Je crois de plus en plus Ă  une montĂ©e de la tension russo-amĂ©ricaine pour l’annĂ©e prochaine, qui pourrait dĂ©boucher sur une catastrophe. C’est comme pour les produits dĂ©rivĂ©s ; on ne s’arrĂȘtera pas en si bon chemin, et c’est Hollywood qui va nous Ă©clairer Ă  ce propos.

Dans les annĂ©es quatre-vingt, Hollywood envoyait Schwarzenegger Ă©gorger des latinos en AmĂ©rique centrale ou du sud (Commando, Predator, Collateral Damage) ; ou bien, quand on avait moins d’argent, on envoyait Chuck Norris.

Dans les annĂ©es quatre-vingt-dix, alors que l’on prĂ©pare l’opinion aux attentats du 11 septembre et aux guerres qui s’ensuivent, on ne cesse de montrer au public des films consacrĂ©s au terrorisme islamiste.

Déjà, dans les années trente, pour remonter le cours du temps, les épisodes de Buck Rogers nous initiaient au péril jaune.

Chaque fois, des guerres ont bien eu lieu. En Asie bien sĂ»r (Japon, CorĂ©e, Vietnam et tout le reste). En AmĂ©rique centrale, en Colombie (300 000 morts, tout de mĂȘme), au Moyen-Orient oĂč elles ne cessent pas, et ne cesseront peut-ĂȘtre jamais. Et ce que nous voyons aujourd’hui, c’est que la pression anti-russe ne cesse de monter du cĂŽtĂ© de Los Angeles. Dans les annĂ©es quatre-vingt, on avait eu Rambo 2 et 3, la dĂ©lirante Aube rouge, qui voyait une invasion russo-cubaine des USA. L’invasion latino a bien eu lieu, mais sous forme de rĂ©fugiĂ©s Ă©conomiques.

Il y a toujours eu plĂ©thore de films anti-russes Ă  Hollywood, et il est bon de noter que ces films anti-russes Ă©taient rarement anticommunistes : sous Roosevelt le cinĂ©ma fut mĂȘme pro stalinien. Je me souviens d’une comĂ©die, Jet Pilot, de Von Sternberg, narrant le mariage d’une belle pilote stalinienne avec John Wayne !

Sous Reagan aussi, Le QuatriĂšme Protocole (1987), Double DĂ©tente (1988) ou Gorky Park (1983) ne marquaient pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un anticommunisme viscĂ©ral. On peut rappeler aussi la Belle de Moscou qui voit Fred Astaire sĂ©duire Cyd Charisse avec son soft power. Et je ne cite pas Reds de Warren Beatty, oscarisĂ© en 1981 pour son catĂ©chisme bolcheviste (c’est Ă  croire que l’on attendait avec impatience la nationalisation de toutes les banques et de toutes les dettes !)

Les grands cinĂ©astes anticommunistes comme Mervin Le Roy, l’immense McCarey ou mĂȘme Kazan ont mĂȘme Ă©tĂ© diabolisĂ©s ou sciemment oubliĂ©s depuis, Ă  l’instar de Joe McCarthy. Les films hollywoodiens Ă©taient plutĂŽt anti-russes, et marquaient une haine anti-russe civilisationnelle, essentiellement tsariste et orthodoxe. L’AmĂ©rique comme l’Angleterre de Palmerston au XIXe siĂšcle poursuivait la lutte de la pĂ©riphĂ©rie ocĂ©anique contre le pays-continent, que l’on symbolisait par le conflit de l’ours et de la baleine.

L’Angleterre rĂ©ussit Ă  entraĂźner la France de Louis NapolĂ©on dans son irrĂ©elle guerre de CrimĂ©e (la charge de la brigade lĂ©gĂšre). Disraeli voulait une guerre contre la Russie en 1878, pour protĂ©ger l’empire ottoman, et l’obsession anglo-saxonne Ă©tait d’empĂȘcher la Russie d’avoir accĂšs aux mers chaudes ou bien de se rapprocher des Indes (thĂ©matique McKinder).

C’est une belle espionne russe qui aide Mohammed Khan Ă  capturer les Trois lanciers du Bengale dans le film Ă©ponyme (par ailleurs Ɠuvre prĂ©fĂ©rĂ©e d’Adolf Hitler, qui s’y connaissait en racisme anti-russe). Kim avec Errol Flynn tacle aussi la Russie (elle envahit l’Inde !). Le Kipling sur L’homme qui voulut ĂȘtre roi est aussi anti-russe, mais pas la belle adaptation de John Huston.

On pourra aussi citer Capitaine sans peur de Raoul Walsh oĂč un fougueux Gregory Peck se fait fouetter par un noble russe, dont il a sĂ©duit la fiancĂ©e
 Encore un marin contre un terrien. Le film tourne autour de l’Alaska que le tzar Alexandre II vendit pour une bouchĂ©e de pain. Et dire qu’Alexandre aurait pu aider l’Angleterre et la France impĂ©riale Ă  soutenir le Sud sĂ©cessionniste !

Mais c’est bien sĂ»r le comte Zaroff qui synthĂ©tise tous les prĂ©jugĂ©s anti-russes : c’est un russe blanc, un aristocrate ; il adore chasser ; il est cruel et entourĂ© de moujiks sordides ; et il se lance dans des chasses sadiques aprĂšs avoir coulĂ© les navires des riches yachtmen qui croisent prĂšs de son Ăźle mĂ©lanĂ©sienne.

Trente ans plus tard, Kubrick le russophile (voir mon livre sur Kubrick aux Ă©ditions Dualpha) se moque un peu du racisme anti-russe dans son Docteur Folamour : pour le gĂ©nĂ©ral xĂ©nophobe qui pousse le prĂ©sident Ă  une guerre totale, les Russes sont un « tas de moujiks ignorants ». Mais l’ambassadeur soviĂ©tique ne s’illustre pas par sa bonne conduite dans la War Room oĂč il ne faut pas se battre


Dans 2001, les Russes sont des savants trompés par une conspiration américaine !

Il y eut une baisse de rĂ©gime anti-russe sous le regrettĂ© Ronald Reagan
 Et puis l’implosion du communisme, mauvais service rendu aux Anglo-Saxons (il a libĂ©rĂ© les forces vives de la Chine, de la Russie et mĂȘme de l’Inde), fait qu’en 1997 Simon Templar alias Le Saint va combattre un « oligarque ultranationaliste » qui risque de nous priver de pĂ©trole et de libertĂ©.

À la mĂȘme Ă©poque, les oligarques apatrides enrichis sous l’ùre Eltsine sont dĂ©jĂ  tous Ă  Londres ou Ă  MegĂšve
 La mĂȘme annĂ©e, Air Force One nous dĂ©crit l’assaut de l’avion prĂ©sidentiel amĂ©ricain par un groupe de terroristes nationalistes. Le sulfureux Gary Oldman peut exposer son point de vue de mĂ©chant, d’ailleurs parfaitement justifiĂ©.

Il faut attendre dix ans pour voir une nuĂ©e de films anti-russes dĂ©ferler sur nos Ă©crans : Les Promesses de l’Ombre de Cronenberg, La Nuit nous appartient, X-Files de Chris Carter. La russophobie revient avec le regain russe, comme le dit Todd dans son AprĂšs l’Empire.

À chaque fois, on n’y va pas de main morte : les Russes sont des cannibales, des racistes abrutis, des trafiquants de cocaĂŻne ou des mafieux pathĂ©tiques qui contrĂŽlent tout ce qui se fait de mal dans le monde (Equalizer)


Pis encore, ils vont aussi Ă  l’église et ont l’esprit de famille
 Ce sont eux, et non pas d’autres, qui organisent la nouvelle traite des blanches. On se croirait au temps du terrible Ivan Grozny !

Menacent-ils la sĂ©curitĂ© des États-Unis, qui aujourd’hui peut ĂȘtre menacĂ©e n’importe oĂč ? Oui, pour Charlie’s Wars, Ă©crit par Aaron Sorkin et rĂ©alisĂ© l’an dernier par Mike Nichols, qui montre comment les États-Unis ont Ă©quipĂ© les Talibans pour abattre les hĂ©licoptĂšres de l’armĂ©e rouge. S’agit-il d’une rĂ©pĂ©tition ?

La russophobie en AmĂ©rique est ancienne. Et on demandera Ă  Tocqueville de nous la justifier ; ce qu’il a d’ailleurs fait Ă  la fin du tome premier de sa DĂ©mocratie : « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points diffĂ©rents, semblent s’avancer vers le mĂȘme but : ce sont les Russes et les Anglo-AmĂ©ricains. Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes Ă©taient occupĂ©s ailleurs, ils se sont placĂ©s tout Ă  coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en mĂȘme temps leur naissance et leur grandeur. »

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