À la veille de la Sainte Semaine des Passions de Notre Seigneur et de la fĂȘte de Sa lumineuse RĂ©surrection, nous voulons donner au lecteur les sources de la musique ukrainienne de l’époque baroque ; elle a servi de base pour le dĂ©veloppement ultĂ©rieur de la musique classique russe et ukrainienne.

Depuis toujours l’Ukraine est cĂ©lĂšbre par ses voix douces, ses chants pĂ©nĂ©trants et ses musiciens talentueux. La musique mĂȘme est prĂ©sentĂ©e en Ukraine plutĂŽt par la voix humaine, et un bon chanteur ou chanteuse faisait la gloire de sa famille, paroisse ou village. Aujourd’hui, chaque ville et chaque village, chaque universitĂ© ou lycĂ©e et surtout chaque paroisse a son chƓur capable de chanter en quatre voix les plus belles Ɠuvres de nos anciens compositeurs.

Dans mon enfance (on honorait alors beaucoup plus les traditions), j’écoutais avec dĂ©lice la chanson populaire qui rĂ©sonnait entre les maisonnettes blanches entourĂ©es des fleurs et des vergers. C’était des mĂ©lodies simples, profondes et connues depuis des siĂšcles par tout le monde ; une voix se levait et une ou quelques autres reprenaient avec elle le chant sous le ciel ouvert ; les gens se rĂ©unissaient dans leurs cours, en oubliant les engins Ă©lectriques, et ils chantaient jusqu’aux temps prĂ©sents oĂč les murs de fer ou de bĂ©ton se sont Ă©levĂ©s entre les voisins – puis la chanson s’éteignait peu Ă  peu


Cette annĂ©e, nous fĂȘtons les 250 ans d’un extraordinaire compositeur ukrainien – Artemiy Loukyanovitch Vedel (1767-1808). À l’étranger, il est connu dans le cercle assez limitĂ© des connaisseurs du chant orthodoxe. Avec deux autres compositeurs ukrainiens de la fin du XVIIIe – dĂ©but du XIXe, Maksime Berezovskiy et Dmitriy Bortnianskiy, il prĂ©sente la trinitĂ© des gĂ©nies de la musique religieuse ukrainienne et russe.

Artemiy Vedel est nĂ© en 1767, trois ans aprĂšs la fin de l’État cosaque, Ă  l’époque oĂč on gardait encore les coutumes Ă©tablies par les vieux hetmans ukrainiens et par les confrĂ©ries culturelles, religieuses et scientifiques des cosaques. Il a fait ses Ă©tudes Ă  l’acadĂ©mie Kievo-Mogilanska oĂč, parmi les sept sciences libres, on Ă©tudiait aussi la musique. L’école des chanteurs de l’AcadĂ©mie Ă©tait organisĂ©e un siĂšcle avant ; Ă  l’époque de Vedel, elle comptait Ă  peu prĂšs 300 chanteurs ! Et c’était un des nombreux chƓurs de cette université cosaque !

À l’AcadĂ©mie comme dans les nombreux collĂšges ukrainiens, on apprenait l’exĂ©cution chorale et instrumentale Ă  la fois. DĂšs le dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, une grande et cĂ©lĂšbre Ă©cole de musique existait dĂ©jĂ  dans une ancienne ville cosaque de Gloukhiv, destinĂ©e Ă  prĂ©parer pour « l’exportation » Ă  la cour impĂ©riale les meilleurs musiciens, les chanteurs et les chefs de chƓur.

Les compositeurs Bortnianskiy et Berezovskiy, par leur formation de base, appartenaient Ă  cette Ă©cole de Gloukhiv ; ils continuaient leurs Ă©tudes en Italie et travaillaient pour la chapelle de la cour du tsar Ă  Saint-PĂ©tersbourg. L’histoire a conservĂ© pour nous leurs biographies, leurs portraits et quelques archives.

Mais le destin d’Artemiy Vedel est diffĂ©rent. AprĂšs un court sĂ©jour dans la capitale de l’empire, il revient Ă  Kiev, sa ville natale, oĂč il continue ses priĂšres et ses compositions
 Il est fils de bourgeois (un grade dans l’empire) kiĂ©viens ; son pĂšre Loukian est un artiste (sculpteur sur bois) qui fait ses Ɠuvres pour l’église. Sa maison familiale se trouve proche de l’avenue principale kiĂ©vienne Khrestchatyk.

On ne connaĂźt ni la date exacte de naissance de Artemiy Vedel, ni son portrait. Il ne nous reste que quelques manuscrits de ses Ɠuvres et quelques souvenirs de lui dans les mĂ©moires de ses Ă©lĂšves. Car aprĂšs avoir quittĂ© la capitale, il travailla modestement Ă  Kiev et Ă  Kharkiv comme professeur de chant et comme chef des choristes.

Le portrait Ă©tonnant de notre compositeur nous a Ă©tĂ© laissĂ© par son Ă©lĂšve – un vĂ©nĂ©rable archiprĂȘtre et un compositeur de musique religieuse P. Tourtchaninov. Dans son autobiographie de vingt pages (elle n’a jamais Ă©tĂ© traduite dans aucune langue), les deux tiers sont consacrĂ©s Ă  Vedel ; citons-le en retrouvant la personnalitĂ© surprenante de Vedel. Pour la premiĂšre fois le jeune Tourtchaninov avec le gĂ©nĂ©ral-gouverneur de Kiev Levanidov Ă©coute l’interprĂ©tation de Vedel d’un concerto religieux oĂč il chante le solo de tĂ©nor : « À peine Vedel chanta le gĂ©nĂ©ral et tous les prĂ©sents furent Ă©levĂ©s au ciel de joie, et moi j’oubliais oĂč j’étais et je ne pouvais qu’admirer le chant cĂ©leste de Vedel ». Ainsi Vedel fut engagĂ© par le gĂ©nĂ©ral pour travailler avec son chƓur.

Vedel compose pour le grand monastĂšre de Kiev – la Lavra. Et Tourtchaninov nous raconte qu’en chantant ses Ɠuvres avec les chƓurs des moines, Vedel pleura comme pleurĂšrent tous ceux qui assistaient Ă  la liturgie : « Il avait une trĂšs belle apparence et la piĂ©tĂ© rayonnait dans tous ses actes. »

Ici, le portrait spirituel de Vedel peut ĂȘtre comparĂ© avec celui de son cĂ©lĂšbre compatriote Gogol : « À cette Ă©poque il avait 27 ans ; et quand le gĂ©nĂ©ral lui a offert le grade de capitaine et de son adjudant – plusieurs parents dĂ©siraient marier leurs filles avec lui, mais Vedel Ă©tait si chaste qu’il Ă©vitait toujours la compagnie des femmes et ne visitait que ses amis les professeurs de l’AcadĂ©mie ; il ne faisait que lire l’Évangile et les PĂšres de l’Église, et composer de la musique. Il se portait si sagement avec ses camarades laĂŻques qu’ils ne pouvaient jamais remarquer son extrĂȘme religiositĂ©. »

Mais dans ce caractĂšre d’un ermite pieux, on voit aussi un gĂ©nie de la musique et de la pĂ©dagogie : en route, en voyageant Ă  Kharkiv pour cĂ©lĂ©brer l’arrivĂ©e du gouverneur, Vedel Ă©crit un concerto choral et ensuite il le chante magistralement avec le chƓur local qu’il entraĂźne avec une rapiditĂ© prodigieuse.

Vedel cherche Ă  accomplir son destin spirituel et se retrouve novice au monastĂšre de Kiev – la Lavra. Il ne peut plus travailler comme musicien (l’ordre de l’empereur Paul a liquidĂ© l’existence des nombreux collectifs de choristes et de musiciens). Les moines le prennent pour un fou, mais notre tĂ©moin Tourtchaninov dĂ©ment cela ; il raconte sa rencontre Ă©mouvante avec Vedel qui voulait quitter le monastĂšre « oĂč ils voulaient l’accoutumer Ă  manger, Ă  boire et Ă  dormir ; dans tout cela il ne restait pas en arriĂšre dans le monde des laĂŻques. »

La suite de sa vie est plus mystĂ©rieuse et tragique. On sait que Vedel devait Ă©crire un concerto en l’honneur de l’empereur Paul, mais au lieu du concerto, il envoya Ă  l’empereur une lettre secrĂšte (oĂč dit-on, il aurait Ă©voquĂ© la mort Ă  venir du monarque).

En consĂ©quence, Paul donna l’ordre d’enfermer Vedel dans un asile d’aliĂ©nĂ©s avec des invalides sans lui donner ni papier, ni encre, ni plumes. Tourtchaninov, comme plusieurs gens de Kiev, visitait Vedel Ă  l’asile oĂč il menait une vie pleine de priĂšres, et lĂ , Tourtchaninov avoua que Vedel possĂ©dait un don prophĂ©tique : au jour et Ă  l’heure de la mort de Paul, il annonça qu’Alexandre montait sur le trĂŽne.

Tous les amis proches de Vedel, surtout les prĂȘtres, ne voyaient pas la folie en lui, mais un don de sublime priĂšre et de prophĂ©tie. Huit ans aprĂšs, peu avant sa mort, Vedel put rentrer chez son pĂšre oĂč il Ă©tonna tout le monde par son dernier et doux discours, puis il trĂ©passa dans son petit jardin en rĂ©citant une priĂšre.

Vedel a Ă©crit presque toutes ses Ɠuvres avant d’entrer au monastĂšre ; il gardait la tradition d’un concerto polyphonique nĂ© dans la musique ukrainienne Ă  l’époque des cosaques, mais chez Vedel ce concerto a dĂ©jĂ  plusieurs parties et il acquiert les traits d’une symphonie chorale.

Les thÚmes de ses concertos sont les psaumes, les vers et les tropaires liturgiques byzantins ; la mélodie des concertos est attachée fortement aux paroles et puise ses sources dans les chansons ukrainiennes populaires.

On ne se propose pas de faire une analyse musicale poussĂ©e, mais on veut souligner que la musique d’Artemiy Vedel ne laisse personne indiffĂšrent ; la sublimitĂ© de l’esprit et l’extrĂȘme virtuositĂ© avec une consolation profonde sont les trois piliers de son art musical et orthodoxe.

Pour le comprendre, il faut l’écouter (ou le chanter si vous pouvez), et pour Ă©couter Vedel, il faut le meilleur chƓur ; pour moi, c’est le chƓur de chambre « Kiyv » sous la direction de Mykola Gobdytch.

 

On peut Ă©couter sur un site ukrainien les sublimes vĂȘpres de Vedel : http://1576.ua/audio/660, ses vingt et un concertos se retrouvent sur les trois liens suivants http://1576.ua/audio/661, http://1576.ua/audio/662, http://1576.ua/audio/663 ou sur youtube si vous avez la patience pour les trouver et admirer la divinitĂ© des concertos 1, 9, 10 et 11.

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