SynthĂšse bienvenue que celle proposĂ©e par le philosophe Alain de Benoist avec son dernier essai Contre le libĂ©ralisme, sous-titrĂ© « La sociĂ©tĂ© n’est pas un marché » (Le Rocher). L’ouvrage, dĂ©coupĂ© en douze chapitres, entreprend de faire le tour de la question libĂ©rale, soit en l’étudiant directement (« Qu’est-ce que le libĂ©ralisme ? », « Communautariens vs LibĂ©raux », « Critique de Hayek »), soit en l’apprĂ©hendant par ses corrĂ©lats ou ses dĂ©membrements (« La figure du bourgeois », « Le troisiĂšme Ăąge du capitalisme », « Critique de la valeur », « Tous prĂ©caire ! Le travail Ă  l’heure des “hommes en trop” », « L’argent ou l’équivalent universel »), soit encore pour la confronter Ă  d’autres concepts (« LibĂ©ralisme et identité », « LibĂ©ralisme et dĂ©mocratie », « DĂ©mocratie reprĂ©sentative et dĂ©mocratie participative », « Conserver quoi ? Les Ă©quivoques du conservatisme »)[1].

Comme la grande majoritĂ© des livres de l’auteur, celui-ci ne fait guĂšre exception Ă  ces trois « lois » qui sont autant de caractĂ©ristiques propres au fondateur de la « Nouvelle droite ». Le style, tout d’abord qui rĂ©vĂšle l’homme dans ce qu’il a de plus sobre, concis et limpide, le tout relevĂ© d’une pointe d’élĂ©gance qui souligne la singularitĂ© des pensĂ©es altiĂšres. À de nombreuses reprises, avons-nous parlĂ© de « ligne claire » littĂ©raire pour dĂ©finir cet HergĂ© ou ce Floc’h de l’histoire des idĂ©es. L’encyclopĂ©disme ensuite, qui confĂšre Ă  ses opus la dimension originale d’une vĂ©ritable somme sur le sujet abordĂ©, tout en rĂ©ussissant Ă  ĂȘtre Ă  peu prĂšs exhaustif sans perdre le lecteur dans d’inutiles vĂ©tilles. La thĂšse enfin oĂč la subtilitĂ© le dispute Ă  une relative hermĂ©neutique, la pensĂ©e de l’auteur, au demeurant parfaitement dĂ©chiffrable, ne se laissant approcher, nĂ©anmoins, qu’au prix de nuances et de pondĂ©rations qui en renforcent l’architecture argumentative.

Il suffit de lire sa substantielle introduction pour s’en convaincre. L’essayiste en tient pour un antilibĂ©ralisme qui n’emprunte ni au conservatisme d’une certaine droite ni mĂȘme au « rĂ©volutionnarisme » pacifiĂ© 2.0 d’une certaine gauche prĂ©tendument insoumise. « Comme le thĂ©ologien John Milbank, nous pensons en effet que le libĂ©ralisme est d’abord une “erreur anthropologique” », maniĂšre nette et claire d’inviter le lecteur Ă  se dĂ©faire des frusques Ă©limĂ©es de ses prĂ©jugĂ©s idĂ©ologiques et d’aller Ă  l’essentiel, c’est-Ă -dire, littĂ©ralement, Ă  l’essence mĂȘme du libĂ©ralisme.

Fait social total selon Marcel Mauss, le libĂ©ralisme se dĂ©finit comme une entreprise impolitique (au sens oĂč elle postule l’homogĂ©nĂ©isation du monde par suppression de tous les obstacles politiques et culturels en vue de l’avĂšnement d’un improbable « citoyen du monde ») de rĂ©ification de l’homme (ravalĂ© Ă  l’état leibnizien de « monade » ou d’individu narcissique, Ă©gotiste et capricieux) et d’arraisonnement du monde par le marchĂ© pris en ses trois composantes indissociables que sont le capitalisme (et sa logique auto-alimentĂ©e d’accumulation perpĂ©tuelle), le productivisme (qui dĂ©valorise le travail par la quĂȘte effrĂ©nĂ©e de la rĂ©duction de son coĂ»t) et le consumĂ©risme (carburant des deux autres) parachevant ce que Michel Clouscard dĂ©nommait le « capitalisme de la sĂ©duction ».

Au fil des pages, Alain de Benoist dĂ©montre parfaitement en quoi le libĂ©ralisme et le capitalisme sont les deux faces mondialisĂ©es d’une mĂȘme mĂ©daille que l’on appelle la modernitĂ© (rĂ©cusant l’immanentisme holiste des sociĂ©tĂ©s prĂ©capitalistes, la raison individuelle ayant force de vĂ©ritĂ© « lĂ©gale » engendre une mĂ©taphysique de la subjectivitĂ© reposant sur l’axiomatique de l’intĂ©rĂȘt) cette congruence systĂ©mique participant elle-mĂȘme, selon nous, de cet esprit apatride et nomadiste (« liquide » aurait dit Zygmunt Bauman) qui dĂ©bouche sur le mondialisme.

Le but du capitalisme est de quantifier tout ce qui, auparavant Ă©tait jugĂ© sur sa valeur intrinsĂšquement qualitative (ce que l’on appelait aussi la valeur d’usage depuis Aristote[2]). N’est marchandise que ce qui peut ĂȘtre fongible dans l’échange. La marchandise devient ainsi un mode prĂ©dominant de relation sociale (d’oĂč sa « fĂ©tichisation ») par le processus de mĂ©diatisation qu’elle instaure entre les objets entre eux mais aussi et surtout entre les sujets et les objets (la tyrannie du dĂ©sir que ces derniers font rĂ©gner sur ceux-lĂ ).

Si la richesse se jauge en quantitĂ©s matĂ©rielles de bien produits, la valeur, quant Ă  elle, se mesure Ă  l’aune du degrĂ© atteint pour le produire (ce que Marx appelait le « travail abstrait »). Or, en systĂšme capitaliste, la valeur peut ĂȘtre dĂ©valorisĂ©e du seul fait qu’elle n’a d’autre valeur que le prix qu’on lui assigne (sans prĂ©judice de la mensuration rĂ©elle et prĂ©cise de ladite valeur, question laissĂ©e d’autant plus en suspens par les libĂ©raux capitalistes qu’ils abandonnent absurdement aux marchandises elles-mĂȘmes le soin de fixer leur propre Ă©talon de valeur comme si elles Ă©taient douĂ©es de vie !). La plus-value provient alors de la surproduction de marchandises entendues comme vecteur d’argent, celui-ci, profitant du flux des Ă©changes marchands, accroissant son volume dans des proportions toujours plus illimitĂ©es[3].

Si le libĂ©ralisme est dotĂ© d’une « puissance destructrice » Ă  nulle autre pareille, c’est aussi parce que les hommes sont Ă©galement rĂ©duits Ă  l’état de marchandise. Comme l’observe Christian Höner, « les comportements des gens deviennent ainsi paradoxalement une “qualitĂ©â€ des choses. Ces rapports “rentrent” dans les choses et “animent” le corps des marchandises qui peuvent alors se « comporter » par rapport Ă  d’autres marchandises ». Les portes sont alors grandes ouvertes aux dĂ©lires dĂ©miurgiques du transhumanisme qui pourrait apparaĂźtre comme le second souffle du capitalisme. L’homme « augmenté » (bien que rabaissĂ© Ă  l’état androĂŻde) est un consommateur aux potentialitĂ©s mercantiles et consumĂ©ristes inouĂŻes ! C’est ce qui fait dire encore Ă  De Benoist que « le capitalisme est en rĂ©alitĂ© un systĂšme oĂč ce sont les marchandises qui rĂšgnent et oĂč les hommes ne sont que les exĂ©cutants de leur logique sous l’emprise abstraite de la valeur en mouvement[4] ».

En outre, arasant les diffĂ©rences et extirpant les particularismes, le libĂ©ralisme « ne peut aboutir qu’à la destruction gĂ©nĂ©ralisĂ©e de tout ce qui n’a pas de valeur marchande ou peut lui ĂȘtre sacrifié ». ÉrigĂ© en totem, sa remise en cause devient un tabou que l’on ne saurait transgresser sans encourir les foudres des prĂȘtres de la bien-pensance. La pensĂ©e unique est son garde-chiourme idĂ©ologique, le capitalisme globalisĂ© son horizon.

Celui-ci se bouche, nonobstant, avec L’Épiphanie des populismes, soit les rĂ©actions du Demos en mal de kratein, la dĂ©mocratie « libĂ©rale » (une tautologie pour les libĂ©raux pur jus) Ă©tant contestĂ©e pour n’ĂȘtre plus « le rĂ©gime qui consacre la souverainetĂ© du peuple, mais celui qui “garantit les droits de l’homme” », ces derniers « prim [ant] la souverainetĂ© du peuple au point que celle-ci n’est plus respectĂ©e que pour autant qu’elle ne les contredise pas ». C’est l’assomption de l’État de droit dĂ©bouchant, dans la perspective libĂ©rale et individualiste (plĂ©onasme rĂ©el, celui-lĂ ) sur « des tas de droits », selon la plaisante formule du regrettĂ© constitutionnaliste, Guy Carcassonne. Alain de Benoist souscrit ainsi Ă  l’opinion de Marcel Gauchet, selon laquelle « à ĂȘtre invoquĂ©s sans cesse, les droits de l’homme finissent par paralyser la dĂ©mocratie ».

DĂ©niant toute lĂ©gitimitĂ© aux idĂ©es comme aux peuples qui en sont l’expression dans leur forme politique, les libĂ©raux se retranchent derriĂšre une lĂ©galitĂ© formelle dont juges, journalistes et techniciens blanchis sous le harnais du politiquement correct sont les gardiens, consacrant ainsi le rĂšgne de l’expertocratie qui « assied son pouvoir sur l’idĂ©e que le peuple est “incompĂ©tent” et qu’il vaut mieux laisser Ă  “ceux qui savent” le soin de conduire les affaires publiques » (Alain de Benoist, Boulevard Voltaire, 9 octobre 2016).

 

Notes

[1] PrĂ©cisons que certains textes ont Ă©tĂ© repris du monumental essai Critiques. ThĂ©oriques (L’Age d’homme, 2003) du mĂȘme auteur.

[2] Encore que selon la ThĂ©orie critique de la valeur, cette valeur d’usage soit « forcĂ©e » et purement artificielle au sens oĂč elle s’intĂšgre dans le processus de production et participe elle-mĂȘme de la mise en valeur de la marchandise. En d’autres termes, elle ferait partie intĂ©grante du prix et, partant, viendrait « grossir » la valeur d’échange. Ainsi, cette valeur d’usage serait d’autant plus abstraite qu’elle n’apparaĂźtrait plus, de maniĂšre rĂ©siduelle (mais certaine), que dans la plus-value. La ThĂ©orie critique de la valeur repousse donc l’argument transhistorique de Marx qui en tenait pour un certain universalisme de la notion de valeur d’usage (cf. Qu’est-ce que la valeur ? De l’essence du capitalisme. Une introduction », Christian Höner, sur le site palim-psao.fr.)

[3] Dans un espace fini comme notre planĂšte (sans prĂ©judice de nouvelles conquĂȘtes spatiales en cours d’étude au sein de tous les centres spatiaux du monde), le capitalisme risque de se retrouver aux prises avec une nouvelle contradiction dont il a le secret. La marchandise se dĂ©valorise nĂ©cessairement, sa valeur d’usage se dĂ©sagrĂ©geant en valeur d’échange, laquelle se trouve survalorisĂ©e (sinon « surdĂ©terminĂ©e » pour parler comme Althusser) en argent. Ce faisant, cette subsomption de la marchandise sous « l’argent en tant qu’argent » (selon l’expression de Marx) a pour effet de rendre celle-lĂ  trĂšs secondaire au point d’ĂȘtre ravalĂ©e Ă  l’unique fonction d’alibi pour produire davantage d’argent.

[4] Ce faisant, les valeurs authentiques sont galvaudĂ©es sinon mĂ©prisĂ©es, quand, au nom des vulgaires valeurs marchandes ou celles, tout aussi artificielles de l’Etat de droit, tout se vaut au risque impensĂ© que plus rien ne vaut rien. Quand tout est sens dessus dessous, plus rien ne fait sens (soit ce qui est communĂ©ment admis comme la rĂšgle gĂ©nĂ©rale, d’oĂč les expressions de « sens commun » et de « bon sens »). Alain de Benoist souligne, Ă  bon droit, que « le rĂšgne du capitalisme se traduit finalement par une clĂŽture du sens qui n’a pratiquement pas de prĂ©cĂ©dent dans l’histoire. Cette clĂŽture du sens, qui est aussi une clĂŽture du possible, aboutit bel et bien au nihilisme. (
) Le monde libĂ©ral c’est le monde du non-commun. »

Alain de Benoist, Contre le libéralisme (Le Rocher)

Alain de Benoist, Contre le libéralisme (Le Rocher)

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