20 août 2026

Philippe Pichon, le souci de déplaire et l’humeur de ses lectures

Par Fabrice Dutilleul

(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)

Mille pages[1],trois volumes, le contraire d’un pensum. On commence par le parcourir, la curiosité en éveil, admirant la liberté d’un ton qui, parfois, exaspère, mais qui toujours stimule. On sait déjà qu’on le reprendra souvent.

C’est une somme qui appelle et même exige la controverse. Angelo Rinaldi (à qui le second tome est dédié), Renaud Matignon et Julien Gracq, les maîtres de lecture de Philippe Pichon, l’auraient (sûrement) qualifié d’épatante. Un grincheux, critique littéraire en vogue, la trouve « insupportablement formidable et formidablement insupportable », façon paradoxale de remarquer que, dans la détestation comme dans l’approbation, elle ne laissera personne indifférent et fera date.

Ceux qui la jugent en fonction de leur goût personnel s’étonnent sur un ton aigre que Pichon non seulement ne les partage pas, mais encore les rudoie à coups de formules dédaigneuses. Comment, répètent-ils, cet ancien flic devenu écrivain, dandy de la fanfaronnade ose-t-il parler de haut et de loin avec une pareille ardeur saccageuse de Philippe Sollers (leur sosie de la nouvelle nouvelle critique), Francis Ponge et Henri Michaux, Christine Angot (qui ouvre le bal des hommages irrespectueux : « Angot, femme-tronc, écrivain immobile-home »), de beaucoup d’autres. Comment se hasarde-t-il à exécuter en quatre pages à l’écriture parfaitement maîtrisée l’esthétique de la star gallimardeuse Christian Bobin (qui a « le génie horticole ») : « Moïse chez les Indiens », « Zarathoustra pour pucelles », « Tintin au pays des groseilles qui accompagne sainte Thérèse d’Avila au parc Astérix », etc. etc. « Bobin est ce titan du minuscule qui fait du bien aux ménagères Blanche-Neige […] Il écrit sur tout. Le tragique des pommes mûres. La vraie vie des coquelicots. La timidité du gland fourbu d’un arbre en hiver. La morve des fourmis. Arpents jaunes sous ciel bleu. Bobin, c’est l’écriture en résidence secondaire. » Touché.

Pour qui se prend-il, ce Pichon ? La désinvolture, le souci de déplaire, voire de scandaliser, n’autorisent pas toutes les injustices, ni toutes les sévérités gratuitement dénigrantes. Le « portrait-vérité » de Maupassant, par exemple, méritât plus de nuances.

Nous pourrions, à notre tour, établir le répertoire de ce qui heurte nos préférences en masquant, de surcroît, la gratitude que nous devons à un critique assez personnel, d’une clairvoyance assez résolue, d’une érudition assez raffinée, pour savoir que Maurras (qu’il réhabilite royalement) n’est pas un écrivain de second rayon, ni Supervielle un poète mineur. Nous nous en gardons, parce que le projet de Pichon, la ligne générale de son entreprise et son humeur l’interdisent à l’évidence. Le premier devoir, devant un ouvrage de cette trempe, oblige à le lire pour ce qu’il a voulu être sans reprocher à son auteur, même quand il lui arrive d’indisposer par ses partis pris (à propos de Joseph de Maistre, « bouffon nihiliste d’un monde qu’il flatte en lui donnant plus de noirceur qu’il en a ») ou ses à-peu-près, de ne l’avoir pas écrit comme nous l’aurions fait nous-mêmes. Ainsi se préserve-t-on de l’incompréhension majeure, celle qui détermine à s’occuper d’un autre ouvrage que celui qui requiert l’attention et le commentaire.

Il n’y a que des panthéons égoïstes de la littérature. À chacun la sienne – journal intime de ses lectures d’initiation et journal public de ses lectures de formation. Pichon reconnaît ses maîtres avec l’espoir de se situer dans leur compagnie. Il ne cherche pas à dissimuler l’accent tonique de son grand talent, à être équitable en s’autocensurant par respect des convenances mondaines (ou éditoriales), à l’abri des nuances opportunes. Il est injuste pour mieux s’avouer, tout à soi, dans le dépit comme dans l’enthousiasme à contre-mode, vif-argent dans chacun des registres de sa sensibilité et de son art.

Si le titre n’avait pas été retenu par Morand (un autre de ces modèles), les Carnets de lectures de Philippe Pichon se seraient appelés : Mon plaisir en littérature. Un plaisir aussi péremptoire, aussi tragiquement irrigué par la vie flamboyante que l’Histoire de Haedens, les notes de Déon ou les chroniques de Nimier, autres mousquetaires des lettres françaises.

Note

[1] : À hue et à dia (2024), Deçà delà (2026) et À la diable (2028), France Univers / Michel Mourlet éditeur. (Le 3e volume a été annoncé par l’éditeur).

Philippe Pichon, Carnets de lectures d’un nomade sédentaire, France univers.

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