« Chez nous, Ă  la perspective d’un assaut,
un lieutenant ne disait jamais « En avant ! »,
il hurlait « Suivez-moi ! » 
»

Entretien avec Jean-Pierre Hutin, auteur de Bigeard Boys (Ă©ditions Dualpha)

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

Bigeard Boys de Jean-Pierre Hutin, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », 254 pages, 29 euros.

Bigeard Boys de Jean-Pierre Hutin, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », 254 pages, 29 euros.

Quel homme étai vraiment Marcel Bigeard ?

En tout premier lieu, le pĂšre des parachutistes. Incomparable meneur d’hommes, tacticien remarquable, lorrain indomptable, le Colonel Ă©tait un humaniste trĂšs Ă©conome de la vie de ses hommes. Attitude rarissime de la part d’un officier supĂ©rieur.

Bigeard « le guerrier fait homme », six fois blessĂ© au combat, n’était pas « va en guerre », c’était un romantique, adepte de la philocalie. Il avait rĂ©volutionnĂ© les rapports humains avec ses LĂ©opards. Il aimait ceux qu’il appelait ses petits gars, et il le leur faisait savoir. En retour, ses LĂ©opards, ses enfants avaient Ă©pousĂ© la folie romantique du patron, du pĂšre. Les Bigeard Boys avaient quittĂ© la raison pour le joyeux monde Ă©sotĂ©rique de la dĂ©raison.

Et les cadres, officiers, sous-officiers ?

Il a toujours Ă©tĂ© de bon ton de critiquer l’adjudant, forcĂ©ment un abruti avinĂ©, et bien sĂ»r l’officier hautain et loin de ses hommes. Rien de tout cela dans les unitĂ©s parachutistes. Les sous-officiers Ă©taient Ă©patants. Survivants d’Indochine, de CorĂ©e et autres guerres coloniales, ils avaient Ă  cƓur de vous faire partager leur savoir guerrier, leurs entraĂźnements fĂ©roces, afin de nous rompre au combat dans la tradition des LĂ©opards : « La sueur Ă©vite le sang. »

Trùs prùs de leurs hommes, ils partageaient crapahus, accrochages, derniùres cigarettes, derniùres gouttes d’eau,


Quant aux officiers, ils partageaient à parts égales la dureté des marches et des combats.

Chez nous, Ă  la perspective d’un assaut, un lieutenant ne disait jamais « En avant ! », il hurlait « Suivez-moi ! ». Il y avait une osmose parfaite entre les garçons du rang et les gradĂ©s. Nous Ă©tions tous des leurs.

À propos de la mort de Laurent, quelle Ă©tait l’attitude des camarades lorsque l’un des vĂŽtres Ă©tait tuĂ© au combat ?

À l’époque, le Gouvernement pourtant socialiste n’avait pas Ă  cƓur de transformer les unitĂ©s parachutistes en assistantes sociales comme c’est le cas Ă  prĂ©sent, en soldats de la paix
 Il y a des gardiens pour cela ! D’autre part, lorsque l’un des nĂŽtres tombait au combat, nous n’avions nullement besoin de cellule de crise avec mĂ©decin et psychologue. On lui rendait simplement les honneurs et la guerre continuait. Le deuil de notre frĂšre d’arme Ă©tait l’affaire de la mĂšre, du pĂšre, du frĂšre, de l’épouse, de ses proches civils.

Quel Ă©tait l’état d’esprit des LĂ©opards face Ă  la mort, au sacrifice suprĂȘme ?

Une trĂšs grande sĂ©rĂ©nitĂ©. Il existe dans la langue française un mot trĂšs important, un nom commun : responsabilitĂ©. Nous Ă©tions responsables de notre engagement, et le risque de prendre « une petite mort » dans la tĂȘte en faisait partie, sinon, il suffisait d’ĂȘtre artilleur ou gonfleur d’hĂ©lices en CĂŽte d’Or.

Aux jeux troubles de la chasse aux fellagas, non pas vulgaire comme la chasse aux divers gibiers sans aucune chance, la nĂŽtre de chasse Ă©levait le LĂ©opard dans une noblesse cruelle oĂč le chasseur pouvait Ă  tout instant devenir gibier par le hasard des combats.

Tout Ă©goĂŻsme individuel avait disparu, le LĂ©opard ne s’appartenait plus, il Ă©tait partie intĂ©grante de la compagnie de la section de son Ă©quipe voltige. Il faisait la guerre pour une cause qui lui semblait noble, mission sacrĂ©e de celle d’un chevalier moyenĂągeux « protĂ©ger la veuve et l’orphelin », sacerdoce que l’on peut croire un tantinet pompier. Pourtant le LĂ©opard plongeait sur la grenade meurtriĂšre en y laissant sa vie, preuve que l’adage n’était pas vain.

Le sujet de la « question » est souvent tabou chez les anciens d’AlgĂ©rie ?

Je n’ai pas d’interdit au sujet de la question. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : les militaires obĂ©issaient aux politiques qui Ă©taient dans cette affaire socialistes. PrĂ©sident du Conseil : Guy Mollet, Garde des Sceaux : François Mitterrand qui signa pour mĂ©moire 72 exĂ©cutions capitales. La guillotine ne rouillait pas sous le rĂ©gime socialiste. Et que firent les politiques de l’époque ? Ils donnĂšrent les pleins pouvoirs aux militaires, Ă  charge pour eux d’éradiquer par tous les moyens ce qu’ils jugeaient nĂ©cessaire. Vous avez les pleins pouvoirs, signĂ© « le gouvernement Ponce Pilate ». Les parachutistes Ă©taient hĂ©ritiers d’une tĂąche normalement rĂ©servĂ©e Ă  la police ou Ă  la gendarmerie. A-t-on le droit de toucher Ă  l’intĂ©gritĂ© d’un ĂȘtre humain ? Évidemment, non. Doit-on le faire ? Évidemment, oui. Bien sĂ»r, on y perd son Ăąme. Mais si cette descente aux enfers permet de trouver la bombe meurtriĂšre et de sauver des vies innocentes, cette perdition des principes humanistes est hĂ©las obligatoire.

Bigeard Boys de Jean-Pierre Hutin, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa, 254 pages, 29 euros. Pour commander e livre, cliquez ici.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.