Sur le parvis de la cathĂ©drale de Paris s’élĂšve une statue massive de Charlemagne. Mais, au fait, qu’est qu’elle fiche là ? N’aurait-elle pas plutĂŽt sa place Ă  Berlin ? En tout cas, les efforts des historiens du XIXe siĂšcle, pour faire de Charlemagne le prĂ©dĂ©cesseur d’Hugues Capet ou de Guillaume II auraient plongĂ© l’intĂ©ressĂ© dans la perplexitĂ©.

Au cours de son rĂšgne, Charlemagne fut en perpĂ©tuel mouvement. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il s’établit Ă  Aix-la-Chapelle, Ă  la jonction des parties anciennement gauloises et germaniques de l’empire. Du moins telles qu’on les considĂšre aujourd’hui, car Charlemagne ne se voyait ni comme roi de France, ni comme empereur d’Allemagne, mais comme empereur romain. En tout cas pas comme un successeur de VercingĂ©torix ! Ni de Clovis, car il s’est Ă©tabli dans une ville qui se trouve au cƓur du territoire d’origine des Francs, alors que l’ancienne LutĂšce Ă©tait dĂ©jĂ  le centre de gravitĂ© des Gaules : Paris Ă©tait mĂȘme considĂ©rĂ©, sous les MĂ©rovingiens, comme une sorte de possession indivise des rois francs.

Était-il donc allemand ? Il parlait certes le tudesque, mais aussi le latin, dont il fit la langue officielle d’un empire multilingue, multiculturel et dĂ©centralisĂ©, comme il l’était sous les premiers successeurs de CĂ©sar. Il connaissait d’ailleurs aussi le grec et le syriaque. S’il fonda une Ă©cole au sein de son palais, s’il ordonna l’ouverture d’une Ă©cole auprĂšs de chaque Ă©glise cathĂ©drale, ce fut pour transmettre la culture latine. Il est aussi Ă  l’origine de l’écriture romane, inspirĂ©e des caractĂšres antiques. Et, quoi qu’on en dise, la langue latine se portait fort bien. À tel point que les historiens, du XVe siĂšcle au XIXe siĂšcle, ont considĂ©rĂ© comme des faux tous les textes de l’époque rĂ©digĂ©s en beau latin
 C’est que les humanistes italiens avaient oubliĂ© qu’ils Ă©taient venus eux-mĂȘmes rĂ©apprendre le latin classique qu’on enseignait notamment Ă  Chartres.

Faire de Charlemagne l’un des rois d’une France qui n’existe toujours pas, oĂč l’empereur d’un empire d’Allemagne destinĂ© Ă  renaĂźtre dans la galerie des Glaces du chĂąteau de Versailles en 1871, sous l’autoritĂ© de Guillaume Ier, c’est lire l’histoire Ă  l’envers.

Ce que Charlemagne cherche Ă  continuer, c’est le passĂ© ou pour mieux dire le prĂ©sent. Car les provinces de l’ancien empire romain ont gardĂ©, depuis leur conquĂȘte et en dĂ©pit des grandes invasions qui les ont fait changer de maĂźtres, les mĂȘmes limites. Elles continuent d’ĂȘtre gouvernĂ©es par des Ă©lites pĂ©tries de culture latine et qui portent des titres romains.

Cette continuitĂ© devient invisible si l’on persiste Ă  fourrer plusieurs siĂšcles de l’histoire dans un grand sac appelĂ© « Moyen Âge ». La vision du XIXe siĂšcle, qui cherche Ă  donner Ă  chaque Ă©tat national existant ou en devenir les origines les plus lointaines possible, masque le fait que l’organisation de l’Europe est Ă  la fois impĂ©riale et rĂ©gionale, et non pas nationale.

En rĂ©alitĂ©, ce qui va ĂȘtre un tournant de l’histoire de l’Europe n’est pas voulu par Charlemagne : ce sera le partage de l’empire en trois parties par les fils de son successeur Louis le Pieux.

Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

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Philippe Randa,
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A propos de l'auteur

Pierre de Laubier

Actuellement professeur d’histoire dans des collĂšges libres, Pierre de Laubier est l’auteur de "L’Aristoloche", journal instructif et satirique paraissant quand il veut, et il rĂ©dige les blogues Chronique de l’école privĂ©e
 de libertĂ© et "L’Abominable histoire de France", ce dernier tirĂ© de ses chroniques radiophoniques sur "Radio LibertĂ©s" oĂč il est un chroniqueur de l’émission "SynthĂšse", animĂ©e par Roland HĂ©lie et Philippe Randa.

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