Les historiographes des rois ont, bien entendu, exaltĂ© les vertus de saint Louis, que ses successeurs n’ont pas imitĂ©es souvent. Les historiens rĂ©publicains et nationalistes du XIXe siĂšcle ont trouvĂ©, eux aussi, qu’un saint faisait joli dans la galerie des « quarante rois qui ont fait la France. »

Mais les Ă©loges que Lavisse adresse Ă  saint Louis cadrent mal avec l’enthousiasme qu’il manifeste dĂšs qu’un roi brime ses vassaux, usurpe leurs prĂ©rogatives et s’empare de leurs biens. Pour surmonter cette contradiction, il omet purement et simplement l’un des actes capitaux du rĂšgne, Ă  savoir le traitĂ© de Paris (ou d’Abbeville) de 1259. Il omet aussi de remarquer que, sous saint Louis, il n’y eut qu’une seule rĂ©volte de barons. S’il l’avait remarquĂ©, il aurait fallu l’expliquer, et l’explication cadre mal avec la peinture qu’il fait de la fĂ©odalitĂ©.

Certes, le roi a gagnĂ© en puissance, on a vu par quels moyens, sous Philippe II et Louis VIII. Mais la crainte n’est pas la seule cause de l’absence de rĂ©volte contre le roi, sauf en 1242, quand quelques barons d’Aquitaine se rĂ©voltĂšrent. Henri III en profita pour dĂ©barquer Ă  Royan, mais fut battu Ă  Taillebourg. Une longue trĂȘve suivit, au cours de laquelle saint Louis partit pour l’Orient. À son retour, il prit l’initiative de renouer des pourparlers qui aboutirent en 1259 au traitĂ© de Paris, par lequel il restituait au roi d’Angleterre les derniĂšres conquĂȘtes de son pĂšre.

Pourquoi une si folle gĂ©nĂ©rosité ? C’est que saint Louis jugeait – non sans raison – les conquĂȘtes de son pĂšre entachĂ©es de violence. En Ă©change, Henri III renonçait aux domaines conquis Ă  son dĂ©triment par Philippe II. Les provinces qu’il recouvrait Ă©taient le Limousin, la Guyenne, le PĂ©rigord, le Quercy, l’Agenais et la Saintonge. C’était moins grand que la Normandie, le Poitou et l’Anjou, mais tout de mĂȘme ! La mĂȘme annĂ©e, le roi de France abandonna sa suzerainetĂ© sur le Roussillon et la Catalogne ; en Ă©change, le roi d’Aragon renonçait Ă  ses prĂ©tentions sur le comtĂ© de Toulouse. En dĂ©pit de l’esprit « national » qui serait nĂ© sur le champ de bataille de Bouvines, le retour de ces provinces sous la suzerainetĂ© du roi d’Angleterre, plutĂŽt que sous le gouvernement direct du roi de France, ne souleva aucune protestation.

Il ne s’agissait pas de gĂ©nĂ©rositĂ©, mais de justice. DĂšs qu’on les traitait avec justice, les barons cessaient donc, comme par enchantement, de se montrer « turbulents ». L’autre rĂ©sultat fut que, dĂšs 1264, c’est Ă  l’arbitrage du roi de France que recoururent les barons anglais en conflit avec le mĂȘme Henri III.

Saint Louis, fondateur du parlement et de la Cour des comptes, plaça la justice, et non la conquĂȘte, au cƓur de la mission royale. Il institua la quarantaine et l’asseurement. Dans les quarante jours qui suivaient une offense, il Ă©tait interdit d’en poursuivre la rĂ©paration par les armes ; en attendant, les parties Ă©taient sous la protection du roi, et si l’une des deux violait la trĂȘve, elle encourait la justice royale.

VoilĂ  qui rĂ©vĂšle quelque chose de la fĂ©odalité : c’est que les guerres qualifiĂ©es Ă  tort de « privĂ©es » qui Ă©taient, dit-on, l’« occupation favorite » des seigneurs, avaient un lien Ă©troit avec la justice. Elles Ă©taient faites pour rĂ©parer des torts et restaurer des droits. Autrement dit, l’occupation premiĂšre des seigneurs n’est pas la guerre, c’est la justice. VoilĂ  pourquoi le roi pouvait remplacer l’une par l’autre.

Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Pierre de Laubier

Actuellement professeur d’histoire dans des collĂšges libres, Pierre de Laubier est l’auteur de "L’Aristoloche", journal instructif et satirique paraissant quand il veut, et il rĂ©dige les blogues Chronique de l’école privĂ©e
 de libertĂ© et "L’Abominable histoire de France", ce dernier tirĂ© de ses chroniques radiophoniques sur "Radio LibertĂ©s" oĂč il est un chroniqueur de l’émission "SynthĂšse", animĂ©e par Roland HĂ©lie et Philippe Randa.

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