays des Cicones[4], en Thrace[5], et, dans la suite, celui des Lotophages[6], en Afrique du nord. Et aprĂšs y avoir subi de cruelles pĂ©ripĂ©ties, ils parvinrent au pays des Cyclopes, ĂȘtres scĂ©lĂ©rats.[7]

OĂč se trouvait ce pays des Cyclopes ? Selon l’idĂ©e communĂ©ment admise, il Ă©tait en Sicile ou quelque part dans l’Italie du sud[8]. HomĂšre, en revanche, ne donne qu’une seule information sur cette terre : Les Cyclopes étaient Ă  l’origine les voisins des PhĂ©aciens en HypĂ©rie, un pays immense ; or, en raison de leur agressivitĂ©, les PhĂ©aciens se virent dans l’obligation d’abandonner leur patrie et d’émigrer en SchĂ©rie.[9]

Ulysse

Ulysse

OĂč Ă©tait donc l’HypĂ©rie ? On l’ignore. La localisation, nĂ©anmoins, de TĂ©lĂ©pyle, capitale des Lestrygons[10], n’est pas difficile, car lĂ -bas « un pasteur qui ne dort pas gagne un salaire double,/en menant paĂźtre les bƓufs d’abord et, ensuite, les moutons Ă  la laine blanche,/ car tant les chemins du jour y sont proches des chemins de la nuit. »[11]

On sait que les bĂȘtes sont menĂ©es aux champs pendant la belle saison. Par consĂ©quent, la TĂ©lĂ©pyle Ă©tait un pays caractĂ©risĂ© par le phĂ©nomĂšne des « nuits blanches », bien connu des Anciens[12]; bref, il s’agissait d’un pays nordique. Du reste, les Lestrygons Ă©taient des mangeurs de chair humaine ; et cela est conforme Ă  la rĂ©putation terrible des populations de l’Europe septentrionale tout au long de la Paix Romaine[13]. Aussi n’est-il guĂšre paradoxal que seul le navire d’Ulysse et de son Ă©quipage Ă©chappa, grĂące Ă  la sagesse du roi d’Ithaque[14], Ă  ces « sauvages monstrueux » ; tous ses autres compagnons furent dĂ©vorĂ©s par les Lestrygons[15]. Le roi d’Ithaque fait donc voile pour se rendre Ă  l’üle d’Ééa, rĂ©sidence de la magicienne CircĂ©[16]. La localisation de cette Ăźle paraĂźt tout aussi douteuse. Selon le texte homĂ©rique, elle est « seule dans la mer immense[17], pleine de
 forĂȘts denses[18], avec une faune richissime[19] ». Pour ces raisons, l’Ééa n’est pas le Monte Circeo, en Italie continentale, comme on le prĂ©tend aujourd’hui, ni « une Ăźle au nord de la Sicile », comme Virgile nous l’a affirmĂ©.[20]

On peut alors supposer que l’üle de CircĂ© se trouve prĂšs de l’AmĂ©rique, parce que :

– Il y a la plante thaumaturge mƍly, aux fleurs blanches et Ă  la racine noire[21], seul remĂšde contre la sorcellerie de CircĂ©[22]. C’est rĂ©cemment qu’on observa la ressemblance entre ce mƍly et le mot mulli de la langue quechua des AmĂ©rindiens, par lequel on dĂ©signe le « poivre amĂ©ricain » (schinus molle)[23]. Le « poivre amĂ©ricain » est une plante Ă  substances thĂ©rapeutiques rĂ©putĂ©es, indigĂšne de l’AmĂ©rique ;

– Une seule journĂ©e suffit Ă  Ulysse pour faire le trajet entre l’Ééa et l’extrĂ©mitĂ© ouest de l’ocĂ©an Atlantique, oĂč se trouvait le royaume de HadĂšs, Ă  savoir la demeure des morts.

AprĂšs avoir, en effet, sĂ©journĂ© une annĂ©e Ă  l’üle d’Ééa et avant de pouvoir rentrer chez eux, Ulysse et ses compagnons survivants doivent consulter l’ñme du devin aveugle TirĂ©sias[24]. Ils se rendent pour cela Ă  « l’occident lointain, lĂ  oĂč se terminent la mer et le ciel Ă©toilé »[25], et ils gagnent l’extrĂ©mitĂ© ouest de l’ocĂ©an atlantique[26], aprĂšs avoir voyagĂ© depuis l’aube jusqu’à la tombĂ©e de la nuit
[27]

Bref, on ne peut plus Ă©carter l’hypothĂšse de la venue d’EuropĂ©ens aux AmĂ©riques bien avant 1492[28]; une preuve nous est fournie par Ogygie, l’üle de Calypso, « dĂ©esse terrible. »[29]

On a dĂ©jĂ  dit que l’Ogygie est une Ăźle qu’on peut localiser avec prĂ©cision. Plutarque nous dit qu’on l’atteint aprĂšs une traversĂ©e de cinq jours Ă  l’ouest de la Bretagne. De l’Ogygie, on peut passer au continent (au bord ouest de l’ocĂ©an), si l’on se montre capable de naviguer dans une mer lourde et fangeuse[30]. RĂ©pĂ©tons qu’une telle mer ne peut ĂȘtre que celle des Sargasses, au nord de l’ocĂ©an atlantique, oĂč se trouve la Grande Bermude, soit la fameuse Ăźle de Calypso.[31]

C’est mĂȘme le texte homĂ©rique qui nous en fournit des preuves. L’Ogygie est une Ăźle « trĂšs lointaine[32], que la mer sans fin, des ondes innombrables »[33], sĂ©parent de tout lieu habitĂ© par les hommes. De plus, cette « mer sans fin est violacĂ©e »[34] et cette couleur fait souvent penser Ă  celle du sang[35]. Il s’agit donc de l’ocĂ©an et non de la MĂ©diterranĂ©e azurĂ©e, glauque[36], mĂȘme en cas de tempĂȘte[37]. Dans la littĂ©rature de la GrĂšce antique, en outre, la distinction entre l’ocĂ©an et la mer est bien Ă©vidente.[38]

Mais encore ! Quand la « terrible Calypso » laisse Ulysse partir[39], celui-ci construit un bateau et entreprend son long voyage vers Ithaque. Or, de quelle sorte de bateau s’agit-il ? D’un radeau ou d’un petit navire ? Encore une fois, la rĂ©ponse nous est donnĂ©e par le texte homĂ©rique : le navire construit alors par Ulysse avait un « pont » (Ă­kria)[40]. Il n’était donc pas un « flotteur », mais un vĂ©ritable bateau, petit, mais apte Ă  faire un voyage de vingt jours[41] depuis l’Ogygie jusqu’à la SchĂ©rie, pays des PhĂ©aciens.

Maintenant, voyons oĂč est cette fameuse SchĂ©rie. Selon l’idĂ©e conventionnelle, la SchĂ©rie est Corfou[42], la plus grande des Îles Ioniennes. Cette opinion, toutefois, est dĂ©sormais rejetĂ©e[43]. « SchĂ©rie », en effet, signifie « littoral ininterrompu, mĂȘme continent »[44], au bout de la « mer agitĂ©e »[45]. Ceci explique pourquoi les PhĂ©aciens Ă©taient isolĂ©s du reste de l’humanitĂ©[46]. En revanche, Corfou est trĂšs prĂšs du littoral de l’Épire[47], habitĂ© depuis des « temps trĂšs anciens. »[48]

OĂč donc se situait rĂ©ellement la SchĂ©rie homĂ©rique ? L’AntiquitĂ© nous donne la rĂ©ponse : elle Ă©tait dans la pĂ©ninsule ibĂ©rique.

Selon le tĂ©moignage de Strabon, en effet, une ville portait mĂȘme lĂ -bas le nom d’Ulysse[49]. Hormis ce que nous dit le cĂ©lĂšbre gĂ©ographe, il y a la tradition selon laquelle l’étymon de Lisbonne, capitale portugaise, est Ulixes, soit la forme latine du nom de notre hĂ©ros[50]. Bien sĂ»r, on a proposĂ© aussi d’autres Ă©tymons de ce toponyme[51]; rĂ©pĂ©tons toutefois que le plus vraisemblable ait Ă©tĂ© le nom du hĂ©ros homĂ©rique.

En tout cas, Alcinoos, roi des PhĂ©aciens, mit Ă  la disposition d’Ulysse un navire magique[52], qui aprĂšs une traversĂ©e d’une seule nuit gagna l’Ithaque ; le roi d’Ithaque, profondĂ©ment endormi, fut laissĂ© par les marins phĂ©aciens sur son Ăźle natale.[53] Le retour (nĂłstos) Ă©tait accompli. Le hĂ©ros homĂ©rique avait parcouru « tout le monde »[54]
 C’est pourquoi on le vĂ©nĂ©ra presque comme un dieu.

Notes

 

[1] Strabon, GĂ©ographie, C 64-65.

[2] Platon, Timée, 24e-25a.

[3] Plutarque, De la face qui paraĂźt sur la lune, 941a-941b. (Traduction de D. Richard.)

[4] Odyssée, IX, 39sqq.

[5] HĂ©rodote, Histoires, 7. 110.

[6] Odyssée, IX, 83-84.

[7] Odyssée, IX, 105-115.

[8]À titre d’exemple : Kƍnstantinos XanthÄ«s, ƌgygia (= Ogygie), AthĂšnes: «΀īlegraphos», 1876, p. 19 (note 1).

[9] Odyssée, VI, 4-6.

[10] Odyssée, X, 80-82.

[11] Odyssée, X, 84-85.

[12] Strabon, GĂ©ographie, C 135.

[13] Strabon, GĂ©ographie, C 200.

[14] Odyssée, X, 95-97.

[15] Odyssée, X, 118-132.

[16] Odyssée, X, 135-136.

[17] Odyssée, X, 195.

[18] Odyssée, X, 148, 151, 159.

[19] Odyssée, X, 158, 180, 212.

[20] Virgile, ÉnĂ©ide, III, 60-63.

[21] Odyssée, X, 304-305.

[22] Odyssée, X, 302.

[23] Enrico Mattievich, Α Journey to the Mythological Hell. Traduit en grec par ChrysaugÄ« Niarou (AthĂšnes : HĂ©cate, 19955), pp. 159-161.

[24] Odyssée, X, 488-495.

[25] Hésiode, Théogonie, 736-738.

[26] Odyssée, X, 508-509.

[27] Odyssée, XI, 12.

[28] Samuel M. Wilson, The Archaeology of the Caribbean (Cambridge University Press, 2007), p. 1.

[29] Odyssée, XII, 449.

[30] Plutarque, De la face qui paraĂźt sur la lune, 941a-b.

[31] S. P. PetridÄ«s, Odysseia
 (= L’OdyssĂ©e
), p. 239

[32] Odyssée, V, 55.

[33] Odyssée, V, 54, 100-101.

[34] Odyssée, V, 56.

[35] Odyssée, V, 132.

[36] Iliade, XVI, 34.

[37] Hésiode, Théogonie, 440.

[38] À titre d’exemple : HĂ©siode, ThĂ©ogonie, 131-134.

[39] Odyssée, V, 1-159.

[40] Odyssée, V, 252.

[41] Odyssée, V, 34.

[42] À titre d’exemple: Thucydide, Histoire de la guerre du PĂ©loponnĂšse, 1. 25; Virgile, ÉnĂ©ide, III, 291.

[43] The Oxford Classical Dictionary (Oxford University Press, 20124), mot “Scheria”, p. 1325.

[44], Robert Beekes, Etymological Dictionary of Greek, vol.1 (Leiden-Boston: Brill, 2009), mot «epischerĆÂ», p. 446.

[45] Odyssée, VI, 204.

[46] Odyssée, VI, 205.

[47] Virgile, ÉnĂ©ide, ΙΙΙ, 291-293.

[48] Vasileios KyranÄ«s, HellÄ«no-ÄȘpeirƍtika (= Sur la GrĂšce et l’Épire), vol. I (Thessalonique : Maiandros, s.d), pp. 157, 182, 321.

[49] Strabon, GĂ©ographie, C 149, bien qu’il crĂ»t que cette ville Ă©tait sur la cĂŽte mĂ©diterranĂ©enne de la pĂ©ninsule ibĂ©rique. (Strabon, GĂ©ographie, C 157.)

[50] https://pt.wikipedia.org/wiki/Lisboa (17 août 2015).

[51] https://pt.wikipedia.org/wiki/Lisboa   (17 août 2015).

[52] The Oxford Classical Dictionary, mot «Scheria, p. 1325.

[53] Odyssée, XIII, 95-113.

[54] Théocrite, Hiéron ou les Grùces, 51-52.

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