26 octobre 2019

Bientôt une présidence « Gilet Jaune » Cinq Étoiles à Tunis ?

Par Georges Feltin-Tracol

À la fin du XIXe siècle quand les grandes puissances européennes se disputaient des colonies en Asie, en Océanie et en Afrique, le beylicat de Tunis devint l’objet de la convoitise de la République française et du jeune royaume d’Italie. Au début de la Ire Guerre mondiale, Berlin et Vienne cherchèrent à se rallier Rome en lui offrant comme compensation territoriale cette terre d’Afrique du Nord. Devenue protectorat français, la Tunisie accueillit une importante communauté italienne si bien que le peuple tunisien a pris certains traits de caractère français et italien. Pour preuve, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 15 septembre dernier.

Suite à la disparition du président Béji Caïd Essebsi, l’échéance électorale est avancée de quelques mois, précédant ainsi les législatives du 6 octobre. Vingt-six candidats se présentent. La participation est faible : seulement 48,98 % de votants, soit environ trois millions et demi de suffrages. Outre cette forte abstention, le dépouillement exprime un désaveu cinglant pour l’ensemble de la classe politique : Abdelfattah Mourou, le candidat du parti islamiste Ennahdha, n’arrive que troisième ! Le Premier ministre en exercice, Youssef Chahed, n’obtient que 7,38 % des voix et une humiliante cinquième place.

Actuellement en détention provisoire pour une sombre affaire de blanchiment d’argent et de fraude fiscale, l’homme d’affaires Nabil Karoui se qualifie pour le second tour avec 15,58 %. Il doit affronter la surprise du scrutin, le vainqueur du premier tour, Kaïs Saïed (18,40 %, soit 620 711 suffrages). Très impliqué dans les événements de la « Révolution du Jasmin » en 2011, Kaïs Saïed, 61 ans, préside depuis 1995 l’Association tunisienne de droit constitutionnel. Juriste de formation, ce professeur–assistant en droit constitutionnel se fait connaître du public grâce à de nombreuses invitations à la télévision et à la radio après 2012.

Peu charismatique, ce médiocre orateur moqué pour son ton monocorde agit tout au long de la campagne en candidat anti-Système plus que méfiant à l’égard des formations politiques. En effet, cet indépendant refuse l’aide de tout parti politique, ne tient aucune réunion électorale et ne fait coller aucune affiche. Il rejette le moindre financement public de sa campagne. Il peut néanmoins s’appuyer sur ses nombreux étudiants, passés et présents, ravis par l’austérité du personnage. Le francophone Saïed se distingue des autres candidats en parlant l’arabe littéraire et non pas l’arabe dialectal tunisien. Ses propos enchantent une opinion guère habituée à entendre un vocabulaire fort châtié.

Kaïs Saïed apparaît comme le croisement politique réussi des « Gilets Jaunes » français et du Mouvement Cinq Étoiles en Italie. Il réclame, d’une part, le mandat révocable des élus locaux et, d’autre part, une démocratie directe à l’échelle municipale et régionale. Il envisage par ailleurs de remplacer l’actuelle Assemblée des représentants du peuple tunisien par une assemblée de 165 membres élus au suffrage indirect par les élus locaux dans des circonscriptions régionales. Ce programme décentralisateur rappelle celui du dissident russe Alexandre Soljenitsyne dans son essai de 1990, Comment réaménager notre Russie ?, ainsi que les idées du constitutionnaliste et homme politique proche de la Lega dans la décennie 1990, Gianfranco Miglio. On peut aussi y deviner l’influence des idées du colonel Kadhafi et de la Jamahiriya arabe libyenne, ancienne colonie italienne voisine, qui pratiquaient un modèle alternatif de démocratie participative encadrée.

Comme Soljenitsyne et Miglio, Kaïs Saïed ne cache pas son conservatisme. Il réprouve l’exhibitionnisme public des dyssexualités type Gay Pride. Il s’élève contre l’égalité successorale entre les hommes et les femmes, ce qui pourrait lui attirer le vote des islamistes. Il ne craint pas d’approuver la peine de mort. La Tunisie applique un moratoire depuis 1991. S’il est élu président, il suspendra ce moratoire pour les crimes les plus graves dont les actes terroristes. Aux abolitionnistes de la peine capitale, il répond ne pas vouloir imiter l’hypocrisie de bien des États qui l’ont supprimée, mais qui ordonnent des exécutions extra-judiciaires à l’étranger. Farouche adversaire de la peine de mort dans l’Hexagone, François Hollande avoue dans « Un président ne devrait pas dire ça… » avoir décidé plusieurs opérations « homo » (pour « homicides ») contre des terroristes islamistes au Proche-Orient et en Afrique.

Tant par sa personnalité que par ses idées fort sympathiques, Kaïs Saïed se singularise de ses concurrents. S’il remporte le second tour, comment toutefois pourra-t-il gouverner sans le recours à un quelconque parti politique ? À moins qu’il n’établisse un dialogue permanent, franc et massif avec le peuple. Ce serait alors une véritable révolution et le symptôme notable que tout devient possible pour n’importe quel quidam bien élevé.

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