La gĂ©opolitique mondiale n’est plus ce qu’elle Ă©tait. Sa configuration s’est transformĂ©e depuis le dernier quart du XXe siĂšcle parce que les acteurs internationaux dominants ne sont plus les mĂȘmes. Au point que nous n’hĂ©siterons pas Ă  parler dĂ©sormais d’une gĂ©opolitique post-occidentale, en ce sens que la gĂ©opolitique mondiale n’est plus ordonnĂ©e, ni mĂȘme maĂźtrisĂ©e, par l’Occident.

Et le changement, dont le moteur principal a Ă©tĂ© ces derniĂšres annĂ©es le facteur Ă©conomique, va s’accentuer au cours des dĂ©cennies qui viennent sous la pression de certaines mutations technologiques, mais surtout de phĂ©nomĂšnes structurels, tantĂŽt humains (dĂ©sĂ©quilibres dĂ©mographiques, migrations et nouveaux hĂ©gĂ©monismes), tantĂŽt naturels (rĂ©chauffement climatique).

Dans le complexe d’espaces que la gĂ©opolitique systĂ©mique s’efforce d’interprĂ©ter (Dussouy, 2001), chacun d’entre eux a sa logique de structuration, et comme ils sont, Ă  la fois, interactifs, diffĂ©rents et insĂ©parables, il n’est pas simple de prĂ©voir la tournure gĂ©nĂ©rale que ce changement prendra.

Cela dĂ©pendra de la façon, plus ou moins dramatique, ou plus ou moins bien rĂ©gulĂ©e, dont les hommes et leurs institutions trancheront les nƓuds gordiens de la gĂ©opolitique qu’ils ont mise en place, dĂ©libĂ©rĂ©ment ou pas.

Le premier d’entre eux rĂ©side dans les relations compliquĂ©es, parce que faites d’interdĂ©pendances et de rivalitĂ©s potentielles, qu’entretiennent les principales puissances mondiales, la Chine et les États-Unis au premier chef.

Le deuxiĂšme se dĂ©multiplie, en quelque sorte, dans les rĂ©gions ou les zones rĂ©putĂ©es ĂȘtre les plus instables, les plus conflictuelles, de l’espace gĂ©opolitique, oĂč diffĂ©rentes situations pourraient dĂ©gĂ©nĂ©rer.

Le troisiĂšme consiste dans la capacitĂ© qu’auront les hommes Ă  faire face Ă  la multiplication de leur nombre, et aux tensions qui vont avec, en se garantissant une croissance Ă©conomique durable et suffisante. Le quatriĂšme, qui pourrait s’avĂ©rer le plus dĂ©terminant, mais qui reste le plus imprĂ©visible, est celui du niveau d’adaptation des humains au rĂ©chauffement climatique et Ă  ses effets perturbants, sachant qu’il apparaĂźt inĂ©luctable, et peut-ĂȘtre plus fort que prĂ©vu.

Chacun de ces nƓuds gordiens est intĂ©ressant en soi parce qu’il met en exergue l’un des diffĂ©rents enjeux Ă©pistĂ©mologiques de la gĂ©opolitique globale, qu’il s’agit de prendre comme un Tout (tous les espaces factoriels sont Ă  considĂ©rer), lequel ne relĂšve pas des mĂȘmes valeurs, dĂźtes universelles, mais qui s’affirme de plus en plus comme Ă©tant un plurivers (un lieu de rencontre de visions du monde et de cultures concurrentes).

NĂ©anmoins, il n’est pas question de les analyser ici chacun en profondeur, mais, seulement, d’exposer leur bien-fondĂ© avec des cartes qui peuvent s’avĂ©rer plus explicites que de longs discours. C’est le rĂŽle heuristique des images que d’ouvrir la voie Ă  la rĂ©flexion, sans imaginer une seconde qu’elles puissent se suffire Ă  elles-mĂȘmes et se substituer Ă  l’analyse.

La carte gĂ©opolitique du monde a, d’ores et dĂ©jĂ , changĂ© de polaritĂ©. C’est la consĂ©quence de la montĂ©e en puissance de l’Asie, de l’installation de la Chine au cƓur du systĂšme Ă©conomique mondial, du dĂ©clin de la puissance des États-Unis, et de l’inexistence de l’Europe.

(Carte n° 1, la Chine au centre du monde) Source : Le basculement du monde. Maniùre de voir n° 107. Éditions du Monde Diplomatique.

La Chine, dĂ©sormais premiĂšre puissance Ă©conomique mondiale (si l’on prend comme taux de change la paritĂ© des pouvoirs d’achat), a pris, du mĂȘme coup, de façon intentionnelle, mais cela relĂšve aussi de la mĂ©canique de la puissance, l’initiative en matiĂšre de politique internationale. En effet, elle dĂ©veloppe depuis quelques annĂ©es une « grande stratĂ©gie », dans le cadre du « nouveau multilatĂ©ralisme » qui caractĂ©rise, selon les dires de ses dirigeants, la situation internationale (Panda, 2011).

Cette gĂ©ostratĂ©gie[1] chinoise s’appuie en particulier sur les autres BRICs (BrĂ©sil, Russie et Inde) avec lesquels elle entretient des relations renforcĂ©es. Son objectif est de prĂ©venir, ou d’écarter, toute politique d’encerclement des États-Unis et, dans la mesure du possible de les isoler au maximum. Dans cette perspective, elle peut compter sur l’affaiblissement financier de ces derniers, frappĂ©s par un endettement sans prĂ©cĂ©dent : 20 000 milliards d’endettement public en 2016, soit 100 % du PIB, 60 000 milliards de dollars de dettes privĂ©es, et un dĂ©ficit extĂ©rieur plus bĂ©ant que jamais (750 milliards de dollars). Au point que des experts Ă©voquent la possibilitĂ© d’un krach de Wall Street dans les annĂ©es proches. Sachant que la Chine est le premier crĂ©ancier de l’économie amĂ©ricaine (presque 10 % de la dette publique US), elle pourrait tenir bientĂŽt le dollar Ă  sa merci. Mais, ce n’est pas son intĂ©rĂȘt immĂ©diat de mettre fin Ă  son rĂŽle de devise internationale, mĂȘme si cela devait se faire un jour. Son marchĂ© intĂ©rieur en pleine expansion Ă©tant encore trop limitĂ©, la Chine a besoin de dĂ©verser ses exportations dans celui des États-Unis. Certes, afin de garantir l’avenir de ses crĂ©ances, certains Ă©conomistes ont Ă©voquĂ© le scĂ©nario d’une Chine imposant aux AmĂ©ricains une politique dĂ©flationniste Ă  l’instar de celle imposĂ©e par Berlin Ă  la GrĂšce (Panda, 2011, p. 40). Mais c’est une arme Ă  double tranchant.

La fongibilitĂ© de la puissance, Ă  savoir son transfert d’une capacitĂ© Ă  une autre, comme de l’économique au militaire, par exemple, n’est jamais Ă©vidente et exige du temps. Mais, elle est toujours suffisante pour que l’on s’interdise de sĂ©parer, comme on l’a fait trop longtemps, et comme certains continuent Ă  le faire, ce qui est la gĂ©opolitique stricto sensu, celle des territoires, et la gĂ©oĂ©conomie ; mais Ă©galement la gĂ©odĂ©mographie, la gĂ©oculture ou, pourquoi pas selon la terminologie de Deleuze et Guattari, la gĂ©ophilosophie. La montĂ©e en puissance de l’économie chinoise ne peut donc qu’encourager PĂ©kin Ă  prendre des initiatives diplomatiques, parallĂšlement Ă  la modernisation de ses forces armĂ©es ; en attendant de pouvoir, un jour, maintenant que la Chine a renouĂ© avec ses traditions, exercer son influence culturelle et idĂ©elle.

 

Carte 02

 

Le dĂ©ploiement diplomatique de la Chine en Asie a pour principal instrument l’Organisation de CoopĂ©ration de Shanghai (OCS), fondĂ©e en 2001. Conçue Ă  l’origine pour combattre ce que les Chinois appellent les « trois maux » du terrorisme, du sĂ©paratisme et de l’extrĂ©misme, l’organisation a facilitĂ© le rapprochement russo-chinois, face Ă  la prĂ©sence amĂ©ricaine en Afghanistan et face Ă  la pression de Washington sur l’Iran, mais elle est aussi au dĂ©part d’un certain nombre de coopĂ©rations Ă©conomiques (c’est dans l’ordre gĂ©opolitique des choses), en matiĂšre de ventes et de transports d’hydrocarbures en particulier. Tout cela fait que l’OCS s’apparente de plus en plus Ă  un G8 exclusif (par rapport aux États-Unis), mais qui se tourne aussi vers le Golfe Persique et vers l’Europe.

Carte 03

 

C’est en partie dans le cadre de l’OCS (pour des besoins de co-financement), bien qu’il s’agisse d’une initiative Ă©minemment chinoise bien accueillie par l’Union europĂ©enne, que s’est opĂ©rĂ©e la renaissance « des routes de la soie ». Avec parmi elles, celle qui mĂ©rite le plus le nom, parce qu’elle traverse l’Asie centrale, et qui, depuis cette annĂ©e, relie notamment Wuhan Ă  Lyon (11 300 km parcourus en quinze jours). Dans l’ensemble, il s’agit de mettre en place un rĂ©seau ferroviaire entre 16 villes chinoises et 15 villes europĂ©ennes sur lequel PĂ©kin compte voir circuler 5 000 trains par an d’ici Ă  2020. L’objectif est de faire transfĂ©rer par la voie terrestre une part de plus en plus Ă©levĂ©e du commerce qui grandit entre la Chine et l’Europe. Actuellement, ce renouveau fait surtout l’affaire de la Chine puisque les flux Est-Ouest sont le double que dans l’autre sens. Il s’inscrit dans le projet chinois de devenir le pays manufacturier leader d’ici Ă  2049, et dont il faudra exporter la production. Imitant en cela le plan allemand d’Industrie 4.0, dont l’objectif est la production standardisĂ©e d’outils de production, le plan « Made in China 2025 » entend redoubler les dĂ©penses en R & D afin de faire de la Chine une grande puissance technologique Ă  l’horizon du centenaire de la rĂ©volution maoĂŻste.

Carte 04

Évidemment, la nouvelle configuration gĂ©opolitique, celle qui correspond au leadership asiatique, n’est pas dĂ©pourvue de rivalitĂ©s au cƓur mĂȘme de l’espace devenu rĂ©fĂ©rentiel. La Chine et l’Inde, pour ne parler que d’elles, sont deux États-continent d’une masse critique comme il n’en a jamais existĂ© dans l’histoire. Culturellement, tout les oppose, et Ă  la compĂ©tition politique et commerciale qui, immanquablement, va s’instaurer entre elles, s’ajoute un certain nombre de contentieux territoriaux. De la façon dont Ă©volueront leurs relations bilatĂ©rales, plutĂŽt apaisĂ©es Ă  l’heure actuelle, et sachant qu’on peut prĂ©voir qu’elles s’inscriront dans un jeu triangulaire avec les États-Unis, dĂ©pendra l’équilibre asiatique qui commandera Ă  celui du monde.

Note

(1) Nous distinguons, pour notre part, la gĂ©opolitique qui est d’ordre ontologique parce qu’elle est une rĂ©flexion sur l’étant de l’espace mondial (la configuration des acteurs et des diffĂ©rents sous-espaces qui le constituent), et la gĂ©ostratĂ©gie qui est l’action stratĂ©gique (sa pratique et son observation) des diffĂ©rents acteurs (Ă©tatiques ou privĂ©s) dans un espace considĂ©rĂ©.

 Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.