La destruction du monde ne date pas d’hier. La destruction des bois et des forĂȘts qui recouvrirent le monde a Ă©tĂ© maintes fois commentĂ©e dans l’AntiquitĂ©, notamment par Ovide.

« Les pins abattus sur les montagnes n’étaient pas encore descendus sur l’ocĂ©an pour visiter des plages inconnues. Les mortels ne connaissaient d’autres rivages que ceux qui les avaient vus naĂźtre. Les citĂ©s n’étaient dĂ©fendues ni par des fossĂ©s profonds ni par des remparts. »

Car l’ñge d’or, c’est quand on ne touche pas aux forĂȘts. La dimension sacrĂ©e, si prĂ©sente dans la Norma de Bellini, est aussi soulignĂ©e par Tacite dans sa Germanie (voir infra). J’évoquerai les splendeurs d’Ovide une autre fois (c’est le poĂšte qu’on nous fait le plus rater Ă  l’école, je crois).

GrĂące Ă  une page de l’historien des celtes Venceslas Kruta, j’ai enfin dĂ©couvert la Pharsale de Lucain, rival et martyr de NĂ©ron. Comme chez Tolkien, on y trouve un bois sacrĂ© que va dĂ©truire CĂ©sar. Il est situĂ© prĂšs de Massilia, ville alors phocĂ©enne et prestigieuse pour sa rĂ©sistance Ă  CĂ©sar.

Je laisse la parole Ă  Lucain (Pharsale, chant III, vers 400-430 environ) : « Non loin de la ville Ă©tait un bois sacrĂ©, dĂšs longtemps inviolĂ©, dont les branches entrelacĂ©es Ă©cartant les rayons du jour, enfermaient sous leur Ă©paisse voĂ»te un air tĂ©nĂ©breux et de froides ombres. Ce lieu n’était point habitĂ© par les Pans rustiques ni par les Sylvains et les nymphes des bois. Mais il cachait un culte barbare et d’affreux sacrifices. Les autels, les arbres y dĂ©gouttaient de sang humain ; et, s’il faut ajouter foi Ă  la superstitieuse antiquitĂ©, les oiseaux n’osaient s’arrĂȘter sur ces branches ni les bĂȘtes fĂ©roces y chercher un repaire ; la foudre qui jaillit des nuages Ă©vitait d’y tomber, les vents craignaient de l’effleurer. Aucun souffle n’agite leurs feuilles ; les arbres frĂ©missent d’eux-mĂȘmes. »

La forĂȘt est fascinante et pĂ©rilleuse. Mais vivante.

Lucain poursuit : « Des sources sombres versent une onde impure ; les mornes statues des dieux, Ă©bauches grossiĂšres, sont faites de troncs informes ; la pĂąleur d’un bois vermoulu inspire l’épouvante. L’homme ne tremble pas ainsi devant les dieux qui lui sont familiers. Plus l’objet de son culte lui est inconnu, plus il est formidable. »

Chez Dante aussi il y a des arbres qui saignent en enfer. Je cite mon livre sur Tolkien : « Comme on aura compris, Dante arrive donc avec Virgile dans une forĂȘt trĂšs obscure (nous sommes au chant XIII de l’Enfer). Dans un univers encore plus terrifiant, il dialogue avec des arbres, et il comprend le drame sanglant de ces troncs qui sont des Ăąmes de suicidĂ©s punis : « Ainsi que le bois vert pĂ©tille au milieu des flammes, et verse avec effort sa sĂšve qui sort en gĂ©missant, de mĂȘme le tronc souffrant versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi d’une froide terreur, je laisse Ă©chapper le rameau sanglant
 Quand une Ăąme furieuse a rejetĂ© sa dĂ©pouille sanglante, le juge des Enfers la prĂ©cipite au septiĂšme gouffre : elle tombe dans la forĂȘt, au hasard ; et telle qu’une semence que la terre a reçue, elle germe et croĂźt sous une forme Ă©trangĂšre. Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi Ă  la douleur et aux cris des voies toujours nouvelles
 Chacune traĂźnera sa dĂ©pouille dans cette forĂȘt lugubre, oĂč les corps seront tous suspendus : chaque tronc aura son cadavre (chant XIII de l’Enfer)
 »

On repart sur Lucain (toujours cet Ă©tonnant chant III de la Pharsale) : « Les antres de la forĂȘt rendaient, disait-on, de longs mugissements ; les arbres dĂ©racinĂ©s et couchĂ©s par terre se relevaient d’eux-mĂȘmes ; la forĂȘt offrait, sans se consumer, l’image d’un vaste incendie ; et des dragons de leurs longs replis embrassaient les chĂȘnes. Les peuples n’en approchaient jamais. Ils ont fui devant les dieux. Quand PhĂ©bus est au milieu de sa course, ou que la nuit sombre enveloppe le ciel, le prĂȘtre lui-mĂȘme redoute ces approches et craint de surprendre le maĂźtre du lieu. »

On a ainsi les dragons et l’Apollon hyperborĂ©en.

Mais survient CĂ©sar (lisez la Vie de SuĂ©tone pour rire un peu de lui). Il va agir comme le Saroumane de Tolkien, comme un agent du Mordor : « Ce fut cette forĂȘt que CĂ©sar ordonna d’abattre, elle Ă©tait voisine de son camp, et comme la guerre l’avait Ă©pargnĂ©e, elle restait seule, Ă©paisse et touffue, au milieu des monts dĂ©pouillĂ©s. »

Les hommes de CĂ©sar hĂ©sitent car on respecte alors encore un peu la forĂȘt.

« À cet ordre, les plus courageux tremblent. La majestĂ© du lieu les avait remplis d’un saint respect, et dĂšs qu’ils frapperaient ces arbres sacrĂ©s, il leur semblait dĂ©jĂ  voir les haches vengeresses retourner sur eux-mĂȘmes. »

CĂ©sar prend mĂȘme le risque de dĂ©fier les divinitĂ©s et de se maudire pour dĂ©truire le bois sacré : « CĂ©sar voyant frĂ©mir les cohortes dont la terreur enchaĂźnait les mains, ose le premier se saisir de la hache, la brandit, frappe, et l’enfonce dans un chĂȘne qui touchait aux cieux. Alors leur montrant le fer plongĂ© dans ce bois profané : « Si quelqu’un de vous, dit-il, regarde comme un crime d’abattre la forĂȘt, m’en voilĂ  chargĂ©, c’est sur moi qu’il retombe ». Tous obĂ©issent Ă  l’instant, non que l’exemple les rassure, mais la crainte de CĂ©sar l’emporte sur celle des dieux. »

Lucain oublie les sacrifices humains et redevient lyrique : « AussitĂŽt les ormes, les chĂȘnes noueux, l’arbre de Dodone, l’aune, ami des eaux, les cyprĂšs, arbres rĂ©servĂ©s aux funĂ©railles des patriciens, virent pour la premiĂšre fois tomber leur longue chevelure, et entre leurs cimes il se fit un passage Ă  la clartĂ© du jour. Toute la forĂȘt tombe sur elle-mĂȘme, mais en tombant elle se soutient et son Ă©paisseur rĂ©siste Ă  sa chute. À cette vue tous les peuples de la Gaule gĂ©mirent
 le laboureur consternĂ© vit dĂ©teler ses taureaux, et, obligĂ© d’abandonner son champ, il pleura la perte de l’annĂ©e. »

Mais le destin malheureux de la forĂȘt sacrĂ©e est de toute maniĂšre fait de destruction : « Les bois sacrĂ©s tombent, dit Lucain, et les forĂȘts sont dĂ©pouillĂ©es de leur force  » (Procumbunt nemora et spoliantur robore silvae)

Notre Ronsard s’en souviendra Ă  sa gentille maniĂšre scolaire (Écoute bĂ»cheron
).

On citera le magicien Tacite pour terminer : « Emprisonner les dieux dans des murailles, ou les reprĂ©senter sous une forme humaine, semble aux Germains trop peu digne de la grandeur cĂ©leste. Ils consacrent des bois touffus, de sombres forĂȘts ; et, sous les noms de divinitĂ©s, leur respect adore dans ces mystĂ©rieuses solitudes ce que leurs yeux ne voient pas » (« lucos ac nemora consecrant, deorumque nominibus appellant secretum illud, quod sola reverentia vident  »).

 

Bibliographie

Bonnal – Le salut par Tolkien, Avatar, p. 96.

Dante – Enfer, chant XIII.

Kruta – Les Celtes, histoire et dictionnaire, « Bouquins » Robert Laffont.

Lucain – La Pharsale, III (sur Remacle.org).

Ovide – Les mĂ©tamorphoses, I (ebooksgratuits.com).

SuĂ©tone – Vie de CĂ©sar (sur Wikisource).

Tacite – Germanie, IX.

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