Comme tout le monde le sait dĂ©sormais, un incendie s’est dĂ©clarĂ© le 26 septembre 2019 aux alentours de 2h40 dans l’entreprise Lubrizol, quai de France Ă  Rouen. Cette entreprise est classĂ©e SEVESO. Elle produit, notamment,  des additifs pour l’huile.

On apprend d’aprĂšs le directeur du Service dĂ©partemental d’incendie et de secours (SDIS), qu’aucune  fibre d’amiante n’a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e dans l’air.

« Avec cette premiĂšre sĂ©rie de relevĂ©s, le risque liĂ© Ă  l’amiante n’est pas avĂ©rĂ©. »

Et de produire de façon exhaustive la liste des produits chimiques utilisĂ©s, par souci de transparence. Manque juste de prĂ©ciser aussi la teneur en plomb, puisque depuis l’incendie de Notre-Dame, on sait que sous l’effet de la chaleur, il peut aussi baver un peu aux alentours. Alors l’amiante, pourquoi pas. Mais, en fait, qu’a relarguĂ© dans l’atmosphĂšre l’usine Lubrizol ?

Évidemment de la dioxine ! Ou plutĂŽt des dioxines. Et pourquoi « évidemment » ? Mais tout simplement parce qu’elle est partout ! Les dioxines sont des molĂ©cules chlorĂ©es archi-courantes, car produites naturellement par les Ă©ruptions volcaniques ou les feux de forĂȘts et par l’activitĂ© humaine, avec l’écobuage ou les incinĂ©rateurs de dĂ©chets mĂ©nagers. Il y en a partout dans l’environnement. Donc forcĂ©ment dans l’incendie de l’usine de Rouen (ou d’ailleurs de celui de Notre Dame Ă  Paris). Mais peut-on le dire ? Les dioxines appelĂ©es d’ailleurs « La » Dioxine bien qu’il en existe des dizaines de sortes, sont devenues une lĂ©gende urbaine. Pourquoi ?

1976, Seveso, ville italienne de vingt mille habitants. L’usine ICMESA appartenant au groupe Hoffmann-Laroche, relargue accidentellement dans l’atmosphĂšre une dioxine de synthĂšse la TCDD utilisĂ©e comme herbicide. Cette dioxine-là  est effectivement considĂ©rĂ©e comme cancĂ©rigĂšne. Plus de deux cents personnes dont une majoritĂ© d’enfants sont atteints d’un Ă©rythĂšme cutanĂ©, la fameuse chloracnĂ©e que toutes les photos vont illustrer.

Il apparaĂźt alors que ce type d’accident n’avait pas Ă©tĂ© envisagĂ©. Les autoritĂ©s Ă©tant incapables de mesurer prĂ©cisĂ©ment les risques encourus, tout va s’emballer : la population doit ĂȘtre Ă©vacuĂ©e, il faut dĂ©truire les maisons, enterrer l’usine ! La couverture mĂ©dia devient hystĂ©rique. L’armĂ©e entoure de barbelĂ©s 12 hectares de terrain.

Le 26 juillet, 225 personnes quittent leur maison. Les jours suivants, on Ă©tend la zone touchĂ©e et 500 nouvelles personnes sont Ă©vacuĂ©es. 77 000 tĂȘtes de bĂ©tail sont abattues par prĂ©caution. Les maisons et les sols doivent ĂȘtre dĂ©polluĂ©s. Les photos des fillettes aux visages irritĂ©s font le tour du monde. Aucun fruit ou lĂ©gume des jardins environnants ne doit ĂȘtre consommĂ©. Trente jeunes femmes, terrorisĂ©es Ă  l’idĂ©e de mettre au monde un enfant malformĂ©, se feront avorter.

Et pourtant, finalement, et heureusement, la dioxine, mĂȘme sous sa forme TCDD n’a causĂ© aucun dĂ©cĂšs. Les victimes de chloracnĂ©e ne sont pas mortes. En avril 1977, 187 cas de chloracnĂ©e avaient Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s. 164 Ă©taient des enfants. Ceux d’entre eux nĂ©s entre 1977 et 1982 ont Ă©tĂ© suivis pour d’éventuelles malformations congĂ©nitales. Les rĂ©sultats n’ont pas montrĂ© un risque accru de dĂ©fauts de naissance. Des Ă©tudes Ă  long terme ont Ă©tĂ© menĂ©es sur les personnes rĂ©sidant dans les zones contaminĂ©es. Leur taux de mortalitĂ© total, toutes causes confondues, ne diffĂšre pas de façon significative.

En juillet 1977, 511 personnes ont pu regagner leur domicile et la zone a Ă©tĂ© rendue Ă  l’agriculture. Ce retour au calme n’empĂȘchera pas l’assassinat, en reprĂ©sailles, du directeur du site Paolo Paoletti le 5 fĂ©vrier par des Ă©colos radicalisĂ©s.

Donc ni dĂ©cĂšs consĂ©cutifs, ni malformations significatives. Pourtant, l’opinion publique est persuadĂ©e de centaines de morts. Seveso est le nom gĂ©nĂ©rique d’une sĂ©rie de directives europĂ©ennes qui imposent aux États de l’Union europĂ©enne d’appeler les sites industriels Ă  risques « sites SEVESO ».

Or l’usine Lubrizol est classĂ©e « Site SEVESO », vous imaginez ! Et comme rĂ©vĂ©ler la prĂ©sence de dioxines, car il y en a forcĂ©ment, crĂ©erait immĂ©diatement un choc psychologique ingĂ©rable et affolerait les populations, comment le cacher tout en garantissant la transparence ?

Dilemme impossible dans lequel prĂ©fet et gouvernement se prennent les pieds. Du coup, les pouvoirs publics tentent de noyer le poisson  en multipliant des informations qui tournent autour de cette seule vraie question qui est dans tous les esprits, mais que personne n’ose aborder.

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A propos de l'auteur

Philippe Joutier

Inspecteur, puis Directeur dĂ©partemental au MinistĂšre de la Jeunesse et des Sports. Titulaire d’un DEST de biologie du Conservatoire National des Arts et MĂ©tiers, il est Ă©galement ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de la DĂ©fense Nationale et a fait partie d’un groupe ministĂ©riel de lutte contre les sectes
 Il est l'auteur des livres “Les Extrafrançais” et "Les corruptions religieuses" aux Ă©ditions Dualpha.

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