Michel Onfray n’a pas tort de vilipender ce que l’on pourrait appeler le « dĂ©sert français » politico-mĂ©diatique, oĂč Paris Ă©crase le reste du pays, par son mĂ©pris de caste allant de pair avec sa patrimonialisation oligarchique du Pouvoir. Ainsi, « en France, affirme-t-il, une poignĂ©e de gens disposent des leviers de commande dans chaque domaine. En ce qui concerne la pensĂ©e, les tenants d’un ordre idĂ©ologique qui se fissure voient leur pouvoir leur Ă©chapper – d’oĂč le fait qu’ils sont aux abois et se comportent en bĂȘtes blessĂ©es chargeant brutalement tous azimuts  » (Marianne, 26 mars).

C’est pourquoi, par exemple, l’Union europĂ©enne et ses organisations satellites ou vassalisĂ©es occupent la majoritĂ© de l’espace mĂ©diatique et politique, moins parce que ces institutions seraient lĂ©gitimes et exclusives en soi, que par l’option dĂ©libĂ©rĂ©e de la majoritĂ© des journalistes de ne pas parler de ce qui existe en marge ou « à cĂŽté » (lire, Ă  ce propos l’éclairant ouvrage de Ingrid Riocreux, La langue des mĂ©dias, l’Artilleur, 2016).

À cet Ă©gard, force est de constater que le V4 ou « Groupe de Visegrad », constitue cet angle mort mĂ©diatique, sauf Ă  ce que tel obscur « chercheur » en sciences sociales en dĂ©voile l’existence pour mieux le dĂ©nigrer, sinon le diaboliser, Ă  l’instar de Catherine Horel, directrice de recherche au CNRS et auto-promue « spĂ©cialiste » de l’Europe centrale, qui le voit comme « une espĂšce de plate-forme parallĂšle » dont les membres, habitĂ©s par « l’angoisse de disparaĂźtre » auraient « un intĂ©rĂȘt commun Ă  fermer leurs frontiĂšres aux migrants » (La Croix, 16 fĂ©vrier).

Le V4 naquit en fĂ©vrier 1991, sur ce qui deviendrait bientĂŽt les ruines fumantes d’un empire soviĂ©tique en dĂ©liquescence, alors que l’Allemagne travaillait dĂ©jĂ  d’arrache-pied Ă  sa rĂ©unification acquise lors de la chute du Mur de Berlin. À l’origine, il s’agissait de constituer un axe gĂ©opolitique centre-europĂ©en devant accompagner l’adhĂ©sion progressive de ses membres (initialement, la Pologne, la Hongrie et la TchĂ©coslovaquie) Ă  l’Union europĂ©enne et Ă  l’Organisation du traitĂ© de l’Atlantique nord (OTAN). En d’autres termes, une organisation supranationale qui sert les desseins d’une autre d’une autre


Les mĂąnes de cette citĂ© hongroise oĂč, aprĂšs y avoir dĂ©placĂ© sa cour et Ă©difiĂ© son palais, Charles Robert de Hongrie y conclut en 1335, un accord d’alliance avec les rois de Pologne (Casimir Le Grand) et de BohĂȘme (Jean de Luxembourg), eussent pu, probablement, inciter Ă  d’autres projets d’essence moins mondialiste, sauf Ă  perdre de vue qu’à l’époque (mĂȘme si ce n’est plus le cas aujourd’hui), pour la majoritĂ© des peuples de l’Est, l’espoir soufflait Ă  l’Ouest, ce, en dĂ©pit des imprĂ©cations lucides de Soljenitsyne lancĂ©es Ă  la face de l’Occident devant l’universitĂ© d’Harvard, le 8 juin 1978.

En outre, le « Triangle » devenu « QuadrilatĂšre » de Visegrad, consĂ©cutivement Ă  la partition de la TchĂ©quie et de la Slovaquie en 1993, n’a jamais su, en dĂ©finitive, adopter de positions communes, frictions et pierres d’achoppements caractĂ©risant un mode de relation diplomatique plus vellĂ©itaire que vĂ©ritablement coopĂ©ratif. Comme l’observait trĂšs justement Jana VargovčíkovĂĄ, de l’universitĂ© Charles de Prague, le Groupe « est plutĂŽt un lieu de coordination entre des intĂ©rĂȘts communs prĂ©existants, mobilisĂ© pour les soutenir et amplifier la voix de leurs porteurs dans l’UE et qui n’exclut pas d’éventuelles coalitions extravisegradiennes » (Politique Ă©trangĂšre, 2012).

À cet Ă©gard, le rejet actuel de la politique europĂ©enne des quotas obligatoires d’immigrants ne fait que renforcer le Groupe, au demeurant, informel, dans une posture de lĂ©gitime raidissement/rĂ©sistance vis-Ă -vis des inconsĂ©quences conjuguĂ©es de Bruxelles et de Berlin.

« Nous tombons d’accord sur le fait que le dĂ©bat sur les quotas a un seul objectif : dĂ©tourner l’attention publique du vrai problĂšme, le fait que l’Europe se montre incapable de rĂ©guler l’immigration », dĂ©clarait rĂ©cemment le chef du gouvernement tchĂšque Bohuslav Sobotka.

NĂ©anmoins, au-delĂ  de cette solidaritĂ© verbale de façade, des divergences demeurent. Leur mise sous le boisseau semble due, pour l’essentiel, Ă  un Ă©quilibre opportuniste, forcĂ©ment temporaire, entre des gouvernements Ă  coloration nationale-populiste (Hongrie et Pologne) et des rĂ©gimes Ă  tendance plus social-dĂ©mocrate (Slovaquie et RĂ©publique TchĂšque).

Aussi l’espoir, nourri chez certains souverainistes en Europe, de voir, un jour, apparaĂźtre ce Groupe comme un moyen de rebattre les cartes de l’actuel Babel europĂ©o-bruxellois, reste-t-il un doux rĂȘve, une fuligineuse utopie pseudo-complotiste. En 2011, Jiƙí ČisteckĂœ, un des coordinateurs du V4, confessait que son « grand avantage, qui est en mĂȘme temps sa plus grande faiblesse (
) est prĂ©cisĂ©ment qu’il n’a aucune finalitĂ©. Il Ă©volue et rĂ©agit ». Tout semble dit.

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A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de deux essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa).

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