Entretien avec LĂĄszlĂł TƑkĂ©s, Ă©vĂȘque calviniste de Transylvanie :

« Le sort du couple Ceaușescu me rĂ©vulse mais Ă©tait mĂ©ritĂ©. »

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s est une figure incontournable de la rĂ©volution roumaine qui a conduit Ă  la chute du rĂ©gime de Ceaușescu. Il est ensuite devenu une importante figure politique en Roumanie, mais aussi en Hongrie, puisqu’il prĂ©sente l’originalitĂ© d’avoir Ă©tĂ© dĂ©putĂ© europĂ©en de Roumanie (2007-2014) puis de Hongrie (2014-2019).

Trente ans aprĂšs la rĂ©volution de 1989, il est revenu sur ces moments dĂ©cisifs de l’histoire contemporaine de la Roumanie, mais a Ă©galement livrĂ© son opinion sur les perspectives futures de la Roumanie et de l’Europe centrale.

Il rĂ©pondait aux questions de Ferenc AlmĂĄssy. Une partie de l’entretien a Ă©tĂ© diffusĂ© par la chaĂźne française TV LibertĂ©s.

Ferenc AlmĂĄssy et LĂĄszlĂł TƑkĂ©s dans le temple oĂč prĂȘchait l’évĂȘque en 1989 (Photo : VisegrĂĄd Post).

Ferenc AlmĂĄssy et LĂĄszlĂł TƑkĂ©s dans le temple oĂč prĂȘchait l’évĂȘque en 1989 (Photo : VisegrĂĄd Post).

Ferenc AlmĂĄssy : Comment dĂ©cririez-vous la vie en Roumanie Ă  la fin des annĂ©es 1980 ? Comment Ă©tait alors l’ambiance, l’atmosphĂšre ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Nous Ă©tions dans une telle situation que nous n’avions plus d’endroit oĂč nous rĂ©fugier, car nous nous heurtions Ă  des murs. Le pays se caractĂ©risait par la misĂšre totale, le dĂ©sespoir et la pauvretĂ©, ce que symbolisaient trĂšs bien les coupures d’électricitĂ© Ă  rĂ©pĂ©tition. Nous vivions dans la Roumanie de l’obscuritĂ©, pas seulement au sens figurĂ© mais aussi au propre du terme. À chaque coupure de courant, les citoyens roumains se glaçaient de peur. Nous avons connu plusieurs cas en la matiĂšre, le courant Ă©tait mĂȘme coupĂ© pendant le culte du soir, de telle sorte que tout le monde Ă©tait terrorisĂ© et pensait que les agents de la Securitate venaient nous chercher. J’en viens donc Ă  la police secrĂšte. Les services secrets roumains qui rĂ©gnaient alors faisaient fonctionner un nombre record d’informateurs, et les activitĂ©s de la Securitate avaient particuliĂšrement pour cible les intellectuels, l’Église et les minoritĂ©s. La Securitate disposait d’une section spĂ©ciale s’occupant des irrĂ©dentistes hongrois et des fascistes allemands. La prix Nobel allemande de littĂ©rature Herta MĂŒller pourrait en parler longuement et expliquer tout ce qu’elle a dĂ» traverser. Nous Ă©tions considĂ©rĂ©s comme Ă©tant des irrĂ©dentistes hongrois et persĂ©cutĂ©s par le rĂ©gime communiste roumain, qui Ă©tait un rĂ©gime national-communiste. Il est intĂ©ressant de noter que ce n’était pas l’internationalisme prolĂ©taire qui Ă©tait caractĂ©ristique de la Roumanie, mais la double oppression, religieuse et ethnique, par une politique Ă  l’encontre des minoritĂ©s.

Ferenc AlmĂĄssy : Vous avez parlĂ© de la Securitate. Parlons du rĂŽle qu’a jouĂ© la Securitate dans le changement de rĂ©gime. Quelle est votre expĂ©rience avec ce service ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Le rĂ©gime Ceaușescu Ă©tait la derniĂšre dictature communiste brutale de type staliniste. Il fonctionnait avec des services secrets trĂšs forts. Pour ma part, le combat de 1989 Ă©tait une lutte entre la vie et la mort. Pour les paroissiens et moi-mĂȘme, il s’agissait d’une lutte contre la Securitate, la Parti communiste roumain, le rĂ©gime Ceaușescu et, il faut bien le dire, la dictature clĂ©ricale, car, Ă  l’époque, la plupart de nos Ă©vĂȘques Ă©taient dĂ©jĂ  plus ou moins pro-Ceaușescu, roumanophiles, corrompus par le communisme, et servaient le rĂ©gime.

Il est important de noter que les dirigeants de toutes les Ă©glises ont tous saluĂ© l’élection de Ceaușescu Ă  la tĂȘte du PCR, en novembre 1989, au dernier congrĂšs du parti : depuis le patriarche orthodoxe roumain ThĂ©octiste jusqu’à mon propre chef, l’évĂȘque calviniste LĂĄszlĂł Papp. Les services secrets roumains Ă©taient si forts qu’on ne pouvait Ă©ventuellement les comparer qu’aux services est-allemands, au KGB, aux services chinois ou nord-corĂ©ens. Les services maintenaient le pays dans la terreur. À l’époque, j’utilisais la mĂ©taphore du mur. Il fallait franchir le mur du silence pour que le monde sache ce qui se passait ici, parce que Ceaușescu Ă©tait cĂ©lĂ©brĂ© comme le champion de la paix. Madame Thatcher et le prĂ©sident amĂ©ricain l’avaient reçu, son Ă©pouse Elena avait reçu des titres de docteur honoris causa de diverses universitĂ©s. Quand nous ne pouvions dĂ©jĂ  plus faire marche arriĂšre, il a fallu s’attaquer aux piliers de ce rĂ©gime de peur, d’intimidation et de silence de plomb. C’est ainsi que j’ai passĂ© mes neuf deniers mois, quand, de Brașov on m’a envoyĂ© Ă  Dej puis Ă  Timișoara. Sans emploi depuis deux ans, je m’efforçais partout de servir l’Église et mon peuple, d’ĂȘtre fidĂšle Ă  Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ, qui disait que si on garde le silence, les pierres se mettent Ă  crier. C’est ce que je dĂ©fendais quand s’est posĂ©e la question de la dĂ©molition de villages.

Le dernier projet mĂ©galomaniaque de Ceaușescu consistait en la dĂ©molition de 7.000 villages et du transfert de leur population dans des quartiers construits par l’État. Nous ne pouvions plus supporter cela, car ils voulaient dĂ©molir nos temples et dĂ©truire nos villages. Cette affaire a constituĂ© un casus belli : en septembre 1988, dans mon Ă©vĂȘchĂ©, nous avons rĂ©digĂ© un mĂ©morandum. JĂĄnos MolnĂĄr et moi-mĂȘme avons dans ce mĂ©morandum proposĂ© une nĂ©gociation aux autoritĂ©s, afin d’éviter la dĂ©molition de nos temples, la dissolution de nos paroisses. C’est la rĂ©pression dĂ©clenchĂ©e par cette initiative qui a abouti aux Ă©vĂ©nements de 1989.

EntrĂ©e du temple rĂ©formĂ© du centre-ville de Timișoara.

EntrĂ©e du temple rĂ©formĂ© du centre-ville de Timișoara.

Ferenc AlmĂĄssy : Beaucoup vous ont reprochĂ© d’avoir vous-mĂȘme Ă©tĂ© un agent roumain, ou un agent hongrois, ou autre chose. Pourquoi ces accusations ? Peut-ĂȘtre parce que c’est Ă  cause de vous que la rĂ©volution a Ă©clatĂ© ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Le rĂ©gime Ceaușescu et la Securitate vivent toujours. La Securitate a juste Ă©tĂ© rebaptisĂ©e, modernisĂ©e, mais dans l’ensemble la doctrine Ceaușescu — selon laquelle les Hongrois reprĂ©sentent un risque pour le sĂ©curitĂ© de la Roumanie — perdure. D’aprĂšs cette doctrine, les Hongrois de Roumanie voudraient sĂ©parer la Transylvanie du reste du pays. Ceaușescu a aussi tentĂ© d’agir en ce sens dans le dĂ©sespoir des derniers moments, quand il a affirmĂ© en dĂ©cembre 1989 que les Hongrois Ă©tait entrĂ©s en Roumanie, et qu’il a fait venir ici en train de Craiova et de la vallĂ©e du Jiu des ouvriers et des mineurs roumains, afin qu’ils combattent la prĂ©tendue invasion hongroise.

En mars 1990, le pouvoir roumain a utilisĂ© la mĂȘme mĂ©thode quand il a rĂ©primĂ© les Hongrois manifestant pour leurs Ă©coles Ă  TĂąrgu Mureș en faisant venir les paysans de la vallĂ©e du Gurghiu, en expliquant que les Hongrois voulaient sĂ©parer la Transylvanie de la Roumanie [Ndlr : ces affrontements ont fait plusieurs morts]. C’est une accusation devenue permanente. Imaginez que l’on m’accuse d’avoir collaborĂ© avec les services amĂ©ricains, hongrois, soviĂ©tiques en vue de porter atteinte Ă  la souverainetĂ© de la Roumanie et d’en sĂ©parer la Transylvanie. C’est devenu une habitude, c’est ce qu’on appelle jouer la carte hongroise : quoi que fasse un hongrois, mĂȘme s’il dĂ©fend ses droits, on l’accuse toujours d’ĂȘtre contre la Roumanie et de vouloir sĂ©parer la Transylvanie de ce pays. En Roumanie, cela est considĂ©rĂ© comme une psychose liĂ©e Ă  Trianon. Aujourd’hui aussi, je suis en procĂšs contre deux agents de la Securitate, Filip Teodorescu et Ioan Talpeș, deux dirigeants des services de Ceaușescu, qui m’accusent d’ĂȘtre un traitre Ă  la patrie et un agent hongrois et russe. Le procĂšs est en cours depuis des annĂ©es et a pris une telle envergure que le pouvoir post-communiste roumain m’a retirĂ© la dĂ©coration que m’avait remise le prĂ©sident Traian Băsescu pour mes mĂ©rites rĂ©volutionnaires.

De plus, c’est le prĂ©sident Klaus Iohannis, issu la minoritĂ© allemande, qui me l’a retirĂ©e. Băsescu Ă©tait contre et a attendu la fin de son mandat, et c’est le renĂ©gat Iohannis, qui en tant qu’allemand veut ĂȘtre plus roumain que le roumain et plus pape que le pape, qui me l’a retirĂ©e. Je suis aussi en procĂšs concernant cette affaire. La prochaine audience aura lieu en 2020. Cela fait cinq ans qu’ils font traĂźner cette affaire. Je me bats dĂ©sormais pour ma dignitĂ©, parce que je pense m’ĂȘtre battu pour le peuple roumain et les Hongrois de Roumanie. J’étais soutenu par les Hongrois et les Roumains. Les baptistes roumains, les orthodoxes, les ouvriers et les Ă©tudiants roumains Ă©taient de mon cĂŽtĂ©. Je poursuis d’ailleurs ce combat dans l’esprit du soulĂšvement du peuple pendant la rĂ©volution de 1989.

Ferenc AlmĂĄssy : Vous avez Ă©tĂ© l’étincelle qui a provoquĂ© la rĂ©volution en Roumanie. Pourriez-vous briĂšvement rĂ©sumer le dĂ©roulement de ces Ă©vĂ©nements ? Comment s’est dĂ©clenchĂ©e cette Ă©tincelle ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Ne revenons pas aux temps anciens. Tout au long de ma carriĂšre, je me suis battu pour les paroissiens, la jeunesse, la libertĂ©, les droits religieux, la libertĂ© de culte, les droits des hongrois, la dĂ©mocratie. Comme je vous le disais, en 1988, nous avons protestĂ© contre la dĂ©molition des villages. C’était le crime irrĂ©parable. Nos positions ont paru en samizdat, j’y prĂ©sentais la situation de l’Église calviniste en Roumanie. La Securitate a mis la main sur cette publication secrĂšte. Ma mauvaise rĂ©putation ne faisait que grandir, j’organisais les paroissiens partout et, dĂ©but 1989, ils ont convaincu l’évĂȘque de me muter ailleurs. Ils ont voulu m’envoyer dans un petit village lointain et isolĂ©, oĂč mes positions et mes combats ne reprĂ©senteraient pas de danger.

Étant donnĂ© que l’évĂȘque m’avait renvoyĂ© de maniĂšre illĂ©gale, je n’ai pas acceptĂ© cette dĂ©cision. Et j’ai protestĂ©. Les paroissiens Ă©taient de mon cĂŽtĂ©, le presbytĂšre n’acceptait pas non plus ce diktat, et c’est alors qu’a commencĂ© en avril 1989 un harcĂšlement permanent. Des actes violents : notre architecte ErnƑ ÚjvĂĄri a Ă©tĂ© assassinĂ© en septembre 1989. Nous effectuions des travaux de rĂ©novations sur le temple en Ă©tat de ruine, nous rĂ©novions le presbytĂšre. Nous nous Ă©tions engagĂ©s dans de grands travaux. Nous travaillions et combattions. Le temple Ă©tait plein de monde, jusque dans le couloir. Nous rassemblions la jeunesse. Tout cela dans un cadre lĂ©gal permis par la Constitution roumaine. Mais il s’agissait d’une autorisation thĂ©orique. En rĂ©alitĂ©, ceux qui prenaient au sĂ©rieux la vie religieuse et vivaient en exerçant leurs droits Ă©taient punis. C’est ainsi qu’a commencĂ© une lutte. Devais-je partir ou non ? Je ne suis pas parti, et la paroisse m’a dĂ©fendu. Nous vivions une Ă©poque horrible : la Securitate surveillait dĂ©jĂ  l’entrĂ©e du temple, interdisait les heures de catĂ©chisme, a fermĂ© le presbytĂšre, ainsi le compte en banque de la paroisse, et m’a retirĂ© mon salaire.

Nous avons envoyĂ© mon fils — je n’avais qu’un seul fils Ă  l’époque — chez ses grands-parents. J’ai utilisĂ© cette mĂ©taphore : le « siĂšge de Timișoara ». C’est sous cet Ă©tat de siĂšge que nous sommes arrivĂ©s jusqu’au mois de dĂ©cembre, lorsque l’évĂȘque LĂĄszlĂł Papp, qui Ă©tait pro-rĂ©gime, est parvenu Ă  faire en sorte que le parquet roumain me fasse partir de Timișoara. L’ordre disait que je serai expulsĂ© de mon logement, le presbytĂšre, le 15 dĂ©cembre. J’en ai informĂ© ma paroisse le 10 dĂ©cembre et demandĂ© aux gens de venir en nombre pour que l’expulsion de force ait des tĂ©moins oculaires. À ma grande surprise, cela s’est produit, les gens se sont rassemblĂ©s. Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblĂ©es devant la fenĂȘtre de mon presbytĂšre. Je n’étais dĂ©jĂ  plus autorisĂ© Ă  faire mes courses, je n’étais plus autorisĂ© Ă  me procurer du bois pour nous chauffer. Nous Ă©tions en train de mourir de froid et avions commencĂ© Ă  rassembler les restes de bois de la cave quand soudain les gens, la Securitate et la police sont arrivĂ©s devant la porte le 15 dĂ©cembre. Un attachĂ© amĂ©ricain Ă©tait Ă©galement lĂ . Il faut savoir que l’émission hongroise PanorĂĄma, basĂ©e Ă  Budapest, Ă©voquait de temps en temps notre situation ici. Nous avions donné un entretien Ă  cette chaĂźne dans la galerie. Rendre publique notre situation Ă©tait donc trĂšs important. Tous les dimanches, je rendais public le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements, les harcĂšlements de la Securitate Ă  l’encontre de la paroisse, comment ils nous menaçaient. Ma femme Ă©tait dĂ©jĂ  enceinte Ă  ce moment.

Nous attendions un enfant. J’expliquais qu’ils ne laissaient pas entrer le mĂ©decin, qu’ils avaient cassĂ© nos vitres en plein hiver, que nous n’avions plus de bois pour nous chauffer, plus de salaire. Les gens sont arrivĂ©s le 15 dĂ©cembre avec du lait, du pain, du bois, qu’ils nous donnaient par la fenĂȘtre. Ils ont fait fuir les agents de la Securitate et les policiers, et sont ainsi parvenus Ă  entrer dans notre logement. Ils sont restĂ©s lĂ  de bout en bout pour nous protĂ©ger. Je ne leur avais pas demandĂ© de faire cela, ils l’ont fait d’eux-mĂȘmes, puis les Roumains les ont rejoints. Une action de solidaritĂ© a alors dĂ©butĂ©. Plus tard, les baptistes roumains sont arrivĂ©s, puis les Ă©tudiants. La rue Ă©tait pleine et l’action de solidaritĂ© est alors devenue une manifestation contre le rĂ©gime s’étant poursuivie jusqu’au samedi 16. Dans le mĂȘme temps, le maire est arrivĂ© et les manifestants ont Ă©lu un comitĂ©. Ils ont dĂ©cidĂ© de faire entrer du bois, de laisser entrer le mĂ©decin pour ma femme, de rĂ©parer les vitres cassĂ©es, de me laisser rester dans la ville et de ne plus me harceler.

Mais le jour suivant, Ceaușescu et les siens ont donnĂ© un autre ordre et ont voulu me faire partir de force. Une manifestation avait lieu toute la journĂ©e. Les manifestants se sont dirigĂ©s vers le centre-ville en chantant l’hymne roumain, « Éveille-toi, Roumain ! », l’ancien hymne roumain et l’actuel, l’équivalent du « Debout, Hongrois » pour les Hongrois. Ils ont ensuite assiĂ©gĂ© le siĂšge du Parti communiste. Cela, je n’étais plus en mesure de le suivre puisqu’ils n’étaient plus ici. Puis, mon exclusion a eu lieu le 17 au matin. Vers 4-5 heures, ils sont entrĂ©s de force par les portes du bĂątiment. Nous avions verrouillĂ© toutes les serrures avant de nous rĂ©fugier, en passant par la fenĂȘtre, par cette sacristie, parce que dans la Bible une pratique veut que les croyants se rĂ©fugiant ici, dans une Ă©glise, ne seront pas attaquĂ©s physiquement. Au Moyen Âge, c’était une idĂ©e vivante, c’est pourquoi nous nous sommes aussi rĂ©fugiĂ©s ici, mais ils n’avaient aucune compassion, ils sont arrivĂ©s ici en forçant les portes. J’étais avec ma femme et deux amis.

Ils nous ont retenus ici, Ă  cette table, nous avons priĂ©. J’étais en robe pastorale, ils nous frappaient. Le secrĂ©taire d’État aux affaires religieuses Ă©tait lĂ . Il leur demandait de ne pas nous frapper. Ma femme Ă©tait malade et enceinte. Ils nous ont ensuite mis dans deux voitures et nous sommes partis avec un convoi. Nous pensions qu’ils nous emmenaient pour nous exĂ©cuter, puis ils nous ont finalement emmenĂ©s au village de Mineu, dans le dĂ©partement de Sălaj, oĂč l’évĂȘque LĂĄszlĂł Papp s’est chargĂ© de ma condamnation. Nous sommes restĂ©s lĂ -bas pendant une semaine. Nous Ă©tions isolĂ©s et faisions l’objet d’interrogatoires jour et nuit. Pendant ce temps, nos amis Ă©taient interrogĂ©s en prison ici. Une ligne tĂ©lĂ©phonique avait Ă©tĂ© Ă©tablie entre la prison et Mineu.

Le tout aurait pu faire l’objet d’un roman. Ils ont reconstituĂ© l’ensemble de l’annĂ©e, nos combats, nos visiteurs, l’entretien donnĂ© Ă  PanorĂĄma, nos contacts avec les paroissiens, notre rĂ©sistance. Ils voulaient que j’avoue ĂȘtre un agent hongrois et que je travaillais pour les services amĂ©ricains. Pour le KGB ou la CIA. Pour eux, c’était secondaire, ils voulaient que je fasse des aveux Ă  la tĂ©lĂ©vision, que j’avoue ĂȘtre un ennemi de la Roumanie, un agent, un agent secret. Puis, Ceausescu est tombĂ©. Ce que nous pensions alors, c’était que si Ceausescu n’était pas exĂ©cutĂ©, alors nous serions exĂ©cutĂ©s. C’était une lutte Ă  deux issues. Par la merveilleuse grĂące de Dieu, nous avons Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s. Dans ce temple, depuis toujours, c’est toujours cela qui commande, le rĂŽle de la chaire du pasteur Ă©tait trĂšs important. Il faut s’en tenir Ă  la parole de Dieu, laisser faire Dieu, plutĂŽt que les hommes.

Et si Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ est montĂ© sur la croix, alors il nous le faut aussi, pour au moins dire la vĂ©ritĂ©, parce que sinon, les pierres crieront. Comment oser Ă©voquer la mort Christ si nous, pasteurs, nous ne bougeons mĂȘme pas le petit doigt pour notre peuple et nous nous cachons ? Cet Ă©pisode Ă©tait la foi vivante. Ces personnes n’avaient pas peur. Autrefois, quand la Securitate venait, les gens se dispersaient. LĂ , ils ne sont pas partis, ils sont au contraire venus de plus en plus nombreux et quand nous avons enterrĂ© ErnƑ ÚjvĂĄrosi, le 18 septembre, c’était en fait une manifestation silencieuse dans le cimetiĂšre. Loin d’avoir peur, les gens se sont alors renforcĂ©s dans leur foi et cela a durĂ© jusqu’en dĂ©cembre. C’est ainsi qu’est venue notre libĂ©ration, c’était encore la phase spontanĂ©e du soulĂšvement populaire. Puis est arrivĂ© le putsch, qui Ă©tait dĂ©jĂ  dirigĂ© par les ex-communistes menĂ©s par le prĂ©sident Iliescu.

Le centre-ville (place de la Victoire) de Timișoara et son Ă©glise orthodoxe (Photo : VisegrĂĄd Post).

Le centre-ville (place de la Victoire) de Timișoara et son Ă©glise orthodoxe (Photo : VisegrĂĄd Post).

Ferenc AlmĂĄssy : Quel est votre avis sur la rapiditĂ© de l’exĂ©cution du couple Ceaușescu ? Comment jugez-vous le traitement qui Ă©tĂ© le sien ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Écoutez, je suis tiraillĂ© entre mes sentiments d’ĂȘtre humain et d’homme politique. Au fond de moi, le sort qui Ă©tĂ© rĂ©servĂ© au couple Ceaușescu me rĂ©vulse. Cependant, Ă  cette Ă©poque, le sentiment gĂ©nĂ©ral Ă©tait que tant que Ceaușescu est en vie, le pays serait en danger, mais Ceaușescu disposait de grande rĂ©serves, Ă  savoir que le rĂ©gime Ceaușescu ne se rĂ©sumait pas seulement Ă  Ceaușescu, mais fonctionnait aussi grĂące Ă  ceux qui le faisait tenir, ceux qui jusqu’aujourd’hui poursuivent l’esprit du national-communisme de Ceaușescu. Les services secrets poursuivent aussi cette tradition. Il me semblait donc alors qu’il fallait se libĂ©rer de Ceaușescu, parce que le pays ne pouvait se sentir en sĂ©curitĂ© tant que Ceaușescu serait sur terre, car il pourrait revenir. Bien sĂ»r, c’est ce sentiment que le groupe d’Iliescu a alimentĂ©. Il est de plus incontestable que Ceaușescu a mĂ©ritĂ© son sort, qu’avec sa femme ils mĂ©ritaient leur peine.

C’est pourquoi, pour ĂȘtre juste, trente ans plus tard, je peux dire qu’il a mĂ©ritĂ© son sort, mais que cela aurait pu ĂȘtre menĂ© dans l’esprit du droit et de la loi. Mais dans cette situation, dans ce chaos, quand cela avait lieu, cela n’était pas encore assez clair. De plus, la manipulation avait atteint un tel degrĂ©, nous le savons dĂ©sormais, que le prĂ©sident Iliescu a Ă©tĂ© accusĂ© d’avoir opĂ©rĂ© une manƓuvre militaire de diversion, dans laquelle ils ont tirĂ© eux-mĂȘmes sur les Roumains, afin de tromper le peuple et Ă©veiller le sentiment qu’une vraie rĂ©volution avait lieu, alors que la vraie rĂ©volution avait Ă©tĂ© dĂ©voyĂ©e en putsch.

Ferenc AlmĂĄssy : Et c’est pour cette raison que vous dites que trente ans plus tard le rĂ©gime Ceausescu vit toujours ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Oui. Il bien connu que la restauration communiste s’est produite en plusieurs vagues en Europe centrale et orientale. Prenons l’exemple de la Hongrie. En 1994, Gyula Horn, qui avait participĂ© Ă  la rĂ©pression des Ă©vĂ©nements de 1956, est revenu au pouvoir. Puis, aprĂšs quatre ans de pause, en 2002, c’est le Parti socialiste hongrois (MSZP), hĂ©ritier du Parti communiste qui est revenu au pouvoir. Ce phĂ©nomĂšne a plus ou moins eu lieu dans les pays ayant appartenu Ă  la sphĂšre soviĂ©tique, sans parler de l’Union soviĂ©tique elle-mĂȘme et de ses anciennes rĂ©publiques, oĂč de nos jours encore l’hĂ©ritage soviĂ©tique est fortement prĂ©sent. La Roumanie dĂ©tient malheureusement le record dans ce domaine aussi. Imaginez-vous bien que trente ans plus tard, ce sont les hĂ©ritiers des communistes qui sont au pouvoir. RĂ©cemment, un vote de dĂ©fiance a Ă©tĂ© proposĂ© Ă  l’encontre du gouvernement socialiste [l’entretien a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© avant la chute du gouvernement de coalition menĂ© par le PSD, Ndlr], mais malheureusement le post-communisme englobe l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. En Roumanie, chaque considĂšre tous es autres un satellite du Parti communiste.

Ferenc Almåssy : Le PSD ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Pas seulement le PSD. C’est la diffĂ©rence avec la Hongrie, oĂč on ne peut dire qu’au delĂ  du Parti socialiste, tous les partis sont des partis de type communiste. Mais ici tous les partis le sont plus ou moins, de toute façon par l’intermĂ©diaire de la Securitate, tous les partis ont des liens avec l’ancien rĂ©gime communiste. Les services secrets sont tout aussi forts que sous Ceaușescu, et on peut dire que derriĂšre la crise politique a lieu une lutte impliquant les services secrets. C’est particuliĂšrement tragique en ce qui concerne les Hongrois, qui font l’objet d’une oppression prĂ©cisĂ©ment permise par la doctrine Ceaușescu. Ils disent que nous sommes sĂ©paratistes, irrĂ©dentistes et que nous menaçons la sĂ©curitĂ© nationale de la Roumanie. En ce moment, par exemple, des exercices militaires hybrides ont lieu dans les dĂ©partements de Harghita et de Covasna (Ndlr : majoritairement magyarophones), Ă  l’instar de la situation en GĂ©orgie et en OssĂ©tie, et Ă  celle du bassin du Donbass en Ukraine, ce qui est une provocation ouverte contre les Hongrois, parce que je l’affirme : le Pays sicule ne reprĂ©sente aucun danger pour la Roumaine, il est d’ailleurs situĂ© au centre du pays. Mais la provocation est permanente. Il s’agit d’un exemple de politique d’assimilation et d’homogĂ©nĂ©isation roumaine menĂ©e sur la base de la doctrine Ceaușescu.

Ferenc AlmĂĄssy : Mais tout de mĂȘme. Aujourd’hui, vous pouvez parler librement de tout cela, non ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : C’est la seule diffĂ©rence : l’illusion de la libertĂ© d’expression et la libertĂ© de culte existe. Mais cela a un autre versant, comme le dit le dicton cause toujours, tu m’intĂ©resses. Quand 100 000 personnes manifestaient, Iliescu disait que cela ne reprĂ©sentait qu’un pourcent de la population de la Roumanie, ou un demi-pourcent. Le peuple est donc dĂ©considĂ©rĂ©, ceux qui disent la vĂ©ritĂ© sont dĂ©considĂ©rĂ©s. Aujourd’hui, on peut tout dire, tout faire, tout ce qui n’était pas possible avant. Mais c’est un pays sans consĂ©quence. C’est ce que nous observons parmi les Hongrois, mais parmi les Roumains aussi. Qu’en pensez-vous : que signifie le dĂ©part de 4 millions de Roumains ? AprĂšs la Syrie, c’est de Roumanie que les gens sont le plus partis ces derniers temps.

Plaque commémorative du début de la révolution roumaine sur le temple (Photo : Visegråd Post).

Plaque commémorative du début de la révolution roumaine sur le temple (Photo : Visegråd Post).

Ferenc AlmĂĄssy : Vous venez donc de l’évoquer : Ă©normĂ©ment de Roumains ont Ă©migrĂ© depuis le changement de rĂ©gime. Jamais le pays n’avait perdu autant de ses habitants en si peu de temps. Ces personnes vivent encore, mais plus ici. Elles ne reviendront plus et n’auront plus d’enfants ici. Comment jugez-vous le changement de rĂ©gime en Roumanie, quel est son aspect nĂ©gatif trente ans plus tard ? Ne peut-on pas le condamner pour les raisons Ă©voquĂ©es plus tĂŽt ? Comment jugez-vous le nouveau rĂ©gime, pas seulement en Roumanie, mais dans l’ensemble des pays socialistes ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Il existe un point de vue selon lequel il faudrait payer le prix d’un changement de rĂ©gime n’ayant pas eu lieu par une rĂ©volution, parce que le changement passerait alors par une transition lente. En Roumanie, on pense qu’une rĂ©volution a bien eu lieu, et on en est fiers. MĂȘme la Constitution roumaine glorifie la rĂ©volution, mais en rĂ©alitĂ© celle-ci a Ă©tĂ© volĂ©e. En Roumanie, il n’y a pas eu de changement de rĂ©gime en profondeur. Le pays a Ă©tĂ© privatisĂ©. Les mĂȘmes qui Ă©taient au pouvoir ont fait main basse sur les biens matĂ©riels, les positions et les informations, et ont reconstruit l’ancien rĂ©gime sous une nouvelle forme. Et, aujourd’hui encore, ces personnes sont au pouvoir. Je le rĂ©pĂšte : la Roumanie dĂ©tient un record, puisqu’aux derniĂšres Ă©lections, la restauration a de nouveau eu lieu. À l’heure actuelle, c’est encore un parti hĂ©ritĂ© du communisme, le parti social-dĂ©mocrate qui gouverne. Je pense donc ce que soutient la SociĂ©tĂ© roumaine de Timișoara (une association crĂ©Ă©e en 1990, NdT), qu’il faut un changement de rĂ©gime rĂ©el. La SociĂ©tĂ© de Timișoara, dans le point 8 de son manifeste de 1990, dĂ©clare qu’il faut interdire de pouvoir les anciens communistes et les anciens agents des services secrets. Je crois que c’est en TchĂ©quie que cela a lieu de la maniĂšre la plus approfondie, en Roumanie pas du tout.

La SociĂ©tĂ© de Timișoara se bat encore aujourd’hui contre le communisme. Il faudrait un tel changement social, constitutionnel et politique qui permette Ă  la Roumanie de repartir de zĂ©ro. Cela concerne aussi la communautĂ© hongroise, qui ne pourra pas mettre fin Ă  sa crise et se protĂ©ger si ce changement n’a pas lieu. Malheureusement, Klaus Iohannis nous a Ă©galement déçus, tout comme nous sommes Ă  rĂ©pĂ©tition déçus par les nouvelles lois votĂ©es et par la justice roumaine. Nous sommes sans arrĂȘt confrontĂ©s Ă  la corruption, qui est le phĂ©nomĂšne le plus alarmant du post-communisme. Si tout cela n’est pas rĂ©glĂ©, la Roumanie finira dans le chaos, tout comme la politique de Bucarest, oĂč des relations chaotiques rĂšgnent en ce moment.

Ferenc AlmĂĄssy : Vous connaissez bien la situation en Hongrie, vous ĂȘtres proche du Fidesz. Je dis cela parce qu’en Hongrie beaucoup disent que le vrai changement de rĂ©gime s’est produit en 2010, qu’il fallait dix ans pour que le changement de rĂ©gime ait vraiment lieu. Et depuis l’introduction de la doctrine de l’illibĂ©ralisme par Viktor OrbĂĄn le vrai changement a eu lieu. Que faut-il pour qu’un changement Ă  l’image de celui de 2010 en Hongrie se produise en Roumanie ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Les traditions dĂ©mocratiques sont trĂšs faibles en Roumanie. Une vieille sociĂ©tĂ© conservatrice Ă  hiĂ©rarchie orthodoxe a toujours rĂ©gnĂ© en Roumanie. C’est pourquoi, les forces dĂ©mocratiques qui travaillent Ă  la transformation du pays sont trĂšs faibles, alors que les forces post-communistes hĂ©ritĂ©es de l’époque Ceaușescu sont tellement fortes et sĂ»res d’elles-mĂȘmes qu’elles renaissent toujours. Elles retombent toujours sur leurs pattes et conservent le pouvoir. De ce point de vue, la situation en Roumanie est assez dĂ©sespĂ©rĂ©e. Je ne voudrais pas me forcer Ă  un ĂȘtre optimisme. Je ne fais confiance qu’au bon Dieu. Dans ce pays et ailleurs, j’espĂšre que les autoritĂ©s europĂ©ennes et internationales auront une influence sur le changement de perception et de conscience concernant la sociĂ©tĂ© roumaine. Mais il faudra attendre longtemps pour cela. L’opposition Est/Ouest qui s’est dessinĂ©e en Europe n’aide pas Ă  cette tĂąche.

Nous ne pouvons donc compter, comme par le passĂ©, sur la force d’intĂ©gration des pays d’Europe de l’Ouest et de l’Union europĂ©enne, et une protection dĂ©mocratique des droits de l’Homme. Personne ne peut se sortir tout seul de la noyade. Nous ne pouvons nous dĂ©faire et sortir de cette situation si personne ne nous aide. Mais l’UE, comme on le voit, a plutĂŽt tendance Ă  punir les pays d’Europe centrale et orientale qu’à leur proposer de l’aide. Elle ne comprend pas les difficultĂ©s des anciens pays communistes. Le communisme nous a laissĂ© une faillite totale et c’est de cela que nous devons libĂ©rer. L’Union n’est pas non plus capable de comprendre ce que signifie une dictature communiste. En 2009, je faisais partie des dĂ©putĂ©s europĂ©ens qui avaient demandĂ© dans une rĂ©solution que ne soit pas appliquĂ© le deux poids deux mesures. Le communisme et la nazisme sont deux systĂšmes totalitaires Ă  condamner de la mĂȘme maniĂšre. Il faut se libĂ©rer de tous les deux. Mais l’Europe n’est pas capable d’y voir clair et de son prononcer fermement en ce qui concerne les pays anciennement communistes. Elle est pleine de prĂ©jugĂ©s, d’incomprĂ©hensions et de volontĂ©s colonisatrices en ce qui concerne le commerce et la suprĂ©matie. Notre situation est ainsi trĂšs incertaine, mais la Hongrie montre le bon exemple : si l’Europe centrale et orientale, le bloc d’Europe centrale, se rassemblait, si cela s’étendait Ă  la Roumanie et aux Balkans de l’Ouest, et peut-ĂȘtre Ă  l’Autriche, nous aurions la possibilitĂ© d’arriver Ă  des changements.

Ferenc AlmĂĄssy : Quelle influence a eu la rĂ©inhumation d’Imre Nagy et le discours de Viktor OrbĂĄn sur les Hongrois de Roumanie ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : À Timișoara, nous avions la chance de capter la tĂ©lĂ©vision hongroise et yougoslave. Il faut savoir qu’à l’époque, Ă  la fin des annĂ©es 1980, la tĂ©lĂ©vision roumaine n’émettait plus que deux heures par jour, et que 80% de ces deux heures Ă©tait consacrĂ©s au culte de la personnalitĂ© de Ceaușescu. Tout le monde avait donc soif de programmes tĂ©lĂ©visĂ©s. Ici, le long de la frontiĂšre, nous avions rĂ©ussi Ă  capter les Ă©missions hongroises et avons Ă©tĂ© en mesure de suivre en direct les obsĂšques d’Imre Nagy, et les Ă©missions de la chaĂźne hongroise PanorĂĄma Ă©taient pour nous des moments proches de la rĂ©vĂ©lation. Nous avions l’occasion d’y Ă©couter les interviews de VĂĄclav Havel ou du roi Michel, ancien roi de Roumanie.

Donc, ici, le long de la frontiĂšre roumaine, de Timișoara Ă  Baia Mare, nous Ă©tions dans une situation privilĂ©giĂ©e. Mais les tĂ©lĂ©spectateurs Ă©taient vus d’un mauvais Ɠil et dans certains cas sanctionnĂ©s. Les antennes Ă©taient dĂ©montĂ©es, nous n’avions pas le droit d’installer des paraboles pour capter les chaĂźnes Ă©trangĂšres. Mais nous l’avons fait. Les Roumains aussi regardaient ces Ă©missions. Elles n’avaient pas seulement un grand impact sur moi. Je suivais de bout en bout les Ă©missions de PanorĂĄma, les obsĂšques d’Imre Nagy, c’était une immense expĂ©rience. C’était une solide base de motivation dans le combat que nous menions, et, je dois l’avouer, pour les Roumains aussi. Les Ă©missions hongroises avaient cet effet sur les habitants de Timișoara. Nous avions le sentiment de nous joindre au combat pour la libertĂ© des pays d’Europe centrale et orientale. L’effet domino a dĂ©marrĂ©. Les rĂ©gimes sont tombĂ©s les uns aprĂšs les autres, ou plutĂŽt les ex-dictatures communistes se sont dĂ©tendues. Nous avons pu suivre les Ă©vĂ©nements polonais, hongrois, la table ronde de l’opposition, les Ă©volutions en TchĂ©coslovaquie, et cela nous a donnĂ© de l’espoir et de la confiance. C’est ainsi que les Ă©vĂ©nements successifs de cette Ă©poque sont liĂ©s aux changements en Roumanie.

Ferenc Almåssy : Et quel souvenir gardez-vous du discours de Viktor Orbån ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : J’ai trouvĂ© le discours de Viktor OrbĂĄn trop courageux. Je faisais partie de ceux qui Ă©taient terrorisĂ©s, ou plutĂŽt, j’exagĂšre, de ceux qui avaient peur. Jusqu’oĂč pouvait-on aller dans notre libertĂ© d’expression ? N’oubliez pas que j’observais cela du fond d’un trou, comme si je suivais cela d’une prison du pays, et je savais quel risque impliquait un tel discours ici et quel risque il reprĂ©sentait lĂ -bas. Je trouvais que ce discours Ă©tait trĂšs risquĂ©, mais comme la suite l’a montrĂ©e, ce discours Ă©tait nĂ©cessaire et est du mĂȘme niveau que le « Debout, Hongrois ! » du 15 mars 1848.

Ferenc AlmĂĄssy : Dans les annĂ©es 2000, la situation Ă©tait assez chaotique dans la rĂ©gion, surtout pour les minoritĂ©s hongroises vivant ici ou encore en Slovaquie. Rappelons-nous que la situation diplomatique avait conduit Ă  ce que le prĂ©sident hongrois LĂĄszlĂł SĂłlyom n’avait pas Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  entrer en Slovaquie. Viktor OrbĂĄn, souvent vu de maniĂšre nĂ©gative Ă  l’Ouest, comme Ă©tant nationaliste, a rĂ©ussi Ă  permettre l’octroi de la nationalitĂ© hongroise et de passeports aux Hongrois vivant en dehors de la Hongrie. Comment cela a Ă©tĂ© possible ? Et nous voyons que dĂ©sormais, des ponts sont construits dans cette rĂ©gion. Nous en percevons dĂ©jĂ  les fruits. Comment cela a-t-il Ă©tĂ© possible ? Comment a-t-il pu rĂ©aliser cela ?

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Ma conviction profonde en matiĂšre de politique des minoritĂ©s est que nous avons besoin d’audace. Pas seulement dans le bassin des Carpates, pas seulement quant Ă  la question hongroise, mais Ă  l’échelle europĂ©enne. Il y a une ignorance, une indiffĂ©rence et une absence d’intĂ©rĂȘt qui plombe la question des minoritĂ©s historiques Ă  l’échelle europĂ©enne. Il faut savoir que dans l’Union europĂ©enne, prĂšs de 10% de la population, en tout cas au moins 7-8% appartient Ă  une minoritĂ© ethnique. Nous sommes environ 50 millions dans l’Union, mais une attention plus grande est accordĂ©e Ă  la protection des animaux, ou Ă  la protection de l’environnement, qui est au centre de grands dĂ©bats en ce moment, qu’à la protection des minoritĂ©s. De cette maniĂšre, nous n’avancerons pas sans audace en matiĂšre de protection des minoritĂ©s, parce que les minoritĂ©s Ă  elles-seules sont trop faibles pour dĂ©fendre leurs droits.

Ferenc AlmĂĄssy : Notons que les droits des minoritĂ©s extra-europĂ©ennes sont bien dĂ©fendus aujourd’hui en Europe, surtout en Europe de l’Ouest.

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s : Oui, c’est un contraste important. C’est un phĂ©nomĂšne contrastant avec le fait que nous sommes dix fois plus nombreux, voire quinze fois plus nombreux que les minoritĂ©s extra-europĂ©ennes, celles qui sont issues de l’immigration.

Ils sont, si je ne me trompe pas, au nombre de 35 millions. C’est ce que disent les donnĂ©es les plus rĂ©centes. Pas dix fois plus, mais nous sommes bien plus nombreux. On peut voir que les minoritĂ©s historiques sont dans une situation incomparable par rapport Ă  celles issues de l’immigration. MalgrĂ© cela, l’immigration est considĂ©rĂ©e comme une question centrale en Europe, et menace l’Europe d’une crise, alors que la question des minoritĂ©s historiques est passĂ©e sous silence. C’est pourquoi, je pense qu’un changement radical est nĂ©cessaire, qu’il faut de l’audace sur cette question, parce que sans aide europĂ©enne et internationale, nous ne sommes pas seulement incapables de dĂ©fendre nos droits, mais aussi incapables de survivre. On peut voir comment disparaissent des langues en danger. Si cela continue ainsi, alors des dizaines de langues disparaĂźtront de la surface de la terre et des communautĂ©s linguistiques seront anĂ©anties dans toute l’Europe.

Nous sommes donc dans les derniĂšres heures. L’assimilation s’est accĂ©lĂ©rĂ©e, la mondialisation, l’internationalisation. Nous, Hongrois, dans cette situation, devons compter avant tout sur la Hongrie. De ce point de vue, l’aide du gouvernement OrbĂĄn est dĂ©cisive. Il est faux de qualifier OrbĂĄn de nationaliste, c’est tout au plus un patriote. Les nationalistes sont ceux qui mettent nos vies en danger. La politique slovaque et roumaine et la pratique politique dans ces pays nous mettent en danger. Le gouvernement OrbĂĄn veut nous protĂ©ger de cela, de ce nationalisme agressif. Les Hongrois ont un nationalisme dĂ©fensif. On pourrait parler d’un nationalisme basĂ© sur l’autodĂ©fense. Pour autant, cela ne suffit pas que la Hongrie nous dĂ©fende, parce que la Hongrie elle-mĂȘme a besoin de se dĂ©fendre. Une dĂ©fense de la communautĂ© internationale serait nĂ©cessaire. Sur ce terrain-lĂ , nous sommes trĂšs déçus. Quand je suis devenu dĂ©putĂ© europĂ©en, mon slogan Ă©tait L’Union avec la Transylvanie. Que la Transylvanie se rattache Ă  l’Union et enfin Ă  ce grand ensemble. De cette maniĂšre, nous pourrons avoir la possibilitĂ© de survivre et les minoritĂ©s rĂ©gionales et ethniques aussi. Sur ce point, nous avons fait face Ă  des rĂ©actions hostiles et nous devons nous efforcer, c’est ce pour quoi nous nous battons dĂ©sormais, de faire en sorte que la question hongroise devienne une question europĂ©enne. La Hongrie actuelle nous aide Ă  cette tĂąche.

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s sur le prĂȘchoir du temple.

LĂĄszlĂł TƑkĂ©s sur le prĂȘchoir du temple.

Article paru sur le site du VPost.

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