Ce qui est intĂ©ressant, chez les historiens du XIXe siĂšcle, c’est qu’ils oublient que l’historien regarde vers l’arriĂšre. Mais ceux qui vivent l’histoire, si l’on ose employer cette expression pompeuse, c’est-Ă -dire ceux qui vivent, regardent vers l’avant. Ils ne savent pas ce qui va se passer aprĂšs. L’homme de Cro-Magnon ne savait pas qu’il allait devenir gaulois, ni les Gaulois qu’ils allaient devenir romains, ni les Gallo-Romains qu’ils allaient devenir francs, puis français. Mais un historien comme Malet, collaborateur de Lavisse, inventeur du « roman national », et auteur d’un cĂ©lĂšbre manuel scolaire continuĂ© aprĂšs lui par Isaac, a l’air de croire que la Gaule a existĂ© de toute Ă©ternitĂ©, la France rĂ©publicaine et cocardiĂšre n’étant que l’ultime avatar dans lequel elle Ă©tait destinĂ©e Ă  s’incarner.

Malet donne Ă  la Gaule les limites de la province conquise par CĂ©sar. « C’est lĂ , dit-il, ce qu’on a appelĂ© les frontiĂšres naturelles de la France. »

Il fait remarquer : « Les rois de France ont longtemps rĂȘvĂ© d’étendre le royaume jusqu’à ces limites et, selon le mot du cardinal de Richelieu, de « mettre la France partout oĂč fut l’ancienne Gaule ». Ce fut l’idĂ©e directrice de leur politique extĂ©rieure et qui inspira beaucoup de leurs guerres. »

Et il souligne avec Ă©motion que « le rĂȘve fut, il y a un siĂšcle, rĂ©alisĂ© pour vingt ans par les gĂ©nĂ©raux de la rĂ©volution. »

Toutefois, Richelieu ne donnait Ă  la Gaule que des frontiĂšres historiques. Les « frontiĂšres naturelles » servirent de prĂ©texte aux rĂ©volutionnaires pour annexer la Belgique et une partie de la Hollande, provoquant l’ire de l’Angleterre et vingt annĂ©es de guerres ruineuses. Cette dĂ©finition des « limites de la Gaule » nĂ©glige le fait que le monde celtique s’étendait jusqu’à l’Espagne Ă  l’ouest, et de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin jusqu’aux Carpathes. Et qu’il avait disparu sans laisser de traces pour laisser place Ă  la civilisation latine.

Mais l’important, pour Lavisse, Malet et leurs Ă©mules est de faire de la France une entitĂ© « une et indivisible » non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps.

Ce qui fait naĂźtre, sous la plume de Malet, des phrases Ă©tonnantes. Il Ă©crit ainsi : « Les mĂȘmes montagnes qui s’élĂšvent aujourd’hui sur notre sol se dressaient au centre et Ă  l’est de la Gaule. »

VoilĂ  une maniĂšre singuliĂšre de chanter la France Ă©ternelle. La Gaule, c’était la France
 La preuve : on y trouvait les mĂȘmes montagnes !

Malet fait comme si jamais rien n’avait existĂ© sur le territoire de la Gaule avant les Gaulois eux-mĂȘmes. À ses yeux, l’homme de Cro-Magnon, le Gaulois ou le Franc tendent Ă  devenir français comme le tĂȘtard tend Ă  devenir grenouille. La France prĂ©historique, il l’appelle la Gaule, et il indique qu’« on y trouvait le mammouth, Ă©norme Ă©lĂ©phant aux dĂ©fenses recourbĂ©es ». Mais ce noble mammifĂšre s’est Ă©teint il y a quinze mille ans, tandis que les Celtes ne sont arrivĂ©s en Gaule que six siĂšcles avant notre Ăšre.

Sans doute Malet imaginait-il le jardin d’Éden sous la forme d’un parc Ă  la française, et Adam sous les traits d’un guerrier au visage encadrĂ© de tresses qui, ayant croquĂ© la pomme, inventa la recette du cidre avant de chausser des braies pour cacher sa nuditĂ© Ă  YahvĂ© courroucĂ©. YahvĂ© qui n’est autre, bien entendu, que le pseudonyme de Toutatis.

 Cette chronique de l’abominable histoire de France a Ă©tĂ© diffusĂ©e sur Radio LibertĂ©s dans l’émission « SynthĂšse ».

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Pierre de Laubier

Actuellement professeur d’histoire dans des collĂšges libres, Pierre de Laubier est l’auteur de "L’Aristoloche", journal instructif et satirique paraissant quand il veut, et il rĂ©dige les blogues Chronique de l’école privĂ©e
 de libertĂ© et "L’Abominable histoire de France", ce dernier tirĂ© de ses chroniques radiophoniques sur "Radio LibertĂ©s" oĂč il est un chroniqueur de l’émission "SynthĂšse", animĂ©e par Roland HĂ©lie et Philippe Randa.

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