4 mai 2016

Entretien avec François Marchand

Par Fabrice Dutilleul

(propos recueillis par Fabrice Dutilleul).

Votre recueil de nouvelles littéraires interpelle pour deux raisons : la première est que le genre plaît aux anglo-saxons, très peu aux francophones… Pourtant , vous avez trouvé un éditeur renommé… Comment l’expliquez-vous?

En effet, les éditeurs ne veulent pas entendre parler des nouvelles. Ils estiment, et ils ont raison sur ce point, que personne n’en lit. D’un autre côté, personne ne lit non plus leurs romans. Et pourtant, ils continuent bien à en publier.

Il n’y a donc aucune raison particulière de ne pas publier aussi des nouvelles.

La deuxième raison de notre étonnement (et il est grand !), c’est le contenu idéologique de vos textes : dans « Tourisme équitable », le rebondissement se joue autour de l’humoriste Dieudonné dont vous moquez la cabale quasi-mystique autour des spectacles… Ou encore « Les Abeilles » qui dénonce la bien-pensance totalitaire sur l’invasion migratoire de notre société… Comment expliquez-vous qu’un éditeur bien assis dans la République des Lettres ait osé publier de tels textes hérétiques ?

Si vous avez des textes un peu en dehors de l’idéologie zombie actuelle et que vous avez peur des représailles, je vous donne un truc : lancez-vous dans la littérature. La meilleure façon de planquer un texte à tout jamais, c’est de publier un roman. Dans le fatras de mièvreries littéraires qui s’abat chaque jour sur les librairies, bien malin qui y débusquera votre bouquin avant qu’il soit retourné à l’envoyeur pour être pilonné. Et de toute façon, les gens sont bien trop occupés à écrire leur propre livre pour lire ceux des autres.

Sans parler du fait que la majeure partie de la population éprouve trop de difficultés à déchiffrer un texte pour être capable de le comprendre. Observez dans le métro ces lecteurs qui mettent dix minutes à lire une page d’un journal gratuit : que pourraient-ils retenir d’un roman ?

Et au cas où par inadvertance quelqu’un lirait vraiment votre livre, pas de panique : l’homme d’aujourd’hui est un solipsiste et donc il va remplacer chacune de vos phrases par une version conforme à son idéologie. J’ai constaté par exemple que la plupart des articles sur mes romans évoquaient une critique brillante du « libéralisme économique » ou de la « société libérale ». Il n’y a pourtant pas un seul mot là-dessus dans mes livres, pas plus que je ne parle de transsubstantiation, de l’anthropophagie en Nouvelle-Guinée ou de la thèse de la Terre plate.

Il est vrai qu’avant Enfilades, vos précédents romans (les trois premiers parus aux Cherche-Midi, le 4e chez Écriture), abordaient déjà des sujets sulfureux : L’Imposteur malmenait les avantages acquis dans la Fonction publique, Plan social l’étranglement économique des PME et l’hypocrisie de certains syndicats, Un week-end en famille l’horreur de ce qu’ils sont souvent pour beaucoup d’entre nous… Et Cycle mortel taclait comme il se doit les écolos-bobos et les vélibs… Pourquoi tant de haine ?

Plutôt de l’ironie. Surtout à l’encontre des gens qui se prennent au sérieux, catégorie fascinante lorsqu’on la confronte avec ce qu’elle fait réellement de sa vie. Par ailleurs, les quatre romans cités correspondent aux quatre univers que je voulais décrire : l’administration dans le premier (thème sur lequel on n’a jamais fait mieux que le « Messieurs les Ronds-de-Cuir » de Courteline), l’entreprise privée dans le deuxième, la province dans le troisième et Paris dans le quatrième.

Mais même ces différences (le siège social de Total ressemble aujourd’hui à une direction de Bercy ; tel petit village du Quercy tend à ressembler, avec son festival « lire en fête », au Ve arrondissement de Paris) s’estompent de plus en plus, si bien qu’il devient difficile désormais de situer un roman dans un monde où toute idée d’Incarnation a disparu. L’humain, pour ce qui l’en reste, devient difficile à saisir, il est hors sol et l’écrivain doit comprendre ce qu’il a dans le crâne sans les indices géographiques, sociologiques, historiques dont disposaient les écrivains de jadis. C’est une tâche difficile, en tout cas très au-dessus de ce que peut produire le cerveau d’un « auteur » moyen aujourd’hui.