Autrefois, seuls les gĂ©nĂ©raux Ă  la retraite contaient leurs batailles passĂ©es. Aujourd’hui, tous les anciens combattants du rock s’y mettent ; pas forcĂ©ment sous forme de mĂ©moires stricto sensu, mais souvent sous celle d’autofictions plus ou moins autofictionnelles.

L’avantage du genre, c’est qu’il est rare que ses auteurs s’y prennent trop au sĂ©rieux, comme si la musique binaire amenait une sorte de distance.

Pierre Robin, donc, et son groupe mort-nĂ©, Jeunesse dorĂ©e, duo formĂ© avec un cousin alter ego assez dandy, mais dont la chemise dĂ©passait toujours du pantalon, faute impardonnable, vu les canons vestimentaires de l’époque. Jeunesse dorĂ©e ? Formation emblĂ©matique des annĂ©es quatre-vingt ; en fait, qui aurait bien voulu l’ĂȘtre, mais avec un notoire insuccĂšs, n’ayant jamais sorti le moindre disque. Mais qui voulait pourtant rivaliser avec les maĂźtres anglais du genre, on cite dans le dĂ©sordre et sans ordre de prĂ©fĂ©rence : Joy Division, Spandau Ballet, Cabaret Voltaire, Depeche Mode, Kraftwerk, Duran-Duran et autres « Groupes pop Ă  mĂšches », auquel l’auteur de ce livre vient par ailleurs de consacrer un ouvrage Ă©ponyme des plus Ă©rudits (Actes-Sud Rock).

Pierre Robin, encore, ses amis vous le confirmeront, n’est un pas optimiste forcenĂ© et on ne voit guĂšre d’autre que lui pour incarner Ă  la perfection ce joli proverbe corse : « Il suffit que je me mette Ă  fabriquer des chapeaux pour qu’il naisse des hommes sans tĂȘte. »

Pourtant, on se poile Ă  chacun de ses paragraphes et phrases. On se gondole d’autant plus quand on connaĂźt mieux les personnages se dissimulant derriĂšre ce roman Ă  clefs. Mettons, au hasard, les joyeux trublions de la bande de Jalons, un flamboyant homosexuel d’extrĂȘme droite, par ailleurs biographe brillant d’auteurs nationalistes affichant prĂšs de deux siĂšcles au compteur et dont il est, fortuitement, souvent le seul Ă  se souvenir des noms.

Et Marc, personnage des plus attachants, maĂźtre d’Ɠuvre de ce possible 45 tours de Jeunesse dorĂ©e, avortĂ© avant terme ; jeune lui aussi, mais guĂšre dorĂ©, puisque n’étant pas issu des beaux quartiers haussmanniens. Soit le seul qui, dans ce livre, ne joue pas un rĂŽle, ne se dissimule pas derriĂšre des postures, pauvre habitant du Val-d’Oise qu’il est, Ă  risquer les quolibets des usagers de trains de banlieue, Ă  cause de ses platform boots et de son maquillage Ă  paillettes. Être glam Ă  Ermont-Eaubonne au siĂšcle dernier, c’était peut-ĂȘtre aussi cela, ĂȘtre rock ; en tout cas plus rock que les duettistes de
 Jeunesse dorĂ©e, au hasard. Marc est donc, tout bien pesĂ©, le vĂ©ritable hĂ©ros de ce livre
 Working Class Hero, comme chantait John Lennon.

Pierre Robin, pour finir, dont ce livre est donnĂ© en quatriĂšme de couverture pour ĂȘtre son « premier et dernier roman », est un fin styliste. Il y a chez lui Ă  la fois du souffle et de l’inspiration ; des regrets, mais pas de rancƓur. De la mĂ©lancolie, mais pas de nostalgie. Comme quoi, cet Ă©phĂ©mĂšre romancier montre qu’il sait ĂȘtre un vĂ©ritable Ă©crivain, grĂące Ă  ces pages fignolĂ©es au cordeau, et dĂ©montre, surtout, qu’il y a parfois plus de grĂące Ă  manquer les choses qu’à les rĂ©ussir. C’est peut-ĂȘtre cela aussi, l’autre nom du talent littĂ©raire, de ce talent tout court qui, on l’espĂšre, ne demeurera pas en Ă©ternel devenir.

Erickbonnier Ă©diteur. 188 pages 18 euros.