par Francis Bergeron.

Francis Bergeron.

Francis Bergeron.

Bien entendu, on sait tout du communisme, de ses crimes, de son projet utopique et mortifĂšre, de ses Ă©checs aussi, de sa quasi-disparition en Europe. On sait tout, mais la mĂ©moire doit ĂȘtre constamment ravivĂ©e. Et le centenaire du « communisme rĂ©alisé », sous LĂ©nine, puis Staline et les autres, est une bonne occasion de faire notre « devoir de mĂ©moire » Ă  nous.

Le 7 novembre dernier à Moscou, le parti communiste russe commémorait le centenaire de la révolution bolchévique.

Le 7 novembre dernier à Moscou, le parti communiste russe commémorait le centenaire de la révolution bolchévique.

Parmi les livres publiĂ©s Ă  cette occasion, il convient de signaler celui de Christian Bigaut, Communisme, le centenaire – SĂ©duction et illusion. Cet ouvrage n’est ni un tĂ©moignage, ni une dĂ©monstration, ni un pamphlet. Il ne propose aucune alternative au communisme, politique ou religieuse, et ne porte pas de jugement de valeur. Il ne fait que raconter le communisme, en 200 pages. C’est en fait une sorte de manuel universitaire, un prĂ©cis du communisme, comme vous pouvez trouver un prĂ©cis du droit administratif ou du droit constitutionnel.

Rien d’étonnant Ă  cela : l’auteur, Christian Bigaut, n’est pas Ă©crivain, journaliste, militant, et pas mĂȘme une victime. C’est un juriste, l’un des plus reconnus dans sa spĂ©cialité : le droit public.

C’est tout l’intĂ©rĂȘt de son livre : il traite du communisme, de son histoire, de son bilan, comme il traite par exemple, dans d’autres ouvrages, de la Constitution et de ses rĂ©formes successives. C’est une sorte de manuel qui peut – qui devrait – ĂȘtre conseillĂ© Ă  tout Ă©tudiant en histoire, en sciences politiques, en Ă©conomie.

Il commence par rappeler que le communisme fut la rencontre d’un Ă©vĂ©nement historique : la prise du Palais d’Hiver, avec une philosophie, considĂ©rĂ©e comme scientifique, le communisme. RĂ©sumer en quatre pages ce qu’est le communisme est une gageure. Mais l’ouvrage y parvient.

À l’origine : la RĂ©volution française

Comment expliquer l’acclimatation du communisme en France ? Le manuel identifie sept moments qui l’ont lĂ©gitimĂ©, la France ayant constituĂ© un terreau spĂ©cialement favorable Ă  cette nouvelle doctrine.

Le premier fait historique, c’est la RĂ©volution française. Avec Robespierre et Gracchus Babeuf, elle fait naĂźtre une idĂ©ologie. La Conjuration des Ă©gaux, menĂ©e par Babeuf, a inspirĂ© Ă  Blanqui, puis Ă  LĂ©nine, l’idĂ©e de la dictature rĂ©volutionnaire et du rĂŽle des minoritĂ©s agissantes. La RĂ©volution française a crĂ©Ă© une dynamique rĂ©volutionnaire intĂ©grant et mĂȘme nĂ©cessitant la violence. Cette tradition plĂ©bĂ©ĂŻenne, ce mythe rĂ©volutionnaire vont ensuite irriguer l’aile gauche, jacobine, pendant deux siĂšcles. Tocqueville, ironique, notait que « les Français prĂ©fĂšrent l’égalitĂ© dans la misĂšre Ă  la prospĂ©ritĂ© dans l’inĂ©galité ».

Le deuxiĂšme fait est la rĂ©volution de 1848, qui correspond Ă  la publication du Manifeste du Parti communiste. L’époque voit naĂźtre une « classe ouvriĂšre ». L’échec de l’insurrection de 1848 lĂ©gitime le concept de « lutte des classes » imaginĂ© par Karl Marx dans son Manifeste.

La Commune de Paris va enrichir le communisme naissant du mythe du sang rĂ©volutionnaire versĂ©, la rĂ©pression de l’insurrection parisienne ayant fait 20 000 morts ; et aussi le mythe de la trahison des droites, par la capitulation de Paris face aux Prussiens. La violence, le drapeau rouge, les barricades : l’imagerie communiste se façonne.

La rĂ©ussite de la rĂ©volution bolchevique d’octobre 17 est apprĂ©hendĂ©e comme une confirmation du caractĂšre scientifique des schĂ©mas marxistes.

Autre Ă©pisode : en France, l’alliance des gauches au sein du Front populaire, avec le soutien extĂ©rieur des communistes français, permet Ă  ceux-ci, lorsque l’expĂ©rience socialiste vire au fiasco, de fustiger le non interventionnisme en Espagne et les demi-mesures sociales. Le pacte germano-soviĂ©tique remet en cause le discours des communistes français mais, comme le note l’auteur, « l’histoire communiste ne retiendra que le gouvernement du Front populaire et son action sociale ».

La sixiĂšme sĂ©quence, c’est la libĂ©ration de 1944 et la participation des communistes au gouvernement. Le PCF est devenu « statutaire », ce qui facilitera la mainmise communiste sur la CGT.

L’HumanitĂ©, monument Ă  prĂ©server

Chritian Bigaut analyse comme un « septiĂšme fait » la prĂ©dominance de la politique sur l’économie et le refus de l’économie de marchĂ©. AprĂšs la guerre, la place de l’Etat est prĂ©pondĂ©rante en France : c’est « un acteur surpuissant », dont le budget reprĂ©sente plus de la moitiĂ© du total des richesses crĂ©Ă©es. Ce semi-communisme va dominer toute la vie politique et intellectuelle quasiment jusqu’à nos jours. « L’historique du PCF souligne, avec quelques soubresauts, l’intĂ©gration du parti Ă  la vie nationale », explique l’auteur, qui rappelle par exemple que le quotidien L’Humanité reçoit encore aujourd’hui l’aide d’Etat directe (hors abonnements de complaisance des administrations et entreprises publiques ou semi-publiques et effacement des dettes) la plus importante : 3,6 millions d’euros par an. Un peu comme si, pour les Français, L’Humanité était une sorte de monument Ă  prĂ©server, mĂȘme si plus personne ne le visite.

De 1917 Ă  la fin des annĂ©es soixante-dix, le communisme va incarner une sorte d’alternative planĂ©taire Ă  l’ordre du monde, marquĂ©e par des victoires militaires et la sĂ©duction croissante des esprits.

Puis surgissent les premiers craquements (Yougoslavie, Chine, rĂ©voltes populaires en RDA, en Hongrie, en TchĂ©coslovaquie), et, progressivement, la dissidence intellectuelle, Ă  l’Est mais aussi dans l’intelligentsia occidentale et singuliĂšrement française.

Avant de terminer son tour d’horizon par un descriptif rapide de l’écroulement du modĂšle soviĂ©tique et par une analyse fine de l’état des lieux dans les autres Etats communistes ou ex-communistes, Christian Bigaut attire l’attention sur deux Ă©tapes de la dĂ©communisation des esprits : la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne (1974), et Le Livre noir du communisme, de StĂ©phane Courtois (1997). C’est plus par la dĂ©couverte de l’ampleur de la catastrophe humaine que par l’échec Ă©conomique, social, culturel, scientifique, de l’utopie que va disparaĂźtre la sĂ©duction communiste. Certes, il n’existe pas de lois contre les nĂ©gationnistes du gĂ©nocide communiste. Mais ni Soljenitsyne ni Courtois n’ont pu ĂȘtre sĂ©rieusement contredits, crĂ©ant ainsi les conditions d’une levĂ©e des tabous sur la critique de fond du systĂšme communiste.

Dans sa conclusion, Christian Bigaut note que la doctrine marxiste est dĂ©sormais rĂ©pudiĂ©e Ă  peu prĂšs partout, si ce n’est en CorĂ©e du Nord, mais que la concentration des pouvoirs, dans un pays-continent comme la Chine, n’exclut pas une rechute. NĂ©anmoins, « les schĂ©mas explicatifs marxistes continuent de structurer le substrat idĂ©ologique dominant », tout au moins en France et dans plusieurs autres pays.

‱ Communisme, le centenaire. SĂ©duction et illusion, par Christian Bigaut, L’Harmattan, 2017.

Article paru dans les colonnes du quotidien Présent.

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