En ce samedi soir de novembre, dans cette pĂ©riode oĂč les guirlandes de NoĂ«l commencent Ă  dĂ©corer nos rues, Ă  se couvrir du glacis de l’hiver dans un froid vif et piquant, la RTS dans son prime time s’est adressĂ©e Ă  nos cƓurs pour nous informer du sujet le plus brĂ»lant. Le moment a Ă©tĂ© bien choisi pour nous parler de ces petites anglaises qui ne pourront pas bĂ©nĂ©ficier cette annĂ©e de vacances de neige Ă  la montagne
 Ă  cause du Brexit.

La RTS dans sa mission d’information a tenu Ă  nous montrer avec acuitĂ© les derniĂšres consĂ©quences post-brexit, on ne sait jamais, cela pourrait influencer les tĂ©lĂ©spectateurs qui se dĂ©battent aussi dans ce problĂšme de libre-circulation avec l’UE, et les prĂ©venir qu’il ne faut surtout pas en sortir. Leurs enfants pourraient ĂȘtre privĂ©s de vacances de neige. La RTS s’est donc fait un point d’honneur Ă  nous montrer les consĂ©quences concrĂštes et funestes du Brexit. Dieu soit louĂ©.

Que la RTS ne vous ait jamais parlĂ© des vĂ©ritables raisons qui ont dĂ©terminĂ©s les Britanniques Ă  sortir de l’UE n’est qu’une anecdote, savoir pourquoi c’est un pro-UE – David Cameron qui a mis en place le rĂ©fĂ©rendum de sortie n’intĂ©resse pas les Ă©lecteurs de notre pays, l’important est qu’ils se rendent compte que sortir de la libre-circulation reconduit immĂ©diatement Ă  la case Charles Dickens, aux enfants de dix ans qu’on exploite pour coller des Ă©tiquettes sur des pots de cirage. (Faire de l’amplification est Ă  la portĂ©e de tous n’est-ce pas ? AprĂšs le « C’est bon pour la jeunesse » des annĂ©es 90 il faudra dĂ©sormais vous habituer Ă  l’ambiance Dickens, vous ĂȘtes prĂ©venus.)

Plus sĂ©rieusement. Face au lamento nouvelle mode servi par notre radiotĂ©lĂ©vision d’Etat ce samedi soir il s’imposait de recourir Ă  un fact checking pour vĂ©rifier les faits et l’exactitude des affirmations posĂ©es dans ce reportage misĂ©rabiliste sur les effets du Brexit. Dont acte. La narration par le journaliste y commence ainsi :

« Direction le Royaume-Uni maintenant, Londres et Bruxelles sont en pleine discussion pour prĂ©parer le Brexit, mais les effets sont dĂ©jĂ  lĂ , pour beaucoup de Britanniques, les prix ont augmentĂ©s, nombreux sont ceux qui doivent se serrer la ceinture et s’ils pouvaient revenir en arriĂšre, une majoritĂ© de Britanniques choisiraient aujourd’hui de rester dans l’Union europĂ©enne, selon les derniers sondages. C’est le grand format de ce journal, il est signĂ© Laurent Burkhalter » (RTS 19h30, 25.11.2017, lien en fin d’article).

On dirait la description d’une erreur tragique.

Suit l’image d’une mĂšre et de ses deux petites filles dans une construction de neige artificielle qui tombe dans un supermarchĂ© « c’est peut-ĂȘtre la seule neige qu’elles verront cet hiver, » souligne le journaliste.

Là, on a déjà presque tout dit.

Mais qu’en est-il de ce sondage qui selon la RTS dit que les Britanniques dĂ©cideraient de rester dans l’UE s’ils devaient revoter aujourd’hui ?

Voici l’avis du professeur John Curtice, chercheur au NatCen, professeur de politique à Strathclyde University, et commentateur en chef à What UK Thinks, organisme non partisan :

« Dans ce contexte, un commentateur sage s’avancerait avec prĂ©caution. Il y a clairement une Ă©vidence fournie Ă  la lecture la plus rĂ©cente du sondage YouGov, une preuve suggĂ©rant qu’il y aurait pu y avoir une lĂ©gĂšre inclinaison d’opinion en faveur de Rester (ndt dans l’UE) et, par suite, en faveur d’un Brexit plus souple. Mais de mĂȘme que cette preuve est Ă  la fois limitĂ©e et pas entiĂšrement consistante telle qu’elle est, elle ne fait qu’indiquer un trĂšs lĂ©ger glissement. Bien sĂ»r, il suffirait d’un lĂ©ger changement pour qu’un deuxiĂšme rĂ©fĂ©rendum produise un rĂ©sultat diffĂ©rent de celui du scrutin de l’an dernier – mais il est loin d’ĂȘtre certain que le rĂ©sultat serait diffĂ©rent si un deuxiĂšme vote devait avoir lieu maintenant. La seule conclusion sĂ»re que nous puissions tirer est que la Grande-Bretagne est divisĂ©e sur le Brexit – et cela a toujours Ă©tĂ© le cas depuis le 23 juin de l’annĂ©e derniĂšre. »

“Has There Been A Swing Against Brexit? 18 October 2017 by John Curtice”

https://whatukthinks.org/eu/has-there-been-a-swing-against-brexit/

 

Et Ă  cela rien d’étonnant, si l’on y rajoute que les rĂ©sultats des sondages dĂ©pendent de qui pose la question et de comment elle est posĂ©e, de qui y rĂ©pond, de mĂȘme de qui fait la loi de l’opinion dans les mĂ©dias lorsque le sondage est posĂ©.

Ainsi la question «Avoir plus de contrĂŽle sur l’immigration est-il plus important que d’avoir accĂšs au libre-Ă©change avec l’UE ?» qui a Ă©tĂ© posĂ©e quatre fois avant le rĂ©fĂ©rendum et quatre fois aprĂšs ne varie guĂšre et obtient toujours une majoritĂ© claire de 44% pour trouver plus important de contrĂŽler l’immigration contre 41% pour l’inverse. Il y a quand mĂȘme des moments oĂč on ne peut pas dire qu’un chien est un cheval.

On comprend ainsi que sur les questions de libre-circulation les journalistes de la RTS orientent clairement la maniĂšre dont ils prĂ©sentent les faits. A quoi aurait ressemblĂ© ce reportage sur le Brexit prĂ©sentĂ© par des journalistes objectifs et non partisans ? Auraient-ils affirmĂ© « nombreux sont ceux qui doivent se serrer la ceinture et s’ils pouvaient revenir en arriĂšre, une majoritĂ© de Britanniques choisiraient aujourd’hui de rester dans l’Union europĂ©enne » ? Certainement pas. Auraient-ils montrĂ© des petites filles qui n’auront pas droit Ă  la neige cet hiver en faisant l’association avec le Brexit ? Il n’est mĂȘme pas besoin d’y rĂ©pondre.

Les Suisses ont un problĂšme avec leur radio-tĂ©lĂ©vision d’Etat. Elle les manipule et essaie d’influencer l’opinion des tĂ©lĂ©spectateurs au mĂ©pris des faits.

Pour le reste le reportage de la RTS mĂ©lange ses exagĂ©rations Ă  des donnĂ©es exactes, mais dont elle limite alors l’analyse. S’il est parfaitement exact que l’inflation britannique sur les produits alimentaires a explosĂ© de 4 % depuis le Brexit du fait de la baisse de la Livre et de son effet sur les importations, dire que les Britanniques doivent dĂ©sormais se serrer la ceinture est une totale exagĂ©ration, d’autant que le quintile des plus dĂ©favorisĂ©s a vu cette annĂ©e la plus grande progression de tous les salaires au Royaume-Uni, une situation quasi inĂ©dite, certes aussi grĂące Ă  la hausse du salaire minimum.[1]

PrĂ©senter une situation Ă©conomique post-brexit Ă  la maniĂšre de la RTS est totalement aberrant et inacceptable pour qui prĂ©tend faire de l’information. Les produits alimentaires ont augmenté ? Oui. Mais c’est le bien de consommation qui allait rĂ©agir le plus rapidement du fait de la grande dĂ©pendance du Royaume-Uni Ă  ses importations alimentaires. Bien Ă©videmment que dans l’immĂ©diat c’est ce qui allait se passer. Mais c’est aussi de nouvelles chances pour l’agriculture britannique de produire plus de biens locaux. De nouvelles chances qui bien Ă©videmment ne peuvent pas se mettre en place du jour au lendemain alors que l’effet de la baisse de la Livre est lui immĂ©diat sur la hausse du prix des aliments importĂ©s. Une leçon en passant pour les Suisses qui ont rĂ©cemment choisi une plus grande dĂ©pendance aux importations alimentaires par le biais du vote sur la pseudo sĂ©curitĂ© alimentaire.

Les produits alimentaires ont augmenté ? Oui. Mais les prix de l’immobilier montrent qu’une amorce Ă  la baisse est en train de se mettre en place et pourrait Ă  terme venir soulager grandement les loyers et le portemonnaie des citoyens britanniques et augmenter ainsi leur revenu disponible, c’est-Ă -dire ce qu’il leur reste concrĂštement Ă  la fin du mois une fois qu’ils ont tout payĂ©. Ils pourront ainsi rĂ©alimenter leur consommation et leur Ă©pargne qui actuellement sont en baisse.

La croissance britannique ralentit ? C’est exact. Elle est aussi due pour une bonne partie au ralentissement dans la construction qui dĂ©coule du ralentissement prĂ©visible de l’immigration. Moins d’immigration c’est moins de logements Ă  construire. Mais comme le souligne la Banque d’Angleterre la croissance britannique devrait reprendre quand les entreprises exportatrices pourront commencer Ă  bĂ©nĂ©ficier Ă  la fois du coĂ»t rĂ©duit de la livre sterling et de la reprise de l’économie mondiale qui va induire de nouvelles demandes.

On comprend alors que cette Ă©conomie post-brexit est dans une pĂ©riode de transition et de redĂ©ploiement, qu’il peut y avoir des pertes momentanĂ©es pour des gains qui se dĂ©velopperont demain. Dans le jeu du mondialisme et d’une concurrence croissante la reprise en main des coĂ»ts immobiliers et une valeur plus basse de sa devise et donc des coĂ»ts d’exportation ne sont certainement pas des paramĂštres que l’on peut nĂ©gliger, ce sont au contraire des paramĂštres fondamentaux de compĂ©titivitĂ©. Il se pourrait mĂȘme que le Royaume-Uni soit en train de se prĂ©parer une longueur d’avance pour demain. Un pays plus Ă©quilibrĂ© avec des coĂ»ts globalement moins Ă©levĂ©s.

Si l’on dresse un tableau gĂ©nĂ©ral actuel de l’économie britannique, exceptĂ© l’inflation actuelle de 2.8 % Ă  laquelle la Banque d’Angleterre va rĂ©pondre par une hausse du taux d’intĂ©rĂȘt Ă  1% Ă  l’horizon 2020 au lieu du 0.5% actuel, on constate que pour l’instant le taux de sans-emploi n’a jamais Ă©tĂ© aussi bas depuis 40 ans, que les salaires nominaux continuent d’augmenter, surtout celui des plus dĂ©favorisĂ©s, mĂȘme si cette augmentation pour les salaires mĂ©dians est consommĂ©e par la hausse actuelle de l’inflation, que les prix de l’immobilier et des loyers sont en train d’amorcer une baisse, que le montant de la livre est extrĂȘmement favorable aux exportations. N’est-ce pas exactement ce que demande le peuple suisse aujourd’hui ? Et qu’on lui refuse.

Une hausse des salaires, une baisse des loyers, une monnaie plus basse pour les exportateurs. C’est que qui ressort Ă  ce stade de la sortie de la libre-circulation europĂ©enne du Royaume-Uni.

On se demande parfois pour qui travaillent les journalistes de la RTS ?

Michel Piccand, 26 novembre 2017

Add. Il est assez Ă©tonnant de voir les commentaires que certains dans notre pays osent porter sur les capacitĂ©s des Britanniques Ă  comprendre les processus Ă©conomiques. Les Britanniques n’ont rien compris ? A voir. On trouve au Royaume-Uni des raisonnements Ă©conomiques qui vont bien plus loin que ceux que l’on trouve en Suisse dans notre appareil politico-Ă©conomique.

Ainsi dans les discussions avant le Brexit qui inondĂšrent le Royaume-Uni cette position particuliĂšrement Ă©tonnante d’un politicien conservateur qui dĂ©nonçait la sous-enchĂšre salariale induite par la libre-circulation avec l’UE, qui faisait affluer nombres de ressortissants est-europĂ©ens qui cassaient le niveau des bas salaires au Royaume-Uni. La premiĂšre rĂ©action helvĂ©tique Ă©tait de se demander comment  un conservateur capitaliste pouvait trouver inacceptable la sous-enchĂšre salariale. N’est-ce pas prĂ©cisĂ©ment ce qui Ă©tait recherché ? La rĂ©ponse vaut ici son pesant d’or.

Cet Ă©minent parlementaire britannique, dont la culture Ă©conomique est ici remarquable, expliquait en substance la chose suivante : les bas salaires induits par l’immigration de l’est au Royaume-Uni sont dĂ©sormais si bas qu’ils ne permettent mĂȘme plus Ă  ces salariĂ©s de vivre et d’assurer leurs besoins. Alors c’est l’Etat qui doit leur venir en aide par les aides sociales pour complĂ©ter leurs salaires. Et finalement, disait-il, c’est comme si c’est l’Etat qui payait une partie du salaire auquel ils devraient avoir droit. Ce qui pour ce conservateur, revenait Ă  dire que l’Etat devant payer Ă  la place des entreprises une partie des salaires qu’elles devraient payer, ces aides sociales revenaient en rĂ©alitĂ© Ă  subventionner ces entreprises en payant une partie des salaires Ă  leur place. Pour lui, ce n’était plus ici les rĂšgles du jeu du capitalisme. De maniĂšre sous-jacente on comprenait qu’il s’agissait du dĂ©bat qui a lieu actuellement dans le monde anglo-saxon sur le capitalisme de copinage ou crony capitalism et dont Trump est le porteur aux USA, et qui dĂ©nonce le favoritisme pour certaines entreprises au dĂ©triment des autres et de l’ensemble de la collectivitĂ©.

La grande intelligence de ce politicien britannique Ă©tait de comprendre l’autre versant du problĂšme. Que plus les aides sociales deviendraient massives et nĂ©cessaires, plus les impĂŽts et la pression fiscale pour les financer allaient s’accroĂźtre – situation qui est prĂ©cisĂ©ment celle qui Ă©tait en train de se produire au Royaume-Uni et que justement en conservateur et capitaliste ennemi de l’impĂŽt il cherchait Ă  Ă©viter, et qui selon lui ne pouvait ĂȘtre rĂ©glĂ©e qu’en sortant de la libre-circulation des personnes avec l’UE et en retrouvant la maĂźtrise de leur flux migratoire.

Une réflexion éminemment intéressante pour la Suisse, dans tous les cas à méditer. Combien de ces entrepreneurs politiciens libéraux pro-UE en Suisse qui ne voient que leurs gains immédiats, la politique du cochon à gagner, et se moquent des effets que tout cela entraßne sur les structures et le fonctionnement général de toute notre économie ?

REPORTAGE RTS DU 25.11.207 SUR LE BREXIT

https://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/angleterre-le-brexit-pese-sur-leconomie?id=9116416

Note

[1] L’évolution des salaires au Royaume-Uni depuis le Brexit diffĂšre selon les secteurs. Le salaire moyen gĂ©nĂ©ral de juin 2016 Ă  novembre 2017 a progressĂ© de 3.45 %. Les progressions les plus Ă©levĂ©es se sont produites dans des secteurs oĂč la concurrence de migrants europĂ©ens Ă©tait manifeste, les salaires dans la construction ont progressĂ©s sur cette pĂ©riode de 5.2 % et dans les services de 4%. [EARN01 Average Weekly Earnings – total pay. 15 Nov. 2017]

L’ONS, Office for National Statisitics, relevait que ce sont surtout les plus bas salaires qui ont progressĂ©s. La part des travailleurs gagnant moins des deux tiers du salaire moyen a chutĂ© de 19.4% en 2016 Ă  18.4% en 2017. De mĂȘme le diffĂ©rentiel de salaires entre hommes et femmes chutant Ă  son plus bas niveau depuis que cette donnĂ©e a commencĂ© Ă  ĂȘtre prise en compte en 1997. [Annual Survey of Hours and Earnings: 2017 provisional, ONS].

En Suisse, les syndicats ouvriers dĂ©fendent la libre-circulation des personnes. On n’ose imaginer ce que deviendrait leur lĂ©gitimitĂ© si les mĂȘmes hausses de salaires se produisaient dans notre pays une fois quittĂ© la libre-circulation.

Article paru sur le site LesObservateurs.ch.

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