Le passionnant article de M. Escobar (cliquez ici) apporte, au choix du lecteur, une vision irĂ©nique ou un survol surrĂ©aliste de la question essentielle du XXIe siĂšcle de notre Ăšre : l’union politico-commerciale eurasiatique succĂ©dera-t-elle au bloc occidental (AmĂ©rique du Nord – Europe Unie) ?

Au dĂ©but du XXIe siĂšcle, pour les profonds penseurs des USA, l’Europe de l’Atlantique Ă  la Mer Noire Ă©tait « l’alliĂ©e naturelle » de l’AmĂ©rique du Nord, comme l’était aussi le monde islamique sunnite, singuliĂšrement celui des Ă©mirs du pĂ©trole et des activistes pantouraniens, de la Turquie (voire de l’Albanie, du Kosovo et de MacĂ©doine) jusqu’au Turkestan chinois.

Toutefois, certains politologues nord-amĂ©ricains – ceux qui plaçaient, bien Ă  contrecƓur, les Russes parmi les EuropĂ©ens – estimaient que les Slaves d’Europe centrale et danubienne se rapprocheraient tĂŽt ou tard du grand frĂšre russe, ne serait-ce qu’en raison de l’effet d’attraction du patriarcat moscovite pour les orthodoxes. Ceci expliquait le grand intĂ©rĂȘt des gouvernants des USA pour les islamistes des rĂ©gions danubiennes, ennemis acharnĂ©s des Slaves du Sud et de la religion orthodoxe, au clergĂ© effectivement assez intolĂ©rant, probablement en raison des persĂ©cutions endurĂ©es, du XVIe au XIXe siĂšcles, dans les terres europĂ©ennes dominĂ©es par l’envahisseur turc.

En 1997, dans un livre qui fit grand bruit (Le choc des civilisations), l’universitaire nord-amĂ©ricain Samuel Huntington opposait les trois blocs de civilisation qui, selon lui, se partageaient le monde depuis l’éclatement de l’URSS : le bloc dĂ©mocratique (y incluant l’État d’IsraĂ«l, oĂč l’application des sacro-saints Droits de l’Homme, Ă  commencer par la lutte contre le racisme, n’apparaĂźt pas comme une prĂ©occupation majeure des gouvernants ni de la majoritĂ© des Ă©lecteurs) ; le bloc islamique, alors dĂ©crit comme trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšne (ce n’est vrai que si l’on se refuse Ă  confondre les termes musulmans et islamistes) ; enfin, le bloc continental d’Asie du Sud-Est, qualifiĂ© de « confucĂ©en », comme si la philosophie de MaĂźtre Kong inspirait l’expansionnisme chinois.

Le brillant universitaire prĂ©voyait une nouvelle guerre planĂ©taire oĂč s’affronteraient « la civilisation judĂ©o-chrĂ©tienne » (soit un trĂšs curieux amalgame entre une religion oĂč le racisme endogamique est institutionnalisĂ© et une autre, largement ouverte Ă  l’ensemble des peuples) et une « collusion islamo-confucĂ©enne » ! Huntington tenait la Russie pour quantitĂ© nĂ©gligeable, Ă©tant jugĂ©e par lui hors de course pour trĂšs longtemps en matiĂšre d’influence planĂ©taire.

Quinze à vingt années plus tard, tout cela est obsolÚte, mais la jolie prose de M. Escobar paraßt fort optimiste.

Certes, en Russie, oĂč l’on est rebutĂ© par l’attitude des Polonais, des Baltes et des Ukrainiens – dont les nationaux se souviennent de l’impĂ©rialisme soviĂ©tique et sont trĂšs sensibles aux charmes du consumĂ©risme occidental –, l’on abandonne pour l’heure l’idĂ©e d’un retour en force du panslavisme autant qu’une alliance avec l’Europe occidentale, jugĂ©e corrompue et indĂ©niablement envahie d’extra-europĂ©ens. Tout naturellement, l’on en vient Ă  l’idĂ©e d’une Eurasie, Ă©tendue du NiĂ©men au Pacifique
 pour amateurs, la prose d’Alexandre Douguine est disponible en une dizaine de volumes, assez stĂ©rĂ©otypĂ©s, traduits en français (Notamment aux Ă©ditions Avatar.

Or, du cĂŽtĂ© des hypothĂ©tiques « alliĂ©s » du nouvel empire russe, la cohĂ©sion est ce qui manque le plus. Car si Confucius ou Bouddha sont plus ou moins rĂ©vĂ©rĂ©s en Chine pour l’un, en Inde et en Asie du Sud-Est pour le second, l’islamisme djihadiste est trĂšs Ă  la mode, des États musulmans danubiens Ă  ceux qui forment la frontiĂšre sud de la Russie, la limite occidentale de l’empire chinois et qui menacent l’Inde de trois cĂŽtĂ©s : les fameux États Ă  la dĂ©sinence en « stan », qui sont peuplĂ©s d’islamistes et, pour certains d’entre eux, de racistes pantouraniens. Et l’on n’évoque mĂȘme pas les haines sĂ©culaires opposant les Hindous aux Pakistanais.

Que les chefs d’État de Moscou et de PĂ©kin, qui dominent la plaque eurasienne de leur puissance Ă©conomique et militaire, tentent de crĂ©er une zone de libre-Ă©change, voire une sphĂšre de coopĂ©ration militaire, ne serait-ce que pour contrer le terrorisme mahomĂ©tan et l’impĂ©rialisme des USA, est Ă  la fois un essai trĂšs logique, d’une criante Ă©vidence gĂ©opolitique, et une totale utopie dans le contexte actuel
 mĂȘme si l’on fait abstraction du trublion imbĂ©cile nord-corĂ©en qui peut Ă  tout moment crĂ©er les conditions d’un conflit entre riverains de l’OcĂ©an (de moins en moins) Pacifique.

La 2e Guerre d’Irak, commencĂ©e par George Bush Junior et amoureusement poursuivie par le crypto-islamiste Barack-Hussein Obama, a permis d’engager des conversations d’états-majors entre Russes et Chinois, puis de rĂ©aliser en 2005 et 2012 des manƓuvres communes, enfin de faire entraĂźner les premiers pilotes de l’AĂ©ronavale chinoise par les Russes, au large des cĂŽtes
 syriennes !

Mais cette coopĂ©ration, jeune et encore fragile, n’implique en aucun cas un Ă©lan d’imitation par les autres puissances asiatiques, presque toutes infĂ©odĂ©es Ă  la politique de l’islamo-pĂ©trodollar et de l’islamo-gazodollar, donc au gĂ©ant US, certes considĂ©rĂ© comme moribond par divers analystes, mais dont la puissance rĂ©elle demeure monstrueuse.

Les Nord-AmĂ©ricains surveillent amoureusement les gisements de pĂ©trole d’AzerbaĂŻdjan, les gisements de pĂ©trole, de gaz et d’uranium du Turkestan, eux-mĂȘmes lorgnĂ©s par les Russes et les Chinois, qui sont des voisins. Les Nord-AmĂ©ricains sont trĂšs solidement implantĂ©s dans le vaste et fort riche Kazakhstan (pĂ©trole, uranium, fer et manganĂšse). Le Kirghizistan, pauvre, ne leur sert que de base militaire (comme c’est le cas du Tadjikistan, encore plus pauvre, oĂč le gouvernement autorise toute armĂ©e qui paie en devises fortes Ă  emprunter ses routes et ses aĂ©rodromes).

Les plateaux afghans ne permettront l’implantation de pipelines que lorsque l’on aura anĂ©anti l’islamisme djihadiste, ce qui sera trĂšs difficile dans le pays le plus arriĂ©rĂ© d’Eurasie, oĂč la culture du pavot alimente les revenus des seigneurs de la guerre sainte.

Les apprentis sorciers de la politique US avaient crĂ©Ă©, durant les annĂ©es 1980, puis entretenu des mouvements terroristes islamistes dans les États caucasiens, notamment en TchĂ©tchĂ©nie, oĂč l’on ne compte plus les trĂšs grands trafiquants de dĂ©rivĂ©s opiacĂ©s, au Cachemire (en relation non seulement avec l’Afghanistan, mais aussi avec le Pendjab, le Bangladesh et le Pakistan, toutes zones trĂšs instables oĂč les islamistes sont puissants), au Sin-Kiang (une Ă©norme province mahomĂ©tane de l’est de la Chine), aux Philippines (soit une excellente arriĂšre base face au sud-est de la Chine), en IndonĂ©sie (au sol et au sous-sol trĂšs riches).

L’État Islamique n’a fait que reprendre et amplifier cette tradition de terrorisme djihadiste, sans que l’on sache s’il est en partie contrĂŽlĂ© par la Turquie islamiste (pro-USA) ou l’Iran (anti-USA, mais aussi anti-russe).

Autrement dit, l’Entente eurasiatique, organisĂ©e et dominĂ©e par les colosses russe et chinois, n’est qu’un projet, voire un simple rĂȘve
 en tout cas, ce n’est nullement une rĂ©alitĂ© pour demain.

Le projet alternatif, infiniment plus intĂ©ressant pour nous – et peut-ĂȘtre aussi pour l’avenir de l’humanitĂ©, puisque depuis le XVe siĂšcle, c’est l’Europe qui a crĂ©Ă© la civilisation humaniste, scientifique et technique –, serait la constitution d’un empire fĂ©dĂ©raliste Ă©tendu de l’Islande Ă  Vladivostok, dont les alliĂ©s naturels – du fait d’une communautĂ© d’aptitudes – seraient la Chine et l’Inde.

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