Olivier Masclef est docteur en sciences de gestion. Titulaire de la chaire du « Management du Travail Vivant » Ă  l’Ircom, il prĂ©sente dans un langage accessible la thĂ©orie du don de Marcel Mauss. Les disciplines Ă©tudiĂ©es par ce dernier sont principalement l’ethnologie et l’anthropologie. Neveu d’Émile Durkheim, adhĂ©rant trĂšs tĂŽt au Parti socialiste, Mauss milite parmi les dreyfusards, frĂ©quente Jean JaurĂšs, prend part en 1904 Ă  la fondation du journal L’HumanitĂ©. Son Ă©tude sur le don lui ouvrit de nouvelles perspectives politiques. Mauss pensait le don comme projet politique. Ainsi, il voulait « revenir Ă  de l’archaĂŻque » dans le but de crĂ©er une sociĂ©tĂ© non pas Ă©galitaire mais plus juste.

Penser le don avec Marcel Mauss par Olivier Masclef (Nouvelle Cité)

Penser le don avec Marcel Mauss par Olivier Masclef (Nouvelle Cité)

DĂšs les premiĂšres lignes de l’ouvrage, Masclef rappelle que « pour ceux qui le connaissent ou ont dĂ©jĂ  entendu parler de lui, Marcel Mauss est le penseur du don par excellence. L’Essai sur le don, le travail qui l’a rendu cĂ©lĂšbre, a eu une influence dĂ©terminante sur la sociologie française et la philosophie ». L’auteur poursuit son analyse : « malgrĂ© la cĂ©lĂ©britĂ© de son Essai et de son auteur, la pensĂ©e de Mauss sur le don est mal connue, pour beaucoup, elle se rĂ©sume Ă  la triple obligation donner-recevoir-rendre ».

Il est donc important de comprendre les raisons objectives pour lesquelles les pensĂ©es de Mauss sur le don sont mĂ©connues. Le professeur en management donne la rĂ©ponse suivante : « paradoxalement il est peu lu. Il est vrai que l’Essai sur le don est un texte mal Ă©crit au regard de nos canons acadĂ©miques modernes. Comme son nom l’indique, c’est un essai. Bien que volumineux et trĂšs riche (trop ?) de notes de bas de page multipliant commentaires et bibliographie, le texte semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit rapidement : trop de phrases, complexes, peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es de façons diffĂ©rentes ; des passages semblent se contredire ; d’autres sont difficilement comprĂ©hensibles. »

Nonobstant ces dĂ©fauts rĂ©vĂ©lĂ©s par l’auteur, l’Essai sur le don influence une partie du monde intellectuel. Masclef prĂ©cise que Mauss « foisonnait d’idĂ©es gĂ©niales », mais lorsqu’il « avait Ă  peine commencĂ© une recherche, il imaginait dĂ©jĂ  la suivante. Quand certains de ses contemporains et amis produisaient des travaux achevĂ©s – le grand exemple Ă©tant les ouvrages trĂšs charpentĂ©s de Durkheim – lui avait du mal Ă  finir et Ă  mettre en forme les siens ».

Cependant, les travaux de Mauss proposent des rĂ©flexions trĂšs intĂ©ressantes, notamment en les mettant en lien avec notre Ă©poque. Elles permettent de comprendre – entre autres – ce que nous avons perdu (ou gagnĂ©). En effet, « le don n’est plus le fait social total qui constitue notre sociĂ©tĂ© moderne. Il est devenu un mode de rĂ©gulation sociale parmi d’autres. Ensuite, le don, de contrainte et intĂ©ressĂ© est devenu, avec le temps, libre et gratuit. »

Néanmoins, la gratuité absolue et sans contrainte est-elle réellement un progrÚs ? Nous ne le pensons pas.

Nos sociĂ©tĂ©s consumĂ©ristes, comme chacun sait, promeuvent l’individualisme et l’immĂ©diatetĂ©. Or « dans les sociĂ©tĂ©s analysĂ©es par Mauss, tous les individus sont ainsi imbriquĂ©s, mĂ©langĂ©s sans ĂȘtre fusionnĂ©es les uns aux autres. Le collectif est la rĂ©fĂ©rence unique ». Toutefois, Masclef prĂ©cise cette idĂ©e en expliquant que le collectif comprend « la famille, le clan ou la tribu, mais il s’étend aussi aux ancĂȘtres, aux esprits, aux dieux, aux forces de la nature, aux totems ». En rĂ©alitĂ©, les groupes Ă©tudiĂ©s par les ethnologues ou les anthropologues ne comprennent pas que les individus sous leurs yeux. Effectivement, le groupe analysĂ© « prĂ©suppose trois cercles concentriques : d’abord le groupe actuel composĂ© des autres individus vivants, ensuite le groupe passĂ© composĂ© des individus morts mais qui sont toujours prĂ©sents et agissants (ancĂȘtres, esprits des morts, etc.) et enfin le groupe composĂ© de forces strictement cosmiques (dieux, esprits de la nature, animaux shamaniques, totems, etc.) ».

L’auteur prend le soin de rappeler ces faits, car les lecteurs doivent savoir que « les rĂ©flexions de Mauss sur le don portent sur ce type de sociĂ©tĂ©s ». Dans celles-ci, « l’ĂȘtre humain y est incapable de se dĂ©finir seul, de se penser seul, de vivre seul ». Masclef prĂ©cise que « l’individu Ă  proprement parler n’a que trĂšs peu de valeur. Seuls la famille, la tribu, le clan, et les clans voisins ont de la valeur. Seul le groupe fait vivre, et on vit et on meurt pour lui ». Ainsi, les liens trĂšs Ă©troits et les obligations envers les membres d’un mĂȘme groupe, au sens strict ou Ă©largi, renforcent la coercition sociale. Cette derniĂšre permet de mieux comprendre l’obligation du don, de sa rĂ©ception et l’inĂ©vitable retour d’ascenseur. Dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques pratiquant le don, il demeure fondamental de rendre, d’une maniĂšre ou d’une autre, ce qu’on a reçu afin de prĂ©server le caractĂšre positif de cette action.

Ce triptyque donner-recevoir-rendre, que nous qualifions de vertueux, annule de fait les dĂ©rives que nous connaissions tous, notamment avec les associations caritatives contemporaines. En effet, elles encouragent, de maniĂšre consciente ou non, l’assistanat. Dans nos sociĂ©tĂ©s de consommation, ou la jouissance immĂ©diate fait figure de valeur primordiale, celui qui reçoit le don ne se trouve nullement obligĂ© de le rendre. En consĂ©quence, il n’a plus Ă  se soucier du lendemain, ni de celui qui donne. Il ne cherche pas non plus Ă  comprendre les motivations du donateur. Tout ceci renforce l’irresponsabilitĂ©. Assistanat et irresponsabilitĂ© forment Ă  nos yeux un couple corrupteur. La philosophie du don permet de mieux dĂ©couvrir les organisations humaines passĂ©es et les liens forts qui existaient alors entre les individus.

Rappelons que l’Essai sur le don, sous-titrĂ© forme et raison de l’échange dans les sociĂ©tĂ©s archaĂŻques, est paru en 1923-1924 dans l’AnnĂ©e Sociologique (1).

DĂ©jĂ , Mauss voyait les dĂ©rives de « la sociĂ©tĂ© moderne qui se dĂ©ploie sous ses yeux. L’ĂȘtre humain n’a eu de cesse que de s’émanciper de presque tout ce qui fait justement le cƓur de la thĂ©orie du don chez Mauss : la norme, la loi du groupe, le poids de la famille, le rĂŽle des traditions, l’injustice des punitions et des sanctions, la religion ». Aussi curieux que cela puisse paraĂźtre, cette pensĂ©e peut ĂȘtre qualifiĂ©e de traditionnelle. Toutefois, Masclef dĂ©fend une idĂ©e Ă  laquelle nous ne souscrivons pas : « ce n’est pas seulement liĂ© Ă  la sociĂ©tĂ© marchande, moderne ou au libĂ©ralisme. C’est une lame de fond qui transforme l’histoire de l’Occident depuis deux mille ans ». Nous aurons peut-ĂȘtre l’occasion d’en discuter avec l’auteur (2).

Le don reste omniprĂ©sent dans nos sociĂ©tĂ©s « car malgrĂ© les efforts menĂ©s par la ModernitĂ© pour s’affranchir des normes anciennes et des contraintes communautaires, le don maussien survit dans les replis de nos sociĂ©tĂ©s : invitations donnĂ©es et rendues, cadeaux diplomatiques, Ă©changes de politesses et rĂšgles de biensĂ©ance, etc. ». En dĂ©pit de ce constat, l’auteur, il semble mĂȘme le regretter, expose que « le don n’est plus ce phĂ©nomĂšne qui engage toutes les dimensions de la vie humaine et qui produit tout le groupe ».

Dans son Ă©tude, une excellente entrĂ©e en matiĂšre, Masclef revient sur les diffĂ©rents systĂšmes – potlatch et kula par exemple – en expliquant leurs fonctionnements. Il Ă©voque, briĂšvement, les fondamentaux de ces sociĂ©tĂ©s primitives qui pratiquaient le don comme mode d’organisation sociale. L’auteur maĂźtrise trĂšs bien son sujet et sa pĂ©dagogie ravira les lecteurs. Les enseignements dĂ©livrĂ©s permettent de dĂ©florer le vaste et important sujet du don. Ils donnent Ă©galement envie de creuser cette question du don dans notre sociĂ©tĂ© moderne, Ă©crasĂ©e par l’individualisme et le consumĂ©risme. À bien y rĂ©flĂ©chir, n’y a-t-il pas plus de bonheur Ă  donner qu’à recevoir, comme il est Ă©crit dans les Actes des ApĂŽtres (20, 35) ?

Notes

(1) L’AnnĂ©e sociologique est une revue semestrielle française de sociologie fondĂ©e en 1896 par Émile Durkheim, qui en fut Ă©galement le directeur. Elle a Ă©tĂ© publiĂ©e annuellement jusqu’en 1925, puis a recommencĂ© sa parution sous le nom d’Annales sociologiques entre 1934 et 1942. AprĂšs la IIe Guerre mondiale, elle a Ă  nouveau Ă©tĂ© publiĂ©e sous son premier nom l’AnnĂ©e sociologique.

(2) Nous renvoyons à notre neuviÚme ouvrage, Les Crises, auto-édition, octobre 2016.

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