8 juin 2016

L’hédonisme, fléau de notre époque

Par Philippe Randa

La France subit une énième confrontation gouvernement-syndicats, cette fois pour la Loi El Khomri sur le travail, tandis que le week-end dernier, en Suisse, un référendum d’initiative populaire a donné lieu à un rejet par 76,9 % des électeurs du « revenu de base inconditionnel », soit le versement pour tous les citoyens, dès leur naissance, quelle que soit leur situation personnelle, d’une somme forfaitaire, allouée à vie et devant leur assurer un minimum vital, sans contrepartie aucune.

Ces deux événements semblent a priori sans rapport direct ; ils participent pourtant l’un et l’autre de la même volonté de déconsidérer la valeur du travail sur laquelle se sont bâties les sociétés occidentales…

D’abord parce que les grèves suscitées depuis quelques jours en France principalement par la CGT vont cesser à la veille de l’Euro de football ; il n’est pas envisageable, concevable, acceptable, pensable, d’empêcher ou de contrarier un tant soi peu un tel événement sportif, véritable tabou citoyen. Tout le monde l’admet comme une évidence incontournable.

Les grèves, ajoutées aux intempéries récentes, ont occasionné, directement ou indirectement, des millions d’euros de pertes pour beaucoup d’entreprises, avec des conséquences directes et inéluctables : la mise au chômage de milliers de Français supplémentaires, l’affaiblissement passager ou durable des PME et des TPE…

Ces grèves ont ainsi ralenti toute l’économie du pays qui tarde tant, nous serine-t-on, à redémarrer… et donc, autre conséquence inévitable, ont contribué à davantage paupériser à terme les plus démunis de nos concitoyens, tout en divisant un peu plus encore les Français entre eux à moins d’un an de l’élection présidentielle…

Pourtant, ces grèves ne semblent avoir dans l’Opinion publique qu’une importance négligeable ! Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit un dicton populaire.

Bloquer l’activité économique, c’est la normalité d’une société autoproclamée démocratique, si sourcilleuse de « valeurs » assurées d’être « républicaines », à défaut d’être précisées… Mais Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, a tenu à bien le faire savoir : « Personne n’a dit : “On va bloquer l’Euro”. On n’est pas stupide. »

Et la CGT, principale centrale syndicale – peut-être plus pour longtemps –, sait bien qu’elle devra, comme ses consœurs, forcément cesser toutes ses actions un mois durant (jusqu’au 10 juillet, fin de l’Euro de foot)… et qu’elle ne pourra rien entreprendre à nouveau contre l’économie française avant septembre, pour cause de sacro-saintes vacances d’été durant lesquelles, pour la majorité de nos concitoyens, il n’est pas question, voire « interdit », de « penser travail ». Pas question pour les derniers syndicalistes – espèce s’il en est en voie de disparition – de braquer trop ostensiblement l’Opinion publique contre eux et plus encore contre leurs derniers avantages acquis, dont celui de leur douteuse représentativité…

Ce que les citoyens subissent, bon gré, mal gré, au détriment de leurs heures de travail, il n’est pas question qu’il en soit de même avec leurs journées de farniente…

L’Initiative populaire « Pour un revenu de base inconditionnel » en Suisse ce week-end est assise sur la même logique anti-travail… et il serait dangereux de croire cette utopie mortifère enterrée sous les 76,9 % de bulletins de vote qui l’ont rejetée… Les instigateurs de cette fumisterie économique, loin d’être dépités, sont au contraire plus combatifs que jamais. Ainsi Daniel Häni, l’un de ses coauteurs, a immédiatement fait savoir haut et fort que celle-ci avait bel et bien remporté dimanche une victoire… fut-elle seulement, mais justement, morale : « En tant qu’homme d’affaires, je suis réaliste et je m’attendais à un “oui” de l’ordre de 15 %, mais il semble que nous soyons plutôt à plus de 20 %, voire peut-être à 25 %. Je trouve ça fabuleux, sensationnel », s’est-il réjoui dès les premières annonces du résultat à la télévision suisse… Il a ajouté : « Quand je vois l’intérêt porté (au sujet) par les médias, y compris à l’étranger, je me dis que nous lançons là une tendance… »

Une « tendance », oui… ou plutôt un premier coup de boutoir qui ne sera pas sans suite… 23 %, score définitif, ce n’est pas rien, c’est même beaucoup : c’est 1 électeur sur 4 en Suisse, pays où la valeur du travail n’a jamais été particulièrement remise en cause…

Que l’on imagine le résultat final d’un tel référendum pour ou contre « un revenu de base inconditionnel » s’il devait se tenir un jour en France…