FrĂ©dĂ©ric Le Moal est docteur en histoire, Paris IV-Sorbonne, et professeur au lycĂ©e militaire de Saint-Cyr. Il enseigne Ă©galement Ă  l’Institut Albert le Grand. Il a dĂ©jĂ  publiĂ© chez Perrin, Victor-Emmanuel III, Un roi face Ă  Mussolini, Le Vatican face aux dictatures 1917-1989. Avec son dernier ouvrage, intitulĂ© Histoire du fascisme (Éd. Perrin), l’auteur porte un regard pertinent et lucide sur cette idĂ©ologie qualifiĂ©e, Ă  raison, de « totalitaire ». ConcrĂštement, il Ă©tudie sa genĂšse, son Ă©volution, sa doctrine, sa principale figure de proue Ă  savoir Benito Mussolini, son fonctionnement et sa fin


D’emblĂ©e, l’auteur veut rĂ©pondre Ă  cette question : qu’est-ce que le fascisme ? En effet, avant toute tentative d’explication, il convient de toujours dĂ©finir correctement son sujet d’étude. Voici ce que nous pouvons lire dĂšs les premiĂšres lignes : « cette question a hantĂ© les contemporains et continue d’alimenter les interrogations comme les recherches des historiens. Depuis son apparition en 1919, le fascisme entretient un impĂ©nĂ©trable mystĂšre sur sa vĂ©ritable nature. »

Pourquoi existe-t-il une apparente difficultĂ© Ă  le dĂ©crypter ? Le Moal pose le constat suivant : « L’historiographie marxiste et ses hĂ©ritiers ont imposĂ© pendant des dĂ©cennies, sur ce problĂšme comme sur bien d’autres, leur grille d’interprĂ©tation. Ils rĂ©duisaient le fascisme Ă  l’expression d’une rĂ©sistance des classes possĂ©dantes utilisant au dĂ©but des annĂ©es 1920 une bande de voyous armĂ©s de gourdins pour prĂ©server leur pouvoir et dominer les prolĂ©taires. »

L’auteur prĂ©cise que « plusieurs historiens au premier rang desquels se trouve l’Italien Renzo De Felice – aujourd’hui cĂ©lĂ©brĂ© mais couvert d’injures dans les annĂ©es 1960, faut-il le rappeler – ont remis en cause cette vision partisane et biaisĂ©e. »

AprĂšs avoir dĂ©noncĂ© l’imposture de l’examen marxiste Ă  l’endroit du fascisme, l’auteur poursuit son propos en rĂ©pondant clairement Ă  cette fameuse interrogation : qu’est-ce que le fascisme ? Voici ce qu’il Ă©crit : « La meilleure maniĂšre de rĂ©pondre Ă  cette question serait d’abord de dire ce que ne fut pas le fascisme : une idĂ©ologie conservatrice et encore moins rĂ©actionnaire, un hĂ©ritier de la contre-rĂ©volution et de son immobilisme. »

Il continue de cette maniĂšre : « Bien au contraire, le fascisme fut une rĂ©volution sociale, politique, culturelle et surtout anthropologique. C’est en partant de cette affirmation que s’articule la thĂšse de ce livre, ce qui nous conduira Ă  Ă©tablir un lien avec le socialisme, la RĂ©volution française et mĂȘme par certains cĂŽtĂ©s avec la philosophie des LumiĂšres, hĂ©rĂ©ditĂ© que De Felice dĂ©cela trĂšs tĂŽt. »

Cette dĂ©finition nous l’estimons limpide et juste. De surcroĂźt, elle confirme ce que nous avons toujours pensé : le fascisme est une idĂ©ologie moderniste bien Ă©loignĂ©e de la pensĂ©e classique.

Rien d’étonnant donc Ă  classer le fascisme Ă  l’opposĂ© du traditionalisme politique que nous dĂ©fendons, car « si le fascisme incarnait un refus, ce ne fut certes pas celui de la modernitĂ©, comme maints historiens l’ont affirmĂ© et continuent de le faire, mais d’une modernitĂ©, celle se rattachant au rationalisme, au libĂ©ralisme et Ă  la dĂ©mocratie. Il se prĂ©senta comme l’expression d’une modernitĂ© alternative, selon l’heureuse expression de l’historien Emilio Gentile. »

Le fascisme ne peut ĂȘtre perçu comme une pensĂ©e respectueuse du passĂ© et des traditions. Effectivement, Le Moal le dit de maniĂšre explicite : « oublier que le fascisme constitua une manifestation du rejet des traditions, si caractĂ©ristique du XXe siĂšcle, revient Ă  passer Ă  cĂŽtĂ© de l’essence de ce phĂ©nomĂšne politique majeur ». Cela ne nous a jamais Ă©chappĂ©.

Le Moal Ă©nonce Ă  l’endroit du fascisme une vĂ©ritĂ© bien souvent occultĂ©e. Les historiens et politologues officiels, comprendre institutionnels, ont trĂšs souvent tendance Ă  le classer Ă  droite : quel Ă©norme mensonge. L’auteur stipule que « le fascisme appartient Ă  l’univers politique et culturel de la gauche rĂ©volutionnaire, par son culte du progrĂšs, sa tentation dĂ©miurgique, son aspiration Ă  transformer l’homme, par son anticlĂ©ricalisme, par son rĂ©publicanisme, par sa volontĂ© de dĂ©passer le capitalisme et de soumettre l’économie Ă  la politique, par ses combats culturels au service d’un remodelage de l’individu. »

Il dĂ©clare Ă©galement que « l’antibolchevisme ne doit pas faire illusion et le rejeter dans la droite Ă©troitement rĂ©actionnaire ». Il ne viendrait pas Ă  l’idĂ©e d’une personne raisonnable de classer Staline ou mĂȘme Trotsky Ă  droite, car les staliniens ont combattu les trotskistes et inversement


La premiĂšre difficultĂ© pour saisir clairement le fascisme : s’écarter des analyses tronquĂ©es produites par les marxistes. La deuxiĂšme demeure de combattre la vision historique officielle qui range le fascisme Ă  droite, alors qu’il s’agit d’un mouvement politique dont les fondamentaux sont intrinsĂšquement Ă  et de gauche. Le troisiĂšme obstacle Ă  surmonter est le suivant : « On reconnaĂźtra toutefois que l’absence d’un corps idĂ©ologique clair brouilla et continue de brouiller les cartes, faisant du fascisme un kalĂ©idoscope oĂč plusieurs courants doctrinaux, parfois antagonistes, cohabitaient tant bien que mal. Ajoutons pour ĂȘtre complet que l’histoire du rĂ©gime ne demeura ni monolithique ni linĂ©aire mais connut au contraire une sorte de crescendo caractĂ©ristique de tous les totalitarismes. »

Le Moal contourne avec brio cette complication, en Ă©tant Ă  la fois Ă©loignĂ© des partis pris idĂ©ologiques de certains mais proche de la rĂ©alitĂ© historique par l’étude minutieuse des sources.

Le fascisme a souvent Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme quelque chose de non sĂ©rieux, notamment sur le plan intellectuel. Le Moal remarque que « malgrĂ© sa duretĂ©, le fascisme suscita de nombreux ricanements, y compris Ă  l’époque de sa gloire. Mussolini n’était-il pas prĂ©sentĂ© comme un CĂ©sar de Carnaval ? »

Le pĂ©chĂ© originel, sur le plan doctrinal, du fascisme tient au fait « que l’idĂ©e de l’unitĂ© nationale y fut introduite par la RĂ©volution française et par NapolĂ©on Bonaparte. DĂšs l’origine, l’identitĂ© italienne Ă©tait indissociable des idĂ©es rĂ©volutionnaires ». Par essence et par leurs actions, les rĂ©volutions de 1789 et de 1793 en France reprĂ©sentent l’expression mĂȘme du modernisme idĂ©ologique. Il n’étonnera personne que les sociĂ©tĂ©s secrĂštes en Italie, Charbonnerie et Franc-maçonnerie, aient joyeusement participĂ© au « combat rĂ©volutionnaire et patriote. »

Comme chacun sait, Mussolini fut un fervent socialiste et surtout un haut cadre du Parti Socialiste Italien. Ce qu’on sait moins : « Mussolini fut fascinĂ© par Nietzsche et Sorel, ardents zĂ©lateurs d’un pĂ©trissage de l’ñme humaine, mais aussi par les thĂ©ories de Darwin. Dans sa jeunesse, Mussolini Ă©tait un lecteur attentif de l’Ɠuvre du savant anglais, et comme bon nombre de marxistes, il intĂ©grait la lutte des classes dans le combat gĂ©nĂ©ral pour l’existence au sein des espĂšces et la marche du progrĂšs. Le darwinisme social faisait ainsi le lien entre la philosophie des LumiĂšres qui coupa l’homme de sa crĂ©ation divine et les thĂ©ories racistes auxquelles le fascisme n’échappera pas. »

Avant la Grande Guerre, Le Moal dit clairement que « Mussolini demeurait un militant socialiste internationaliste et trÚs antimilitariste. »

Il affirmait alors : « Le drapeau national est pour nous un chiffon Ă  planter dans le fumier. Il n’existe que deux patries au monde : celle des exploitĂ©s et de l’autre des exploiteurs. »

Encore une fois, l’influence du marxisme dans le domaine des idĂ©es se montre dĂ©sastreuse. AprĂšs 1918, Mussolini abandonne rapidement son pacifisme mais son idĂ©ologie de gauche ne le quittera jamais, mĂȘme au plus fort de la tempĂȘte, comme le prouve parfaitement l’auteur. Alors que tout s’écroule autour de lui aprĂšs les premiers grands dĂ©boires de l’Axe, il trouve le temps de fonder l’éphĂ©mĂšre RĂ©publique Sociale Italienne pour « renouer avec l’idĂ©al fasciste des premiĂšres annĂ©es ». Toute sa vie, Mussolini fut rĂ©publicain et socialiste.

Mussolini, reprĂ©sentant majeur du fascisme, ne peut donc ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un homme de droite. Bien au contraire, il se place littĂ©ralement dans le camp rĂ©volutionnaire : « moi je vous dis que le devoir du socialisme est d’ébranler cette Italie des prĂȘtres, des triplicistes et des monarchistes. »

Mussolini avait mĂȘme Ă©tĂ© plus loin contre la religion ancestrale : « nous sommes rĂ©solument antichrĂ©tiens et nous considĂ©rons le christianisme comme un stigmate immortel de l’opprobre de l’humanitĂ©. »

Ce n’est pas pour rien que le Pape Pie XI dans son encyclique, Ă©crite en italien et non en latin Non abbiamo bisogno (Nous n’avons pas besoin) datĂ©e du 5 juillet 1931, « dĂ©nonçait les prĂ©tentions monopolistiques de l’État sur l’éducation des jeunes, mais il allait plus loin en s’attaquant Ă  l’idĂ©ologie du fascisme qu’il prĂ©sentait comme une statolĂątrie paĂŻenne. »

Les liens intellectuels et doctrinaux du fascisme avec la RĂ©volution – dite française – ne souffrent d’aucune ambiguĂŻtĂ©. À l’image des grands ancĂȘtres, les fascistes aussi changĂšrent le calendrier. Le Moal expose l’idĂ©e suivante : « La mise en place du calendrier fasciste marquait la filiation directe avec la RĂ©volution française et l’Ɠuvre de Fabre d’Eglantine. Elle illustrait leur commune volontĂ© de rompre avec le temps et d’inscrire l’homme dans un environnement complĂštement nouveau, en dehors des racines chrĂ©tiennes du pays. DĂšs 1925, Mussolini rajoute sur le calendrier la date suivante : 1er an de l’ùre fasciste ». Du passĂ© faisons table rase


Cependant « le fascisme ne peut se rĂ©sumer Ă  du mussolinisme », mais les deux courants, pour les raisons expliquĂ©es plus haut, appartiennent au mĂȘme camp : celui de la gauche. Une fois arrivĂ© au pouvoir en 1924, il est intĂ©ressant de lire que le fascisme « croisa le fer contre la mafia sicilienne. Le rĂ©gime s’engagea contre la franc-maçonnerie. Cela pouvait paraĂźtre curieux quand on connaĂźt le soutien qu’apporta la Grande Loge d’Italie Ă  Mussolini lors de la marche sur Rome. »

Les historiens parlent souvent d’un totalitarisme inachevĂ© en Italie. L’explication est connue mais souvent passĂ©e sous silence. Le Moal la donne : « Mussolini, en acceptant du roi la charge de prĂ©sident du Conseil, s’était lui-mĂȘme placĂ© dans les mailles de la monarchie dont il ne se libĂ©ra jamais complĂštement. L’institution, aussi faible fĂ»t-elle, prĂ©serva l’État de la fascisation totale et au bout du compte gagna le bras de fer. »

Le Moal nous dĂ©livre des analyses pointues et lucides, sans jamais cĂ©der aux apprĂ©ciations malveillantes dĂ©nuĂ©es de fondements historiques. Les sources se montrent nombreuses, variĂ©es et permettent de bien comprendre la nature rĂ©elle du fascisme. Fin pĂ©dagogue et servi par une belle plume, il explique bien que la violence fasciste exprimĂ©e contre cette sociĂ©tĂ© tant dĂ©criĂ©e ne fut pas accomplie au nom du passĂ©, des traditions et de la recherche d’un Ăąge d’or perdu, mais qu’elle reposait sur la volontĂ© finale de construire une sociĂ©tĂ© et un homme nouveaux. ChimĂšre qui remonte hĂ©las Ă  l’aube de l’humanité 

De la prise de pouvoir de Mussolini Ă  la farouche radicalisation de la RĂ©publique de SalĂČ, en passant par l’étude de la politique fasciste avec ses rĂ©ussites et ses Ă©checs, l’auteur dresse un portrait complet de cette idĂ©ologie moderniste et rĂ©volutionnaire qui Ă©choua. Comme Le Moal l’annonce : « Écrire l’histoire du fascisme, c’est finalement faire le rĂ©cit d’une rĂ©volution avortĂ©e. »

Histoire du fascisme par FrĂ©dĂ©ric Le Moal (Éd. Perrin).

Histoire du fascisme par FrĂ©dĂ©ric Le Moal (Éd. Perrin).

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