Ce que l’on sait, par la tradition, des institutions romaines est tirĂ© pour l’essentiel des ouvrages de Messieurs Tite-Live et Denys d’Halicarnasse, qui furent deux contemporains du grand Octave-Auguste. C’est assez dire que ces deux historiens ont travaillĂ© sur des archives que l’on avait eu largement le loisir de caviarder et de remanier durant un demi-millĂ©naire, chaque nouvelle version vantant une philosophie politique Ă©difiĂ©e sur mesure pour conforter les prĂ©tentions du potentat ou les intĂ©rĂȘts de la caste dominante Ă  l’époque de sa rĂ©daction.

Les- institutions oligarchiques.

Les- institutions oligarchiques.

Il est exact qu’au milieu du Ve siĂšcle avant J.-C., la cĂ©lĂšbre Loi des XII Tables a, en principe, ouvert l’accĂšs Ă  une justice Ă©galitaire entre tous les citoyens romains. Qu’elle ait Ă©tĂ© appliquĂ©e est une autre affaire. Officiellement, la vie publique de la RĂ©publique romaine est fondĂ©e sur l’entente entre deux groupes sociaux : les patriciens, riches et titulaires des charges de magistrats, et les plĂ©bĂ©iens, qui ont pour seul rĂŽle public d’élire les candidats officiellement sĂ©lectionnĂ©s par les augures (les prĂȘtres chargĂ©s de dĂ©lirer sur le vol des oiseaux) et les sĂ©nateurs. Longtemps ces deux groupes vivent en vase clos, les mariages mixtes Ă©tant formellement prohibĂ©s.

La civilisation romaine est mĂąle en ses valeurs, opposĂ©es Ă  la mollesse fĂ©minine. Elle est de type fĂ©odal : un chef de famille patricienne a autant de clients plĂ©bĂ©iens qu’il le veut bien. Ils lui doivent assistance physique en cas de danger ; en contrepartie, il les aide au plan pĂ©cuniaire et les dĂ©fend le cas Ă©chĂ©ant devant les tribunaux. Entre patriciens, l’amicia est une entente fondĂ©e sur la rĂ©ciprocitĂ© de services bien plus que sur des unions matrimoniales. L’hostilitĂ© entre groupes rivaux dĂ©gĂ©nĂšre trĂšs vite en batailles de rues.

C’est une rude oligarchie qui atteint son bref apogĂ©e au IIe siĂšcle, une fois Ă©crasĂ©e Carthage, la concurrente de langue et de mƓurs sĂ©mitiques. C’est Ă  cette Ă©poque que dĂ©bute l’hellĂ©nomanie. De ce fait, l’on introduit dans la bonne sociĂ©tĂ© les rĂ©flexions philosophiques, on mĂ©prise davantage qu’auparavant les esclaves – d’oĂč la rĂ©volte de – 73 Ă  – 71, semble-t-il dirigĂ©e par le Thrace Spartacus – et plus que jamais l’aristocratie domine la vie publique.

Tout au plus, les sĂ©nateurs, les seuls qui puissent accĂ©der aux magistratures Ă©levĂ©es, distinguent-ils la partie la plus riche de la plĂšbe pour en faire la classe Ă©questre, Ă  qui est dĂ©volue l’inspection des comptes et des actes des magistrats en fin d’exercice, ainsi que la cavalerie en cas de guerre. À compter du IIIe siĂšcle, les familles sĂ©natoriales ruinĂ©es condescendent Ă  des unions matrimoniales avec cette nouvelle caste Ă©questre pour redorer leur blason.

Seuls les riches, ayant les moyens de se payer le coĂ»teux armement (glaive et bouclier, pique, casque et armure, chevaux) sont des citoyens de grande importance, qui, versant leur sang pour la dĂ©fense ou l’agrandissement de la Patrie, sont dispensĂ©s d’impĂŽt, sauf cas exceptionnel. Comme en GrĂšce, les plus riches n’acquittent que l’impĂŽt du sang. Cette tradition perdurera en France jusqu’au rĂšgne de Louis XIV.

60 % des citoyens, les moins riches ou proletarii, s’associent pour armer quelques-unes des 175 centuries de fantassins et leurs voix ne comptent guĂšre, comparĂ©es Ă  celles des sĂ©nateurs et des chevaliers, sauf pour Ă©lire leurs propres magistrats, les tribuns de la plĂšbe
 encore les choisissent-ils presque toujours dans les familles sĂ©natoriales ou Ă©questres.

Aux IIIe et IIe siĂšcles, la loi affermant entre guerriers victorieux les terres Ă©trangĂšres conquises (l’ager publicus) n’est en pratique plus appliquĂ©e : les sĂ©nateurs et les chevaliers les plus influents se les font attribuer. Le principe non Ă©crit, mais tacitement reconnu par tous, est que seuls les propriĂ©taires sont de bons soldats, car ils doivent dĂ©fendre (ou accroĂźtre) leur patrimoine.

Ce serait une grave erreur de perspective que de prendre les Gracques, Tiberius et Caius, pour des populistes. Ces deux frĂšres, issus d’une famille sĂ©natoriale, commencent leur carriĂšre dans le dernier tiers du IIe siĂšcle, en protestant Ă  juste titre contre les conditions de partage de l’ager publicus. Mais au lieu de le faire affermer aux seuls Anciens Combattants, ils veulent le distribuer aux pauvres citoyens de Rome, qui ne sont nullement des paysans, mais qui sont des Ă©lecteurs, et Tiberius instaure, pour ce faire, une commission oĂč ne figurent que ses parents et amis.

De la mĂȘme façon, Caius fait vendre, aux frais de l’État, des cĂ©rĂ©ales Ă  prix bradĂ©s aux chĂŽmeurs et aux petits artisans de l’Urbs. Il cherche Ă  fidĂ©liser une clientĂšle plĂ©bĂ©ienne, parvenant Ă  obtenir sa rĂ©Ă©lection plusieurs fois de suite au tribunat, grĂące Ă  une loi qui est une entorse grave au systĂšme institutionnel. ParallĂšlement, il fait octroyer aux chevaliers la perception des taxes perçues dans les provinces conquises. S’il est abattu, c’est pour avoir voulu unifier les castes Ă©questre et sĂ©natoriale un siĂšcle trop tĂŽt.

Ces trĂšs riches transfuges de la classe sĂ©natoriale se sont comportĂ©s en dĂ©magogues, s’assurant une popularitĂ© facile en pĂ©riode de crise Ă©conomique, sans recourir Ă  la mesure efficace, mais peu prisĂ©e des paresseux : fournir du travail aux chĂŽmeurs plutĂŽt que de les assister. Ils furent les prĂ©dĂ©cesseurs des modernes socialistes de salon, issus de la trĂšs riche bourgeoisie, gĂ©nĂ©reux avec l’argent de l’État et promettant la lune sans effort.

Objectivement, ils ne reculĂšrent pas devant le risque de guerre civile pour imposer leur domination. Toutefois ils appartenaient Ă  la gens Scipio et divers chroniqueurs leur Ă©taient apparentĂ©s ou faisaient partie de la clientĂšle de leur trĂšs noble famille. Ils furent donc fort bien traitĂ©s par l’historiographie conventionnelle, au point d’ĂȘtre encensĂ©s de tous bords depuis plus de deux millĂ©naires
 un observateur douĂ© d’un rien de malice pourrait soutenir que cette rĂ©putation mĂȘme les exclut du groupe des populistes qui, toujours et partout, furent rĂ©prouvĂ©s des auteurs bien-pensants et bien-narrants.

Texte tirĂ© pour l’essentiel de Bernard Plouvier : Le populisme ou la vĂ©ritable dĂ©mocratie, Les Bouquins de SynthĂšse Nationale, 2017. Pour commander ce livre, cliquez ici.

Populisme véritable democratie

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Bernard Plouvier

Ancien chef de service hospitalier, spĂ©cialisĂ© en MĂ©de­cine interne.Il est auteur de nombreux livres historiques (L’énigme Roosevelt, faux naĂŻf et vrai machiavel ; La tĂ©nĂ©breuse affaire Dreyfus ; Hitler, une biographie mĂ©dicale et politique ; Dictionnaire de la RĂ©volution française,
) et d'essais (RĂ©flexions sur le Pouvoir. De Nietzsche Ă  la Mondialisation ; Le XXIe siĂšcle ou la tentation cosmopolite ; Le devoir d’insurrection,
). Il a Ă©tĂ© Ă©lu membre de l’AcadĂ©mie des Sciences de New York en mai 1980.

Articles similaires