Quel diable d’homme Ă©tait-il ? Nathan Bedford Forrest, car c’est de lui qu’il s’agit, est Ă  l’image de la terre qui le vit naĂźtre le 13 juillet 1821 Ă  Chapell Hill, dans le comtĂ© de Bedford, Tennessee, d’un pĂšre forgeron et d’une mĂšre qui ne mettra pas moins de onze enfants au monde. Le Tennessee ? État de la « frontier », celle d’une civilisation de la forĂȘt et des trappeurs.

Nathan Bedford Forrest (Ă©ditions DĂ©terna)

Nathan Bedford Forrest (Ă©ditions DĂ©terna)

D’ailleurs, « cette annĂ©e-lĂ , les Tennessiens Ă©lisent un dĂ©putĂ© Ă  leur mesure : Davy Crockett ! « le Roi des frontiĂšres sauvages » [The King of the Wilds Frontiers que cĂ©lĂšbre une fameuse chanson] ! Pas uniquement le chasseur d’ours des livres pour enfants [car] il se rĂ©vĂ©lera aussi un excellent politicien dĂ©fenseur des petits exploitants agricoles et des Indiens, plusieurs fois rĂ©Ă©lu, et finira dĂ©fenseur du mythique Fort Alamo, en 1836, oĂč il mourra en hĂ©ros Ă  49 ans ! Quelle vie ! » s’exclame Paul-Louis Beaujour, l’auteur de cette superbe fresque biographique de Nathan Bedford Forrest, abondamment illustrĂ©e de photos d’époque – ce qui rend l’ouvrage d’autant plus unique qu’il est le seul traitant en langue française de cette figure majeure de l’histoire de la Guerre Civile AmĂ©ricaine.

Une terre hors-norme, donc, pour des personnages hors du commun, tel ce Bedford Forrest, au physique herculĂ©en, Ă  l’élĂ©gante stature qui, dĂšs son plus jeune Ăąge, tĂ©moigna d’une personnalitĂ© bien trempĂ©e et d’un inĂ©branlable courage, sinon d’une suicidaire tĂ©mĂ©ritĂ©. Il emboĂźtera d’ailleurs le pas de son illustre prĂ©dĂ©cesseur en rejoignant, Ă  vingt ans, la compagnie de volontaires du Capitaine Wallace Wilson en faveur de la fraĂźchement autoproclamĂ©e RĂ©publique du Texas, alors aux prises avec le Mexique.

S’ensuivra une vie d’aventures et de pĂ©ripĂ©ties oĂč il accomplit presque tous les mĂ©tiers et fonctions que pouvaient offrir, Ă  l’époque, ces contrĂ©es vastes et hostiles mais trĂšs prometteuses Ă  qui n’hĂ©sitait pas Ă  retrousser ses manches. Il sera agent de police, marchands d’esclaves, planteur, millionnaire, promoteur immobilier, conseiller municipal de la ville de Memphis, arbitre de duel, trafiquant d’armes, bĂątisseur de chemins de fer
 Et soldat. Mieux, hĂ©ros !

Le 8 juin 1861, le Tennessee dĂ©cide de quitter l’Union et de rejoindre les États ConfĂ©dĂ©rĂ©s d’AmĂ©rique. Il s’enrĂŽle – avec son plus jeune frĂšre et son fils de quinze ans – dans l’armĂ©e sudiste et acquiert rapidement ses galons de lieutenant-colonel. L’homme sait faire preuve d’une ingĂ©niositĂ© Ă  toute Ă©preuve et d’une remarquable intelligence tactique. Il se bat comme mille hommes, effectuant des moulinets avec son sabre, ignorant les balles qui sifflent Ă  ses oreilles, hurlant, poussant sa monture contre des Bleus Ă©bahis et incrĂ©dules. Certes, il sera plusieurs fois blessĂ©, parfois sĂ©rieusement, mais toujours, il se relĂšvera, souvent sans attendre la fin d’une trop longue convalescence qui le laissait, Ă  son goĂ»t, trop longtemps Ă©loignĂ© de l’odeur de la poudre. Meneur d’hommes impitoyable, impulsif, irascible, il fera quelquefois montre d’une certaine insubordination Ă  l’égard de ses supĂ©rieurs.

Le 12 avril 1864, Forrest encercle le fort Pillow, anciennement bĂątie par les ConfĂ©dĂ©rĂ©s en 1861 et occupĂ©s, depuis avril 1864, par 600 fĂ©dĂ©raux dont la moitiĂ© sont d’anciens esclaves. Bedford Forrest ouvre le feu et demande la reddition inconditionnelle des occupants. Ceux-ci refusent et Forrest lance l’assaut du fort ; ses hommes, une fois Ă  l’intĂ©rieur, ne font pas de quartiers.

Il deviendra la bĂȘte noire, l’homme Ă  abattre du terrible et sanguinaire gĂ©nĂ©ral nordiste, William Sherman lequel Ă©crira ces mots Ă  Abraham Lincoln : « Forrest, c’est le diable ! MĂȘme si l’on devait sacrifier dix mille hommes et mettre en faillite le TrĂ©sor FĂ©dĂ©ral ça en vaudra la peine ! Il n’y aura jamais de paix au Tennessee jusqu’à ce que Forrest soit mort ».

Mais autant d’énergie dĂ©pensĂ©e et d’abnĂ©gation guerriĂšre n’auront guĂšre raison du Nord qui imposera sa victoire au vieux Sud, le 9 avril 1865 Ă  Appomatox en Virginie. Un autre combat, « ùpre, injuste, vicieux, cruel » attendra alors Bedford Forrest, celui de la « Reconstruction ». La morgue haineuse et l’humiliant et condescendant dĂ©dain des Nordistes Ă  l’égard des vaincus deviennent vite insupportable. Les Noirs sont libĂ©rĂ©s et les États sĂ©cessionnistes sont, notamment, invitĂ©s Ă  ratifier le 13e amendement de la Constitution des États-Unis qui prohibe l’esclavage.

Le soir du 26 dĂ©cembre 1865, Ă  Pulaski, au Tennessee, un curieux club Ă©merge du cerveau lĂ©gĂšrement embrumĂ© par l’alcool d’une poignĂ©e d’ex-officiers confĂ©dĂ©rĂ©s. AffublĂ©s de draps blancs, ils dĂ©cident de sortir en ville en poussant des hurlements tellement effrayants qu’ils font fuir les Noirs sur leur passage, ceux-ci croyant assister Ă  la rĂ©incarnation fantomatique des soldats confĂ©dĂ©rĂ©s morts au combat. Le Ku Klux Klan Ă©tait nĂ© et allait rapidement se doter d’une organisation et de rituels spĂ©cifiques. Comme le souligne Paul-Louis Beaujour, « l’exaspĂ©ration des Blancs Ă©tant Ă  son comble, la rapiditĂ© avec laquelle le KKK recrute et se dĂ©veloppe est tout simplement phĂ©nomĂ©nale. [
]. ‘‘L’Empire Invisible’’ [ainsi qu’on dĂ©nomme cette nouvelle organisation albo-amĂ©ricaine] essaime dans tous les États du Sud et bientĂŽt, ce sont quatre Ă  cinq mille groupes qui portent haut, dans tout le Sud occupĂ©, bafouĂ© et humiliĂ©, le flambeau de la rĂ©sistance blanche ».

Nathan Forrest est poursuivi judiciairement, suite Ă  une vĂ©hĂ©mente campagne de presse l’accusant des pires exactions au Fort Pillow. Dans la foulĂ©e, est proclamĂ© le XIVe Amendement consacrant, tout uniment, l’égalitĂ© devant la loi, le droit de vote des Noirs et l’interdiction Ă  tout ancien rebelle sudiste de prĂ©tendre Ă  un mandat politique fĂ©dĂ©ral. « La boucle de la Reconstruction dite ‘‘radicale’’ est bouclĂ©e : tĂ©lĂ©guidĂ©s par le Parti RĂ©publicain, seuls les Noirs, les scalawags, les carpetbagggers et les Blancs pro-nordiste pourront dorĂ©navant jouer un rĂŽle politique dans le ‘‘nouveau’’ Sud ». Le 2 juin 1867, Forrest, bien qu’il ait toujours niĂ© son appartenance, prĂȘte serment au grand HĂŽtel Maxwell House de Nashville et entre au Klan en tant que Grand Sorcier. Le mouvement prend alors un essor considĂ©rable, oscillant, dans une logique « contre-rĂ©volutionnaire », entre « expĂ©ditions strictement punitives » et « opĂ©rations d’intimidations ultra-violentes ».

Frayant un temps avec le Parti DĂ©mocrate, quittant le KKK, non sans l’avoir d’abord dissous aprĂšs avoir estimĂ© que le Sud Ă©tait dĂ©sormais pacifiĂ© et protĂ©gĂ©, Bedford Forrest proclamera publiquement sa foi en adhĂ©rant, en novembre 1875, Ă  l’Église presbytĂ©rienne de Memphis. Il mourra dans son lit, minĂ© par la maladie, le 29 octobre 1877, aprĂšs un bref entretien avec l’ancien prĂ©sident de la ConfĂ©dĂ©ration, Jefferson Davis.

Aujourd’hui, tandis que sa statue Ă©questre trĂŽne fiĂšrement au Health Sciences Park de Memphis, « Bedford, comme on le surnomme, [demeure] l’incarnation de l’AmĂ©ricain que dĂ©testent ou font semblant d’ignorer les bien-pensants du mĂ©diatiquement correct : courageux, travailleur inlassable, viscĂ©ralement attachĂ© Ă  ses traditions, Ă  sa famille et Ă  sa patrie. Ce ne sont Ă©videmment plus des valeurs trĂšs estimĂ©es de nos jours  », observe encore, admiratif mais un brin ironique, Paul-Louis Beaujour.

Nathan Bedford Forrest de Paul-Louis Beaujour, prĂ©face de Philippe Randa, Ă©ditions DĂ©terna, collection « Documents pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa, 226 pages, 29 euros. Pour commander ce livre, cliquez ici.

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Philippe Randa,
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