par Modeste Schwartz.

Modeste Schwartz a Ă©crit rĂ©cemment Ă  Alexandru Petria et s’en est suivi une discussion amicale entre ces deux auteurs dĂ©calĂ©s, nageant Ă  contre-courant et trublions reconnus du web roumain. Une discussion transformĂ©e en entretien pour le VisegrĂĄd Post.


Modeste Schwartz : Pour autant que je sache, ta carriĂšre politique a commencĂ© en dĂ©cembre 1989, lorsque tu es descendu dans la rue pour renverser la dictature de N. Ceaușescu : une rĂ©volution (on l’a su plus tard) mise en scĂšne de l’extĂ©rieur, mais qui a tout de mĂȘme laissĂ© pas mal de morts sur le pavĂ©. Ceaușescu a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©, mais toi, tu es restĂ© rĂ©volutionnaire, et aujourd’hui, 27 ans plus tard, nous te retrouvons (virtuellement) « dans la rue » : aprĂšs de nombreux blocages injustifiĂ©s de ton compte, tu as quittĂ© Facebook, et postes dĂ©sormais sur le rĂ©seau vKontakte, dans le cadre de ton opposition non-dĂ©nuĂ©e de risques Ă  un nouveau consensus de type totalitaire. Peux-tu nous raconter comment ça s’est passé ?

Alexandru Petria : C’est vrai, j’ai risquĂ© ma vie en 1989 ; j’avais 21 ans ; je l’ai fait parce que la situation de la Roumanie sous Ceaușescu semblait ĂȘtre sans issue. Le niveau de vie Ă©tait dĂ©sastreux, on n’avait aucune libertĂ© de parole ou de circulation. En tant qu’écrivain, et comme j’ai un style de vie assez simple, ce qui me touchait le plus, c’était l’absence de libertĂ© d’expression. Et c’est ce qui recommence Ă  me toucher en ce moment, avec ce qui se passe sur Facebook, qui me censure pour enfreinte au politiquement correct.

Sous Ceaușescu, nous rĂȘvions de libertĂ©, et Ă  prĂ©sent, nous avons, hĂ©las, Ă  nouveau l’occasion d’aspirer Ă  la libertĂ©, devant une UE qui bafoue les droits de l’homme. Comme je l’ai Ă©crit ailleurs, tout se passe comme dans le cĂ©lĂšbre roman de George R. R. Martin L’Agonie de la lumiĂšre, dans lequel une planĂšte s’enfonce dans l’abĂźme en perdant peu Ă  peu sa lumiĂšre : la Roumanie et, dans une certaine mesure, l’Europe toute entiĂšre, se sont engagĂ©es dans une trajectoire d’autodestruction. Je me demande oĂč il nous serait encore loisible de cultiver des idĂ©aux et des rĂȘves. Et si ces derniers peuvent encore sauver quoi que ce soit. La vague des migrants dĂ©ferlant sur notre continent, ajoutĂ©e Ă  la rĂ©glementation infinie de l’existence, qui prĂ©tend lĂ©gifĂ©rer mĂȘme sur la longueur des concombres vendus au marchĂ©, nous montrent une UE de plus en plus semblable Ă  l’URSS. Dans cette UE, notre rĂŽle, Ă  nous roumains, c’est principalement de torcher les vieux, d’ĂȘtre ouvriers du bĂątiment sur les chantiers et d’absorber les surplus de production. Nous sommes devenus un pays sans voix, incapable de dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts. Il est impossible de ne pas remarquer que le meilleur de la classe entrepreneuriale autochtone a Ă©tĂ© liquidĂ© presque intĂ©gralement. Comment cela s’est fait, quelles Ă©taient les dimensions et la qualitĂ© de cette classe – c’est un autre dĂ©bat. Il est impossible de ne pas remarquer que l’enseignement est devenu une honte institutionnalisĂ©e, une presse Ă  diplĂŽmes aberrante, produisant pas mal de docteurs en ceci ou cela incapables d’écrire un roumain correct. Or, privĂ©s d’enseignement, nous nous prĂ©parons un avenir handicapĂ©. Il est impossible de ne pas remarquer que la Roumanie n’a pas de classe politique, mais une armĂ©e d’escrocs, d’arnaqueurs rĂ©partis en partis sans aucun projet pour le pays. Il est impossible de ne pas remarquer que la presse n’est plus une presse, infiltrĂ©e comme elle l’est par des agents sous couverture ou par des individus qui n’ont aucune idĂ©e de ce mĂ©tier. Et si on le remarque, il se passe quoi ? Qui a des solutions ? Il faudrait passer le bulldozer dans chaque domaine, comme avec les maisons instables, construites selon les plans d’architectes hallucinĂ©s. Mais qui va conduire le bulldozer ? On sent une atmosphĂšre d’avant-guerre – et que ne donnerais-je pour me tromper ! 
 La bureaucratie de l’UE et les dictats verbeux de l’Allemagne (qui, ne l’oublions pas, a dĂ©jĂ  fait le malheur du monde Ă  deux reprises !) sont en passe de pulvĂ©riser le projet europĂ©en. Et la Roumanie s’éteint, avec une lourde complicitĂ© de la part des Roumains eux-mĂȘmes.

Je pense avoir été suffisamment explicite.

MS : L’aspect le plus ironique de l’histoire, c’est qu’en 1989, tu as risquĂ© ta vie au nom d’un idĂ©al de libertĂ© que tu identifiais Ă  l’époque plus ou moins Ă  la doctrine politique libĂ©rale, pour aujourd’hui te retrouver dans notre camp, le camp des « illibĂ©raux ». Qu’a-t-il bien pu t’arriver – ou arriver au libĂ©ralisme ?

Alexandru Petria : Cette ironie, c’est l’ironie de l’histoire, rendue possible par le fait que la population est majoritairement constituĂ©e d’analphabĂštes fonctionnels, soumis au lavage de cerveau ou incultes. Leur mĂ©moire est courte, ils oublient les leçons du passĂ©. Et je ne parle pas seulement de la Roumanie : c’est un problĂšme global. Le nĂ©olibĂ©ralisme d’aujourd’hui n’a pas grand-chose Ă  voir avec le libĂ©ralisme en lequel moi j’ai cru. Je n’estime pas avoir changĂ© de camp ou rejoint tel ou tel camp, en-dehors d’alliance provisoires ; je suis un adepte du dignitisme, idĂ©ologie que je m’efforce d’élaborer en ce moment. Il est caractĂ©risĂ© par trois aspects principaux : 1. L’allocation de dignitĂ©, un revenu assurĂ© par l’Etat Ă  chaque citoyen de la naissance Ă  la mort, de telle sorte que les besoins Ă©lĂ©mentaires ne limitent pas sa libertĂ©. 2. La dĂ©mocratie directe par vote Ă©lectronique, qui implique la dissolution des parlements, les gens n’ayant plus besoin d’intermĂ©diaires (de dĂ©putĂ©s) pour reprĂ©senter leurs intĂ©rĂȘts. 3. La souverainetĂ© des Etats comme principe non-nĂ©gociable.

Chaque État doit avoir le contrĂŽle de ses banques, de son industrie d’armement, de son industrie pharmaceutique, de l’énergie et des rĂ©serves d’eau. Je suis souverainiste, pas nationaliste ethnique. Le dignitisme prĂŽne une interpĂ©nĂ©tration intelligente de l’Etat et du capital privĂ©. A force d’accumuler de l’expĂ©rience, je me suis formĂ© ma propre vision du monde.

MS : Pour ceux de nos lecteurs (hors de Roumanie) qui n’ont jamais entendu parler de toi, je prĂ©cise que tu es un poĂšte vĂ©tĂ©ran, mais absolument pas acadĂ©mique ou « à l’ancienne », auteur, dans les annĂ©es 2010, d’un come-back mĂ©diatique tonitruant, fruit de la dĂ©cision que tu as prise (trĂšs audacieuse dans l’univers culturel roumain d’il y a dix ans) de poster sur Facebook tes poĂšmes inĂ©dits, t’évadant ainsi de l’ésotĂ©risme surannĂ© des cĂ©nacles poĂ©tiques et des Ă©ditions Ă  tirage limitĂ©. Or ces poĂšmes sont pour beaucoup des Ɠuvres pour lesquelles, encore aujourd’hui, il serait difficile de trouver un Ă©diteur en Roumanie, en raison de la franchise avec laquelle elles abordent une thĂ©matique sexuelle exploitĂ©e sans pĂ©riphrases, avec, pourrait-on dire, une certaine gauloiserie. On peut donc dire que – sans pour autant ĂȘtre un athĂ©e – tu n’as rien d’une grenouille de bĂ©nitier. Or, dans la Roumanie d’aujourd’hui, l’opposition au programme LGBT est principalement le fait de groupes ouvertement religieux (soit orthodoxes traditionalistes, soit nĂ©o-protestants), gĂ©nĂ©ralement aussi caractĂ©risĂ©s par un mode de vie et un style discursif nettement plus pudibond. On peut donc dire que tu reprĂ©sentes une forme atypique d’opposition ?

Alexandru Petria : DĂšs 1991-1992, j’ai publiĂ© deux recueils de poĂšmes accueillis favorablement par la critique, mais par la suite, je ne suis revenu Ă  la littĂ©rature qu’au bout de prĂšs de vingt ans, consacrĂ©s au journalisme. Comme tu l’as dit, je suis revenu Ă  la surface en postant au dĂ©but mes nouveaux poĂšmes sur Facebook, Ă  une Ă©poque oĂč un tel geste restait scandaleux. Puis, j’ai recommencĂ© Ă  publier dans des revues et sous forme de volumes. J’ai Ă©tĂ© le premier Ă©crivain roumain Ă  procĂ©der de la sorte, chose qui, au dĂ©but, m’a attirĂ© une avalanche de reproches, aprĂšs quoi les gens ont pris l’habitude, et m’ont manifestĂ© pas mal de sympathie. A posteriori, j’estime avoir fait le bon choix.

Je ne suis pas une grenouille de bĂ©nitier, mais un croyant non-dogmatique, et un amoureux des femmes. Je m’oppose au programme LGBT parce que je suis contre leurs mariages et contre l’adoption d’enfants par des couples de gays et de lesbiennes. Ce qu’ils dĂ©sirent est contre-nature, et je ne peux pas ĂȘtre d’accord avec ce qui va contre la nature, avec ces normes du politiquement correct dont les coryphĂ©es LGBT portent la traĂźne. Je ne pense pas que cette opinion m’isole, mĂȘme si la grande majoritĂ© garde le silence par prudence. Comme je l’ai dĂ©jĂ  expliquĂ© ailleurs, le politiquement correct, peut-ĂȘtre lancĂ© avec les meilleures intentions humanistes du monde, a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© jusqu’à devenir un monstre Ă  partir du moment oĂč il est montĂ© sur la scĂšne de la politique mondiale. Il a Ă©masculĂ© de leur naturel des communautĂ©s entiĂšres, dĂ©bilitĂ© des individus, fait le malheur de nombreuses vies par ses abus innombrables. Et le tout au nom d’un bien commun auto-proclamĂ©, qui s’est avĂ©rĂ© ĂȘtre une impasse, incompatible avec la nature humaine. Cette derniĂšre, en effet, est ouverte Ă  la compĂ©tition, nous incite Ă  nous dĂ©partager. On te dit que tu es libre, on alimente ton illusion de libertĂ©. Alors qu’en rĂ©alitĂ©, on te braque un pistolet sur la tempe. Et on te demande mĂȘme d’ĂȘtre content de l’avoir sur la tempe, voire d’appliquer des bisous sur le canon.

Le bien promis, Ă  l’arrivĂ©e, est un enrĂ©gimentement, une uniformisation, une immense machine Ă  laver les cerveaux. Une opĂ©ration de manipulation destinĂ©e Ă  produire des populations dociles, incapables de rĂ©volte. Et, comme dans n’importe quel cas de manipulation rĂ©ussie, ceux qui y sont soumis n’ont pas conscience d’ĂȘtre des marionnettes, mais ont l’impression d’avoir dĂ©couvert le nombril radieux de la dĂ©mocratie, la culmination pralinĂ©e de l’ĂȘtre.

Tout comme le communisme avait nationalisĂ© les moyens de production et la propriĂ©tĂ© privĂ©e, le politiquement correct « nationalise » le comportement humain, le standardise, Ă©tant maintenant sur le point d’obtenir un homme nouveau. Comme dans le vieux rĂȘve communiste, mais Ă  un autre niveau : non plus celui des rapports Ă©conomiques, mais celui de la pensĂ©e et des relations humaines. Un monde oĂč il faut religieusement Ă©couter le dernier des imbĂ©ciles, le pire des tarĂ©s, lui manifester de la considĂ©ration, le gĂąter comme un gosse, de peur qu’il ne se sente lĂ©sĂ© par le fait d’ĂȘtre sorti tel qu’il est du ventre de sa mĂšre. On ne peut plus relever le niveau, il faut au contraire s’abaisser respectueusement Ă  celui des idiots, et s’en montrer ravi, tout illuminĂ© par une grandiose vĂ©ritĂ©. L’idiot devient l’étalon global, le marathonien idĂ©al des empires et des multinationales, dont mĂȘme la chute des fleurs et le vol des libellules n’a plus le droit de troubler le zen. C’est un monde sens-dessus-dessous, d’une artificialitĂ© stridente, alimentĂ©e par les mĂ©dias, avec des repĂšres placĂ©s en stand-by et soumis Ă  un dictat de l’anormal. La lutte Ă  mener contre un tel monde a l’importance de l’air et l’urgence de la respiration.

La nature elle-mĂȘme discrimine, et il est impossible de s’opposer Ă  la nature. Comme dit un proverbe, d’une plasticitĂ© hyperrĂ©aliste, de la paysannerie transylvaine : « on ne peut pas tresser de fouet dans un caca ». Le politiquement correct, c’est la libertĂ© prise en otage par les marginaux.

MS : Pour ta part, comment expliques-tu le manque de rĂ©actions « laĂŻques » aux aberrations du programme LGBT ? Par l’intimidation ? Par la vĂ©nalitĂ© universitaire ? Ou s’agit-il de quelque maladie plus profonde dont souffrirait la culture des Ă©lites roumaines ?

Alexandru Petria : Ce sont Ă  la fois les pourliches distribuĂ©s aux universitaires, la naĂŻvetĂ© et l’opportunisme le plus abject, le tout sur fond de servilitĂ© endĂ©mique. L’opportunisme est inscrit dans les gĂšnes de la majoritĂ© des intellectuels roumains – une rĂ©alitĂ© qui me rĂ©pugne. Ils ont, pour la plupart, trahi leur vocation, pour se transformer en vulgaires propagandistes.

MS : CensurĂ© sur Facebook, tu as « migré » (entraĂźnant Ă  ta suite de nombreux admirateurs) vers le rĂ©seau social vKontakte, basĂ© en Russie. J’imagine qu’avant 1990, tu faisais partie de ceux qui Ă©coutaient en secret Radio Free Europe. Jusqu’oĂč penses-tu que cette rĂ©pĂ©tition inversĂ©e de l’histoire centre-europĂ©enne pourra aller ?

Alexandru Petria : Bien sĂ»r que j’écoutais Radio Free Europe. Je me demande bien qui ne l’écoutait pas. Jusqu’oĂč ça peut aller ? En fin de parcours, on va vers de graves troubles sociaux, voire une guerre dĂ©vastatrice, dont j’ai dĂ©jĂ  exprimĂ© la crainte ci-dessus. Malheureusement, je ne vois pas comment on pourrait les Ă©viter. Il faut mĂ©diter les paroles de Saint Antoine le Grand (251-356) : « Le moment viendra oĂč les hommes seront pris de folie, et, quand ils en verront un qui n’est pas fou comme eux, ils se dresseront contre lui en disant “tu es fou !”, parce qu’il ne sera pas comme eux. »

MS : En Hongrie, depuis sept ans, on assiste Ă  une puissante rĂ©action face aux excĂšs du libĂ©ralisme totalitaire (ou du moins, de l’idĂ©ologie occidentale qui a accaparĂ© cette dĂ©nomination). Que penses-tu du groupe de VisegrĂĄd ? Souhaiterais-tu l’adhĂ©sion de la Roumanie Ă  ce groupe ?

Alexandru Petria : Je suis favorable au Groupe de VisegrĂĄd, ce sont des pays qui mettent leurs intĂ©rĂȘts nationaux avant toute chose. Et ils ont absolument raison de le faire. J’aimerais que la Roumanie ait des dirigeants comme ceux de la Pologne ou de la Hongrie, par exemple, qui jouent la carte de la souverainetĂ©, au lieu de transpirer Ă  force d’agenouillements devant les grands de ce monde.

Oui, la Roumanie aurait tout à gagner à rejoindre le Groupe de Visegråd. A défaut de mieux, elle y recevrait au moins une leçon de dignité.

Article paru sur le site VPost.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.