Le temps qui coule Ă©rode mĂȘme les rocs les plus solides et tend Ă  faire disparaĂźtre les Ă©motions et l’intĂ©rĂȘt portĂ©s Ă  un Ă©vĂ©nement ou une personne. Ce truisme connaĂźt comme toute bonne rĂšgle ses exceptions et Pierre Drieu la Rochelle en fait partie, lui qui a connu en 2012 une rĂ©Ă©dition chez la cĂ©lĂšbre collection de la PlĂ©iade et dont les Ɠuvres continuent Ă  ĂȘtre rĂ©Ă©ditĂ©es avec un succĂšs qui ne se dĂ©ment pas. Il faut le dire, tout chez lui fascine, tant l’Ɠuvre que l’homme, et il serait hasardeux de statuer sur lequel suscite plus d’intĂ©rĂȘt. Gilles ou Les chiens de paille seraient-ils toujours lus avec autant d’attention s’il n’avait pas Ă©tĂ© l’auteur d’Avec Doriot et Le socialisme fasciste ?

Drieu fut socialiste, maurrassien, puis fasciste, nationaliste avant de devenir pan-europĂ©en, il fut un soldat du front de la « der des ders », un dilettante, un dandy, un homme de tous les plaisirs, de toutes les angoisses, recherchant Ă  travers la multitude, l’unicitĂ©. Les conquĂȘtes fĂ©minines ne visaient qu’une chose, cesser de conquĂ©rir et ĂȘtre finalement conquis. Les paradoxes de cet homme en font un personnage difficile Ă  dĂ©chiffrer. MĂȘme sa mort, son suicide en trois temps, laisse davantage de questions que de rĂ©ponses. À l’image de ses livres dans lesquels la conclusion reste ouverte, sa vie fut en un sens inachevĂ©e, laissant libre cours Ă  mille et une hypothĂšses.

Ainsi donc, ni un biographe, ni un critique, n’aurait pu cerner cette ombre Ă©phĂ©mĂšre parmi la foule dans laquelle il marchait bien seul entourĂ© de tous, d’oĂč l’intĂ©rĂȘt d’Opinions et tĂ©moignages, un livre incontournable, et je pĂšse mes mots, pour quiconque dĂ©sire comprendre l’auteur de Beloukia.

Le critique Robert Poulet Ă©crivait dans Le calĂ©idoscope qu’un « portrait doit capter nĂ©cessairement trois Ă©lĂ©ments : l’esprit, l’Ɠuvre et le regard ».

Mais dans le cas de Drieu, impossible de rĂ©aliser cet exercice d’une seule perspective et justement, cet ouvrage nous donne une vingtaine de points de vue diffĂ©rents. Des proches ou des amateurs de Drieu, comme Robert Poulet, Lucien Combelle ou Paul Morand, ou certains auteurs plus critiques comme François Mauriac, nous donnent ici une vision parfois intimiste, parfois littĂ©raire de l’insaisissable rĂ©prouvĂ©.

Lorsque l’on place plusieurs lumiĂšres ensemble, il en ressort souvent un faisceau nous donnant une image de ce que l’on cherche Ă  voir. Ici, il en ressort plutĂŽt une mosaĂŻque de lumiĂšres, un calĂ©idoscope pour employer la mĂ©taphore de Robert Poulet, dans lequel on voit l’ensemble qui forme un tout relativement harmonieux, sans que les diffĂ©rents rayons ne se fondent totalement ensemble, Ă  la façon des pointillistes.

Et pourtant malgrĂ© cet apparent manque d’harmonie, la vie de l’écrivain en fut une de fidĂ©litĂ©. Non pas Ă  une femme ou un parti, mais d’abord Ă  lui-mĂȘme, et en politique, cette politique qui vint combler l’absence du grand amour dans sa vie, il fut fidĂšle Ă  son idĂ©e de conjuguer l’amour de la France et de l’Europe, mais aussi Ă  sa vision d’un socialisme naissant et rĂ©gĂ©nĂ©rateur, ainsi qu’à son dĂ©sir de restauration d’une certaine aristocratie et d’une autoritĂ© transcendante.

Ces portraits, originellement parus dans La Parisienne de Jacques Laurent, en octobre 1956, dans DĂ©fense de l’Occident de Maurice BardĂšche, en fĂ©vrier 1958, et dans Le Quotidien de Paris, en novembre 1982, ne dissipent donc pas toutes les brumes entourant cet ĂȘtre « plein d’ambiguĂŻtĂ© – comme le sont la vie et l’intelligence, » mais nous offrent un portrait global d’un homme au talent indĂ©niable dont le malheur fut d’avoir une vision lucide et prophĂ©tique ainsi que d’avoir Ă©tĂ© frappĂ© de l’incapacitĂ© de rester inactif. Il se devait, pour lui-mĂȘme, de prendre part aux aventures de son siĂšcle, et ce peu importe le prix Ă  payer.

Drieu la Rochelle, Opinions et témoignages, Ars Magna, 2019, 227 p.

Drieu la Rochelle, Opinions et témoignages, Ars Magna.

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