Entretien avec Jacques Borde, paru sur le site VoxNr.

La nouvelle n’aura surpris que les imbĂ©ciles & les Bisounours. Pas plus d’une semaine aprĂšs le tohu-bohu orchestrĂ© par l’administration Salmān & le blocus (surtout) diplomatique mis en place contre le Qatar, le ministĂšre de la DĂ©fense de ce mĂȘme
 Qatar a annoncĂ©, le 14 juin 2017, la signature d’un mĂ©ga contrat portant l’acquisition par la QEAF de 36 Boeing F-15QA, ce pour 12 milliards de dollars (10,7 Md€). Retour sur une annonce plus qu’attendue. 2Ăšme partie.

« Ils ont bombardĂ© et tuĂ© 125 civils Ă  un enterrement. Ils en ont blessĂ© 500. Ce n’était pas une erreur, il n’y avait pas d’erreur. C’était bien eux qui ont larguĂ© les bombes sur des civils. Ils ont mis des manifestants en prison. Ils ont un enfant de 17 ans (il a 20 ans) en prison depuis trois ans. Il sera dĂ©capitĂ© puis crucifiĂ©. Nous ne devrions pas donner ces armes Ă  ces gens. Ils ont soutenu DA’ECH. Ils sont du mauvais cĂŽtĂ© de la guerre. Ils sont le plus grand pourvoyeur de haine pour le christianisme et le judaĂŻsme. Ils ne mĂ©ritent pas les armes. Ils vont donner vos armes qui appartiennent au peuple amĂ©ricain, ils vont les donner aux gens qui dĂ©capitent et crucifient les manifestants. Vous ne pouvez pas prendre une Bible en Arabie SĂ©oudite. Vous ne pouvez pas visiter leurs grandes villes. On ne peut pas les faire ĂȘtre comme nous, mais nous n’avons pas Ă  encourager leur comportement en leur donnant des armes qui pourraient bien tomber entre les mains de gens qui sont nos ennemis ».
SĂ©nateur (R) Randal Rand Howard Paul, 13 juin 2017, Ă  propos de l’Arabie SĂ©oudite.

Q. Vu de Paris, vous en pensez quoi de cet épisode des relations US-qataries ?

Si, par lĂ , vous voulez dire : quid des intĂ©rĂȘts commerciaux de la France. C’est plutĂŽt une bonne nouvelle pour nous


Q. Pourquoi donc ?

Parce que cela va, du moins espĂ©rons-le pour notre industrie aĂ©ronautique, plomber le qatari bashing qui, vu de certaines officines, intĂ©rĂȘts non-hexagonaux et autres bavards stipendiĂ©s, prenait des signes inquiĂ©tants.

Q. Lesquels ?

La remise en cause de la vente de Rafale aux Qataris


Q. Donc vous considĂ©rez la vente de nos Rafale au Qatar, comme restant d’actualité ?

Plus que jamais, en fait. Les Qataris sont toujours acquĂ©reurs, que je sache. Et, nous Français, sommes toujours vendeurs. Du moins Ă  l’espĂ©rer pour notre balance commerciale.

Q. Et, ça ne pourrait pas ĂȘtre pris par certains comme une forme de provocation ?

Oui. Mais dans ce cas,-lĂ , il faudrait retourner la politesse Ă  Washington qui a quand mĂȘme dĂ©cidĂ© de mettre en branle la livraison de la commande des F-15QA.

Or, comme le rappelle le Pr. Birol Baskan1, l’intĂ©rĂȘt des Qataris pour le F-15QA n’est pas une lubie qui leur serait venu Ă  l’esprit un beau matin. De fait « Le Qatar espĂ©rait augmenter sa puissance dĂ©fensive, sa demande de vente des chasseurs F-15 remonte Ă  l’annĂ©e 2013. Du point de vue du Qatar son ampleur est difficile Ă  sous-estimer : en fait, cela double sa force aĂ©rienne ».

Et, ça, les AmĂ©ricains le savaient mieux que quiconque, et malgrĂ© les alĂ©as de leur containment de l’Iran, ils ont officialisĂ© leur deal avec les Qataris. Ce qui, quelque part, correspond Ă  une certaine logique : ne pas laisser les SĂ©oudiens avoir la grosse tĂȘte et se croire tout permis.

Pourquoi, dÚs lors, devrions-nous renoncer ?

Q. Si je vous comprends bien, renoncer à ce contrat serait un erreur ?

Oui. Colossale. Vous l’avez bien vu, le rappel Ă  l’ordre du Qatar par ses pairs du Conseil de coopĂ©ration du Golfe (CCG) – ni mĂȘme les piques du prĂ©sident amĂ©ricain, Donald J. Trump, Ă  destination des Qataris – n’ont fait renoncer ni l’administration US ni l’administration qatarie Ă  cette vente. Pourquoi devrions-nous asseoir sur la vente de nos Rafale ?

Q. Parce qu’on va, sans doute, nous le demander ?

Jacques Borde. Qui, on ? Sur les six membres du CCG, deux n’en feront rien. Le Qatar, bien Ă©videmment. Et probablement Oman qui est en retrait avec ses petits camarades sur la position Ă  adopter vis-Ă -vis de Doha.

Quant aux Égyptiens, ils commencent (mais c’était Ă  prĂ©voir) Ă  temporiser sur le dossier qatari.

Q. De quelle maniÚre ?

Les restrictions contre les compagnies aĂ©riennes qataries Ă  peine mises en Ɠuvre, le ministre Ă©gyptien de l’Aviation civile, ChĂ©rif Fathy, a fait savoir que Le Caire levait celles portant sur l’utilisation de son espace aĂ©rien.

Plus notable, le prĂ©sident Ă©gyptien, ‘Abdu l-Fattāង Sa‘īd កusayn KhalÄ«l as-SÄ«ssÄ«, a dĂ©clarĂ© dans un entretien Ă  la Deutschlandfunk que la crise diplomatique autour du Qatar « ne devait pas dĂ©gĂ©nĂ©rer en guerre » et que « la stabilitĂ© devait ĂȘtre rĂ©tablie dans la rĂ©gion ».

Reste, bien Ă©videmment, l’administration Salmān (Arabie SĂ©oudite), et l’administration Trump. Soit deux problĂšmes bien diffĂ©rents, vous vous en doutez


Q. Dans quelle mesure ?

Je dirai que le plus gros des deux reste les SĂ©oudiens. Ceux-ci, outre leurs jĂ©rĂ©miades, vont nous agiter leur carnet de chĂšques sous le nez. Mais, bon, comme ils ont dĂ©jĂ  fait leur choix, Ă  notre dĂ©triment, sur de gros contrats, ils n’ont sans doute pas autant d’options qu’ils le croient. À part le bluff, Ă©videmment.

Quant aux Qataris, la pĂ©riode est plus que propice aux commandes en gros. Des Ăąmes charitables pourraient leur glisser Ă  l’oreille qu’ils ont encore plus besoin d’armes françaises qu’ils le pensent


Q. Vous pensez Ă  quoi, ne me dites pas que vous n’avez pas une petite idĂ©e ?

En fait, deux scenarii sont possibles :

1- placer davantage de Rafale. Et passer à 48 appareils. Budgétairement, Doha à les moyens de cette dépense ;
2- pousser les Qataris à nous commander des chars Leclerc, le meilleur au monde actuellement.

Q. En ont-ils vraiment besoin ?

Là, le problùme est multiple, mais qui ne tente rien, n’a rien :

1- les Qataris, qui ont en parc une trentaine d’AMX-30 dĂ©passĂ©s, ont commencĂ© Ă  recevoir leurs 62 Leopard 2 commandĂ©s, 16 ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© livrĂ©s ;
2- le RetEx des Leopard 2A4 de la TĂŒrk Kara Kuvvetleri2 dĂ©ployĂ©s en Syrie dans le cadre de l’OpĂ©ration Fırat Kalkanı3 est catastrophique. Les antichars russes 9K111 Fagot4 ou 9M113 Konkurs5 ont sur eux l’effet d’un ouvre-boĂźte sur une boĂźte de sardine ;
3- le RetEx des Leclerc émiratis dĂ©ployĂ© au YĂ©men est Ă  l’opposĂ© de celui des Leopardturcs. Au point de bluffer les Ă©quipages sĂ©oudiens Ă  bord de leurs M1A2S Abrams.
4- la chaĂźne des Leclerc est arrĂȘtĂ©e. Seule un grosse commande justifierait qu’on la relance.

Par ailleurs, rappelons que le Qatar devrait rĂ©ceptionner ses premiers Rafale à partir de 2018. Ce qui laisse le temps Ă  la rĂ©flexions et Ă  pas mal d’autres choses. Évidemment, tout ceci va ĂȘtre tributaire des choix de l’administration Macron.

Q. De telles ambitions ne risquent-elles pas d’ĂȘtre mal vues de Washington ?

En partie, probablement. Mais vis-Ă -vis du Qatar, le positionnement de l’administration Trump, depuis l’annonce de la vente des F-15QA, pose quand mĂȘme problĂšme.

Comme l’a dit le Pr. Birol Baskan «  maintenant de nombreux responsables qataris disent : si le Qatar soutient les terroristes, pourquoi est-ce que les États-Unis lui fournissent des Ă©quipements militaires de pointe ? ».

Q. Mais vous nous disiez que cette dĂ©cision (de vente) cadrait bien avec les intĂ©rĂȘts amĂ©ricains ?

Oui, tout Ă  fait, le complexe militaro-industriel et le Pentagonenotamment. Car comme le note encore le Pr. Baskan « certaines institutions amĂ©ricaines ne considĂšrent pas le Qatar comme un sponsor du terrorisme malgrĂ© les dĂ©clarations du PrĂ©sident Trump et d’une sĂ©rie de pays du Golfe ».

Q. Est-il toujours de l’intĂ©rĂȘt du Qatar de nous acheter des Rafale ?

Plus que jamais.

1- mĂȘme en tenant compte des nouveaux F-15QA, l’Al-QĆ«wāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-SuÊżĆ«diyyah (RSAF)6 aura de toute façon l’avantage numĂ©rique sur l’Al-Quwwāt al-Jawiyya al-Imārātiyya al-Qatariya (QEAF)7, dans les airs.
2- sans le Rafale, la RSAF va Ă©galement garder l’avantage qualitatif vis-Ă -vis de la QEAF.

Q. Pourquoi donc ?

Parce qu’en matiĂšre de suprĂ©matie aĂ©rienne, la QEAF n’aligne que 9 Mirage 2000-5 EDA (n° QA90 Ă  QA98) et 2 Mirage 2000 DP (n° 193 et 195). Un peu lĂ©ger face au parc sĂ©oudien.

Q. Mais une opposition américaine à des ventes françaises est possible ?

Tout Ă  fait. Nos amis amĂ©ricains sont quand mĂȘme les grands spĂ©cialistes du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

Voyez, d’un cĂŽtĂ©, leurs cris d’orfraie Ă  la moindre bombe syrienne faisant des victimes civiles et, de l’autre, leur maniĂšre de s’accommoder de celles Ă  porter au crĂ©dit de leurs alliĂ©s et proxies en Irak. Sans parler de leurs propres Guernica qu’à chaque fois, ils nous glissent sous le tapis du salon, avec un « Ooops ! Guys: a collateral dammage, Sorry about that »8.

Q. Et, bien Ă©videmment, cette version officielle des dommages collatĂ©raux, vous n’y croyez pas ?

Non. Disons que je ne suis pas preneur.

Comprenez bien qu’au cours des deux derniers mois, les appareils de la coalition coachĂ©e par Washington – dont tous les raids sont organisĂ©s et coordonnĂ©es par les
 AmĂ©ricains, Ă  partir de Al-Udeid Air Base9, au Qatar, je vous en dĂ©jĂ  parlĂ© Ă  deux reprises – ont bombardĂ© au moins par trois fois les troupes de l’Al-JayĆĄ al-’ArabÄ« as-SĆ«rī (AAS)10 ainsi que les milices pro-iraniennes qui vont avec. Plus, le 19 juillet 2017, un appareil de l’Al-QĆ«wāt al-JawwÄ«yĂ€ al-Arabiya as-SĆ«rī (FAAS)11, abattu par la coalition. Un Su-22 Fitter12 apparemment.

Q. Et par rapport Ă  DA’ECH et au terrorisme, nos intentions de vente au Qatar, ça n’est pas un peu gĂȘnant ?

Non, absolument pas. Grand Dieu, Ă  qui voulez-vous qu’on vende des Rafale ? À Amnesty International, peut-ĂȘtre ?

Quant au terrorisme, ça ne change Ă©videmment rien. Si vous tenez Ă  chercher querelle Ă  ceux qui font un usage douteux de leurs appareils de combat, adressez-vous plutĂŽt Ă  Riyad Ă  propos de ses frappes indiscriminĂ©es au YĂ©men. Voire Ă  l’Oncle Sam qui tape, Ă  intervalles de plus en plus frĂ©quents, sur l’AAS qui est pourtant l’armĂ©e rĂ©guliĂšre d’un pays membre Ă  part entiĂšre des Nations-unies.

Les Qataris tiennent Ă  prospĂ©rer. Leur QEAF reste, par dessus-tout, un outil de puissance rĂ©gionale. Au pire, si les SĂ©oudiens ont la grosse tĂȘte, il y aura quelques accrochages aĂ©riens avec leurs F-15. Et encore. Mais il faut bien que les enfants s’amusent


Notes

1 Enseigne à la School of Foreign Service au Qatar.
2 Ou Forces terrestres turques.
3 Bouclier de l’Euphrate.
4 Code OTAN, AT-4 Spigot.
5 Code OTAN, AT-5 Spandrel.
6 Royal Saudi Air Force, armĂ©e de l’air sĂ©oudienne.
7 Qatar Emiri Air Force, Force aĂ©rienne de l’Émirat du Qatar.
8 Oups ! Les gars : un dommage collatéral, désolé !
9 Code IATA : XJD ; code ICAO : OTBH.
10 Armée arabe syrienne.
11 Force aérienne arabe syrienne.
12 Grosso modo, encore une bonne quarantaine en parc


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