1 novembre 2026

« Story » d’un flic devenu best-seller-man

Par Philippe Randa

(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle, réalisé en  1988)

Entretien avec Roger Borniche (propos recueillis par Philippe Randa)

« En France, l’on vous pardonne toujours d’avoir du talent
(je n’ai entendu aucun policier reprocher
à Roger Borniche d’en manquer),
mais on ne vous pardonne jamais d’avoir du succès »

Dans les années 70 et 80 du siècle dernier, si l’on avait demandé aux citoyens de la rue quel était alors le plus célèbre policier de France, beaucoup auraient sans hésitation répondu Roger Borniche. L’immense popularité dont jouissait cet ancien inspecteur de police n’était pas appréciée de tous, on s’en doute. Une grande partie des policiers de son époque l’accusait « d’en rajouter » et de ne pas avoir fait la moitié, sinon le quart, de ses prétendus exploits.

J’avais donc entendu trop de critiques sur ce « phénomène » pour ne pas avoir aussitôt envie de le rencontrer. Ce fut chose faite à l’occasion de mon livre Dossier complet sur la police.

Dossier complet sur la police, Philippe Randa, éditions Jacques Grancher, 1988.

Notre entretien me confirma qu’en France, l’on vous pardonne toujours d’avoir du talent (je n’ai entendu aucun policier reprocher à Roger Borniche d’en manquer), mais on ne vous pardonne jamais d’avoir du succès.

Le public, lui, ne s’y trompe pas. Des millions de livres vendus en quatorze romans toutes éditions confondues (de son premier livre Flic Story, paru en 1973 jusqu’à Dossiers très privés (nouvelles), paru en 1999).

L’authenticité fait de ses livres des reportages plutôt que des romans. Ce sont donc quelques-unes des histoires qui dorment dans les archives poussiéreuses de la police qu’il nous fait découvrir d’une manière originale, sans dissimuler la réalité sous la forme rébarbative de dossiers administratifs qui découragent les plus curieux.

« C’est cela qui fait la différence entre les ouvrages de Roger Borniche et les romans policiers classiques. Il met en scène ce qu’il a vécu, il recrée des personnages fascinants et s’il le fait avec autant de réalisme, c’est parce qu’il les a côtoyés, animés ou combattus, mais toujours bien connus », écrira-t-on de lui.

Le comédien

Né le 7 juin 1919 à Vineuil-Saint Firmin (Oise) et décédé à 101 ans le 16 juin 2020 à Mougins (Alpes-Maritime), il reçoit à douze ans son certificat d’études primaires et élémentaires, avec la mention « excellent », et est classé premier du canton de Senlis (Oise). À quatorze ans, il obtient à nouveau un certificat d’études élémentaires et primaires et à seize, il a son diplôme élémentaire.

— Tout commence pour moi quelques années avant la guerre. Mon père, peintre en bâtiment de la région de Chantilly, rêvait de me voir devenir artisan comme lui. Alors, le jour où je lui annonce froidement que je désire être chanteur de music-hall, il ne fait ni une ni deux pour me flanquer à la porte de la maison. Je gagne donc Paris à la recherche d’un engagement. Je parviens à me produire sur quelques scènes pour des salaires de misère, succédant notamment à Paul Meurisse sur les planches du Petit Casino. Pour vivre, ou plutôt pour survivre, j’ai dû faire un peu tous les métiers (représentant en papier, démarcheur…)

En novembre 1939, Roger Borniche est mobilisé dans le 503e régiment de troupes de combat. Il y complète avec succès son éducation à l’école d’officiers de réserve où il est nommé Élève officier avant d’être assigné à l’école de troupes de combat.

— La débâcle m’expédie en province avec mon unité où pendant un temps, je fais partie d’une troupe militaire qui donne des spectacles comiques, avant d’être démobilisé. Je continue alors mon métier d’amuseur jusqu’au jour où les Allemands m’annoncent qu’ils ont besoin de saltimbanques comme moi pour travailler dans leurs usines de la Ruhr. Je ne vois alors qu’un seul moyen d’échapper au Service du Travail Obligatoire.

Le 16 décembre 1943, Roger Borniche participe avec 1 500 candidats au concours écrit d’inspecteur de police nationale, ainsi qu’aux oraux de janvier 1944, qu’il réussit avec succès. 7e sur 110 finalistes, définitivement admis, il est assigné, le 1 er mai 1944, à la 5e brigade de police de sécurité à Orléans.

— Pour ma première mission, on me colle une mitraillette dans les mains pour surveiller des Résistants et des Juifs jusqu’à leur interrogatoire. Afin de ne pas participer aux événements politiques de l’époque, je donne volontairement ma démission administrative, puis vis clandestinement dans le quartier des Halles, à Paris. Le débarquement américain du 6 juin 1944 me surprend en me donnant l’occasion d’échapper à ceux qui me recherchaient.

Participant à des opérations clandestines jusqu’au mois d’août 1944, il est réintégré le 3 septembre suivant dans sa fonction d’inspecteur stagiaire de la 1re brigade régionale de la police judiciaire à Paris, commencée le 9 août.

— Et là, tout redémarre. On me remet une mitraillette dans les mains avec l’ordre, cette fois, de surveiller des collaborateurs ! Sur le champ, je rédige une lettre de démission. Un « ancien » me demande aussitôt ce que j’écris. Je lui réponds : « Ma démission. J’en ai marre, j’ai une proposition de Jean Nohain pour une tournée de théâtre avec lui ». Il m’arrache la lettre des mains, la déchire et me mute sur le champ à la Criminelle. Je me présente donc au bureau 10 du 42 rue Bassano, un splendide hôtel particulier réquisitionné après la guerre. Tous les lits avaient été retirés et chaque pièce aménagée en bureau. Accrochés aux murs sur des cintres tenus par des clous, la première chose que je vois sont différents costumes d’avocat, de clochard, etc.

Ce sont les déguisements pour les enquêtes. Aussitôt, cela fait « tilt » dans la tête de Roger Borniche dont l’instinct de comédien se réveille. Il achève brillamment ses examens d’officier de police judiciaire en 1947, et commence comme assistant de procédure publique le 5 février 1948. Il est le seul sur quinze candidats présentés pour la 1re brigade.

Oscar le ténébreux

— Un jour où je cherchais un dossier, on m’explique qu’il a été retiré par un certain commissaire Chenevier qui le conserve dans son bureau. Je m’y rends et après quelques minutes de conversation, celui-ci me pose la question de confiance : « Combien avez-vous de remboursement de frais par mois ? »… « Seize mille francs, monsieur le commissaire »… « Je vous en donne le double si vous venez dans mon équipe. »

Une telle somme, pour le jeune policier sans grands moyens, c’est une véritable fortune. Il accepte et perd provisoirement le désir de quitter la Grande Maison.

— Avant la guerre, je passais parfois sur les Radios d’alors (Radio 37, Radio PTT…), et quand je chantais une chanson du compositeur Martin, celui-ci me donnait cinq francs. Dès que je sais que je resterai policier, je vais lui rendre visite. Il tient un magasin de vente de pianos, rue du faubourg Saint-Martin. Il est très étonné de ce que je lui dis et comme je suis maintenant « flic », il me presse, en sortant de chez lui, d’aller jeter un coup d’œil à l’intérieur de L’Étape, un bar proche où, à ses dires, des gens ont l’air plus que louches. Comme il reste sur le pas de sa porte pour me voir partir, je n’ose pas me dégonfler et entre dans l’établissement. Effectivement, j’ai rarement rencontré depuis un tel nombre de « sales gueules » à la fois. Derrière le bar officie un certain Jeannot, dit « les grandes oreilles ». Je m’assois dans un coin, commande un pastis et observe ceux qui m’entourent. Je ne vois que des gus avec chaussures en croco, grosses chevalières, chaînes en or, costumes chers… Martin n’a pas tort, le bar est à l’évidence très mal fréquenté. Je reviens donc les jours suivants, m’assois à la même place et bois deux ou trois verres sans chercher à adresser la parole à personne. Cela dure jusqu’au moment où une armoire à glace s’approche de moi. « Dis-donc, toi, tu parles à personne, tu es un taciturne ? C’est quoi ton blaze ? » Je réponds le premier nom qui me vient à l’esprit « Oscar ». Alors, l’hercule me tend la main : « Tu me plais, Oscar ; tu seras Oscar le ténébreux. Moi, c’est Jo Attia. »

Le bras-droit de Pierrot le Fou ! Ainsi, grâce à lui, Roger Borniche fait dès lors partie de la bande. Quelques temps après cette rencontre insolite, la bande décide d’attaquer un convoyeur de fonds quai de la Râpée et Attia désigne « Oscar le ténébreux » pour conduire leur voiture.

— Je ne savais pas comment me sortir de cette situation, et cherchais désespérément une solution. Je finis par en parler à mon patron qui ne crut pas un mot de toutes mes « élucubrations ». Heureusement, Pierrot Le Fou, à qui je n’avais pas encore été présenté, refuse de prendre un inconnu avec lui et désigne Moustique, le chauffeur habituel de la bande pour cette agression.

Roger Borniche finit alors par convaincre son patron avec moult difficultés d’aller sur place au jour J. Les policiers arrivent en voiture et en passant devant la banque, Borniche désigne à l’intuition comme étant Pierrot Le Fou un homme déguisé en chauffeur de maître au volant d’une voiture.

— Mon patron ne me croit toujours pas et nous nous éloignons de la banque. J’insiste pour que nous fassions demi-tour et attendions tout de même pour voir s’il ne va pas se passer quelque chose. J’obtiens gain de cause, mais en manœuvrant, la voiture cale. Le destin s’acharnant contre nous, la manivelle se bloque lorsque nous voulons relancer le moteur. Pendant ce temps, l’agression a lieu et le caissier est blessé d’une balle. Nous revenons alors sur place à pied et tout à coup, j’aperçois la voiture de Pierrot Le Fou, arrêtée cinquante mètres plus loin ! Elle avait eu le même pépin technique que la nôtre. La bande, évidemment, était loin. Tout de suite, je file faubourg Saint-Martin, à L’Étape où Moustique m’apprend que j’avais bien fait de ne pas être dans le coup car la sacoche du caissier contenait… son casse-croûte ! L’argent, lui, était caché sous le siège.

De ce jour, le patron de Roger Borniche considérera son collaborateur à sa juste valeur. La bande de Pierrot sera finalement arrêtée et chacun de ses membres interrogé 42 rue Bassano par « Oscar le ténébreux ».

D’abord peu connu dans le Milieu parisien, le jeune policier qu’il est encore se met à fréquenter les bars louches en se faisant passer pour un voyou.

— Il faut croire que j’étais doué pour la comédie car cela a très bien marché. En quelques mois, je me suis ainsi monté un réseau d’informateurs qui ignoraient qu’ils avaient affaire à un inspecteur de police. Cela me permit de réaliser quelques arrestations retentissantes jusqu’au jour où ma photo fut publiée dans un journal. Dès lors, mon anonymat s’effondrait. J’étais grillé, mais le processus était enclenché. Tous ces grands truands, tous ces grands fauves que j’ai arrêtés, j’ai été obligé de les fréquenter longuement avant de pouvoir les « sauter », comme on dit. J’ai dû étudier leurs habitudes, leurs manies, connaître leurs amis, leurs parents, leurs maîtresses. Même après qu’ils aient été incarcérés, je les ai revus pour des interrogatoires ; je les ai visités en prison, les ai « extraits » de cellule pour différentes raisons. C’est ce qui explique qu’ensuite, j’aie pu les faire « vivre » dans mes livres comme si j’avais partagé leur existence minute après minute. Buisson, par exemple, je l’ai bien connu après son arrestation. Il est resté cinq ans en prison avant d’être jugé. Cinq années durant lesquelles j’ai eu l’occasion de le voir, de l’interroger ; de rencontrer et d’interroger ses amis, ses familiers, ses complices. J’ai eu le temps de découvrir sa personnalité, de le comprendre. Mais même durant l’enquête, je le connaissais déjà aussi bien, sinon mieux que certains de ses proches. Pour être efficace, un policier doit connaître parfaitement les habitudes des malfaiteurs qu’il poursuit. Ainsi, durant certaines surveillances, il m’est arrivé de ne pas filer mon suspect, mais simplement d’aller l’attendre dans un bar où je savais qu’il viendrait à une heure précise, comme tous les jours.

De 1948, époque à laquelle il est nommé Officier de Police Judiciaire après concours, à 1956 année où il donne sa démission, Roger Borniche se consacre entièrement à la lutte contre le grand banditisme. En 1950, il est nommé exceptionnellement Inspecteur Principal. À trente-sept ans, il est le plus jeune. À titre tout à fait exceptionnel, il reçoit la Médaille d’honneur de la Police, la Médaille des actes de courage et bénéficie de l’Honorariat à sa démission, distinction que l’on n’accorde qu’aux Retraités bénéficiaires de notes élogieuses.

Le détective privé

C’est alors qu’il décide de raccrocher en demandant sa mise en disponibilité pour éviter d’aller s’occuper des fellaghas en Algérie. Toujours son aversion pour les missions à caractère politique. Dans une interview où on lui demandait s’il ne considérait pas que la politique avait gangrené la police et la justice, il répondra : « Certainement. En France, vous trouvez des tas de syndicats de la magistrature et de la police. Comment voulez-vous que les honnêtes gens soient bien défendus puisqu’il y a une sorte de guerre au sein de la police et au sein de la magistrature. Je me souviendrai toujours de ce que m’avait dit un vieux commissaire : “Borniche, lorsque vous pénétrez sous le porche du Ministère de l’Intérieur, il faut laisser votre cœur à la porte ; vous le reprendrez le soir en rentrant chez vous.” Si les magistrats et les policiers laissaient la politique en dehors des cabinets d’instruction ou des Palais de Justice et n’y repensaient qu’une fois chez eux, ce serait mieux. Quand on sait que les magistrats assis sont notés par le Parquet depuis la réforme du code Pénal en 58… Ils ne peuvent se trouver qu’en état de subordination. »

Bien que seulement en disponibilité, il est autorisé en raison de ses états de service, à ouvrir une Agence d’enquêtes privées. Deux ans après, en 1958, Roger Borniche démissionne.

— Je n’avais plus rien à espérer de la carrière administrative. J’étais en effet parvenu au grade d’inspecteur divisionnaire, le plus haut que je pouvais atteindre avant de passer commissaire. C’était d’une part accepter une diminution d’indice – je ne vais pas vous expliquer cela en détail, c’est terriblement compliqué – et surtout, accepter de devoir quitter Paris pour aller « faire mes classes » en province. J’aime énormément la province et la connais bien car mes enquêtes m’ont emmené aux quatre coins de notre pays, mais je n’ai pas pu me résigner à entreprendre un « tour de France des commissariats » qui aurait duré environ quinze ans avant de revenir dans la capitale. Alors, j’ai profité d’une proposition que m’avait faite Me René Floriot pour quitter l’administration et créer une agence de police privée.

Un jour, Edgar Faure demande à Roger Borniche de s’occuper d’une affaire de contrefaçon. Il lui expose le problème et trois jours plus tard, Roger Borniche parvient à confondre le malfaiteur. C’est un véritable exploit qui lui rapporte un gros chèque, mais surtout une réputation internationale. Une riche clientèle américaine accourt alors à son agence.

Le conteur

Le STO avait fait entrer Roger Borniche dans la police, Me Floriot l’en avait fait sortir pour ouvrir une Agence privée… et son arrivée dans la littérature, à qui la doit-il ?

— À deux personnes bien différentes. D’abord, à Me Floriot qui me présenta un jour à Sven Nielsen, le patron des Presses de la Cité qui me décida à écrire la vie de René La Canne. Je me mets donc à la tâche et couvre quatre cents pages manuscrites. Aux dires de Nielsen, il y avait quatre-vingts pages formidables et le reste était nul. Je remanie le texte en commençant par la fin, me lasse et fiche le tout dans un tiroir de mon secrétaire où il dormira dix-sept ans. Le temps passe et je me mets à écrire comment j’ai arrêté Émile Buisson en envisageant, comme titre de l’ouvrage Monsieur Émile. Sur ce, lors d’une conversation, j’en parle à Alain Delon qui embarque mon texte. La nuit suivante, à quatre heures du matin, il me téléphone pour que je le rejoigne immédiatement à Pontarlier où il tournait un film. Mon manuscrit l’a emballé et il achète aussitôt les droits. Ensuite, il part pour un autre tournage (celui de Zorro) et je rencontre Paul Bonnecarrère qui me présente à Constantin Melnik, probablement le meilleur agent littéraire de Paris, qui m’a découvert, mais aussi Jean Mabire, Gilles Perrault, Jean Noli et Georges Fleury. C’est lui qui m’explique comment remanier mon texte, le façonner à la manière d’un sculpteur et le rendre « captivant ».

C’est le succès immédiat pour Flic Story, publié chez Fayard. 1 500 000 exemplaires seront vendus en dix-sept langues différentes (estimation  à la fin des années 80).  D’autre part, l’Agence privée de Roger Borniche marche très bien et celui-ci ne pense toujours arrêter pour se mettre à écrire. Seulement, le nouveau contrat d’éditeur prévoit qu’il doit remettre deux autres livres à son éditeur.

— Je ressors donc le manuscrit de René La Canne et le fais retaper par ma secrétaire, n’y apportant que quelques corrections, sur les conseils de Melnik.

Nouveau succès : 800 000 exemplaires vendus. Le troisième livre, toujours publié chez Fayard sera Le gang. Pour chacun de ces « thrillers », un film sera tourné.

— Grâce à l’étendue de mes relations, que ce soit dans le domaine du théâtre où j’avais débuté, du cinéma que j’avais côtoyé avec Alain Delon ou des médias, on se mit à parler beaucoup de moi. Il me suffisait de téléphoner pour être reçu et que l’on fasse de la publicité autour de mes bouquins.

Le succès ou plutôt le triomphe aidant, il décide de laisser son agence privée aux bons soins de son fils et de se consacrer désormais uniquement à la littérature. En précisant :

— Littérature avec un petit « l » ; je me considère davantage comme un conteur que comme un écrivain. En revanche, et j’insiste là-dessus, tout ce que j’écris est totalement vrai. Je me demande d’ailleurs si j’aurais assez d’imagination pour être un véritable romancier. Simplement, il m’arrive de changer les noms de certains personnages ou de situer un appartement, un bar ou une maison dans une rue qui n’est pas la sienne, pour éviter que des personnes puissent être facilement identifiées et que cela nuise à leur famille. On me demande souvent comment je réussis à me rappeler aussi exactement les détails d’une enquête. Cela peut peut-être paraître prétentieux, mais j’ai une mémoire extraordinaire. En ce qui concerne les choses de mon métier, en tout cas. Il peut m’arriver d’oublier d’autres choses, mais jamais ce qui s’est produit durant une affaire. Tenez, je suis capable de vous donner les noms des truands que j’ai arrêtés dans ma carrière, ainsi que leurs dates de naissance et celle du jour où je leur ai passé les menottes aux poignets. En fait, je crois que c’est assez logique. J’étais un chasseur, pas un tueur. Ma passion, c’était de traquer ce gibier dangereux que sont les malfaiteurs de haut vol. Je m’acharnais sur leur piste. Je cherchais à les connaître, à les comprendre pour mieux les surprendre. Je me suis tellement donné à ce métier qu’aujourd’hui, il me suffit de fermer les yeux pour que tout ce monde se mette à grouiller dans ma tête, pour que je les revois tels qu’ils étaient à l’époque. Bien sûr, j’ai des trous de mémoire, comme tout le monde. Lorsque cela arrive, j’ai un certain nombre de documents pour m’aider. Les comptes-rendus d’audiences d’abord, car la plupart des arrestations que j’ai effectuées se sont terminées par des procès retentissants. Les coupures de presse, ensuite. Vous savez, à l’époque, les journalistes, nous disions les « faits-diversiers », travaillaient en collaboration étroite avec la police. Il y avait une sorte de fraternité entre eux et nous. Nous faisions les mêmes filatures, les mêmes planques. Nous suivions des enquêtes parallèles, en nous rendant mutuellement service. Il me suffit donc de reprendre les récits de ces journalistes pour retrouver certains détails que j’aurais pu oublier. Pour nous, les faits-diversiers étaient des amis. Il existait entre eux et nous un climat de parfaite compréhension et d’estime. À mon époque, les journalistes restaient sur les affaires importantes le temps qu’ils voulaient. Nous avions des contacts permanents et nous nous donnions mutuellement des informations. Actuellement, les mœurs ont été bouleversées. On considère les journalistes comme des ennemis, on leur met des bâtons dans les roues. Repoussés par la hiérarchie policière, qui a le tort de négliger la capacité de la presse, ils ne collaborent plus. Et puisqu’ils se sentent désavoués par la police, il leur arrive de publier des informations susceptibles de nuire aux enquêtes.

Ses arrestations

Mai-juin 1948 : Arrestation des 77 membres de la bande de Pierrot-le-Fou, créateur du gang des tractions-avant ; ce qui permet de faire la lumière sur un grand nombre de crimes et d’agressions commis depuis 1945.

28 juillet 1948 : Arrestation à 1 heure du matin, sur les toits du 85, rue Charlot à Paris de l’insaisissable Pierrot-le-Fou.

18 septembre 1948 : Arrestation dans son repaire de Pierre Hervouert, trois fois condamné aux travaux forcés à perpétuité pour meurtres.

Mars 1949 : Arrestation de quatre dangereux repris de justice qui agressaient et dévalisaient, sur les routes, les automobilistes. Le consul du Danemark figurait parmi leurs victimes.

Juin 1949 : Arrestation des 35 membres du gang des Peausseries qui dévalisaient les plus importantes tanneries françaises. Un total de 88 vols n’était pas élucidé, quand la direction de la police judiciaire fait appel à Roger Borniche, alors en fonctions à la 1re Brigade de P.J. En moins d’une semaine, tous les malfaiteurs sont appréhendés. Depuis, aucun vol de ce genre n’a eu lieu sur le territoire.

Juillet 1949 : Arrestation des 15 membres d’une redoutable association de malfaiteurs, tous recherchés pour vols qualifiés et homicides, dirigés par les ennemis publics Émile Buisson et René la Canne. Les agressions qu’ils préparaient contre un fourgon bancaire et une usine de munitions échouent.

Décembre 1949 : Arrestation d’Alfred Aimar, dit Frédo le bijoutier, condamné aux travaux forcés à perpétuité par contumace.

Janvier 1950 : Arrestation des auteurs du vol des bijoux de la Bégum et de l’Agha Khan. Borniche retrouve la fameuse pierre « Marquise » d’une valeur de 60 millions de francs de l’époque.

7 juin 1950 : Arrestation d’André Bonnot et de six de ses complices, auteurs du vol de 110 millions de francs en billets marocains. Tous ces individus se trouvaient dans une voiture décapotable lorsque Borniche, aidé seulement par un passant, arraisonne le véhicule et appréhende ses occupants.

8 juin 1950 : Arrestation de Léon Frank, dit Jacques le Niçois, dangereux chef de bande, auteur de plusieurs meurtres et agressions, lieutenant d’Émile Buisson, l’ennemi public n° 1.

10 juin 1950 : Arrestation d’Émile Buisson auteur de plus de 36 meurtres et agressions.

Juin à décembre 1950 : Arrestation de tous les complices de Buisson.       .

Novembre 1950 : Arrestation de deux voleurs des bijoux de Mme Benitez-Rexach, dite « la môme Moineau »,

26 janvier 1951 : Arrestation de René Girier, dit René la Canne, évadé du fourgon cellulaire, auteur de plusieurs agressions à main armée entre son évasion du 21 novembre 1950 et son arrestation.

Février 1951 : Arrestation des complices de Girier.

Novembre 1951 : Arrestation d’Émile Courgibet, évadé du bagne depuis 1922, ancien complice de Buisson, qui avait refait sa vie sous le nom de Chatelain à New-York.

Décembre 1952 : Arrestation dans son repaire de Claudius Liogier, le roi de l’évasion, 29 fois condamné, évadé des prisons de Nantes, de Beauvais et de Reims dans des conditions particulièrement spectaculaires.

Avril 1953 : Arrestation à Juan-les-Pins de Jean-Baptiste Buisson dit Fatalitas, frère d’Émile, 28 fois condamné, auteur d’un meurtre commis à Paris en 1952.

Juillet 1954 : Identification et arrestation de l’auteur du vol à l’hôtel Aïoli de Saint-Tropez.

Au total, 567 arrestations opérées par l’inspecteur Borniche qui recevra de nombreuses lettres de félicitations ministérielles et notes élogieuses :

Année 1950 : Enquêteur de valeur et d’une compétence éprouvée. Possède de solides connaissances professionnelles dont il donne fréquemment la mesure, même au cours de missions délicates.

Fonctionnaire d’avenir. Fera un bon commissaire de P.J. Confiance accordée : absolue.

Année 1951 : Excellent procédurier. Bon rédacteur. Très bien informé.

A conduit, seul, les enquêtes les plus délicates.

Ses brillantes qualités professionnelles et son esprit de discipline permettent à l’administration de lui faire toute confiance lorsque les circonstances voudront qu’il puisse accéder au grade de Commissaire de Police. Signé Chenevier, Commissaire Divisionnaire, chargé de la sous-direction des affaires criminelles.

Année 1951 : Je partage entièrement les appréciations formulées par M. Chenevier. Borniche est un policier exceptionnel qui a réussi les affaires criminelles les plus retentissantes de l’après-guerre. Policier racé. On peut lui confier les affaires les plus difficiles. Confiance absolue. Signé : Albert Biget, directeur des services de police judiciaire.

Année 1952 : Intelligent. Grande expérience pratique. Très bien informé. Enquêteur habile. Rédacteur et excellent procédurier. Excellent fonctionnaire, se distinguant particulièrerement.

Enquêteur de valeur et d’une compétence prouvée.

Confiance absolue.

Les années 1953, 1954 et 1955 font état d’appréciations identiques. La note générale accordée est de 19,50 sur 20.

Lors de nombreux interviews, Roger Borniche s’est exprimé sur les grands problèmes concernant la police dans nos sociétés. En voici les passages les plus significatifs :

— La maffia, bien sûr qu’elle existe ! C’est même, sûrement l’une des organisations secrètes parmi les plus anciennes. Sa création remonte au Royaume Normand de Sicile. À l’époque, c’était un mouvement de libération nationale. Depuis, elle est devenue ce que l’on sait et que je raconte dans mon livre Le Ricain. C’est-à-dire une association de malfaiteurs supérieurement organisée autour d’un chef vivant en Sicile qui a été élu par des familles. Lorsque les Siciliens ont émigré massivement en Amérique, ils ont importé avec eux leurs coutumes et la loi d’honneur de la maffia dont l’article suprême est l’omerta, la loi du silence. Quiconque transgresse cette loi est puni de mort. Cela confère à l’organisation une puissance invraisemblable. Ces Siciliens, donc, se sont répandus dans toutes les grandes villes des États-Unis. Ils ont reconstitué les familles d’origine à l’échelle d’un continent. Ils se sont partagé le territoire. Chaque cité a eu son « parrain », correspondant au « Mustachio », qu’il a contribué à élire et qui dirige tout depuis la Sicile.

— Existe-t-il un milieu ou des milieux ?

— Le terme milieu fait partie du langage des juristes, des magistrats, des journalistes, mais ne recouvre pas la réalité. Ainsi, le milieu corse n’était pas celui de Bordeaux ; les « braqueurs » qui s’attaquaient aux fourgons postaux ne pratiquaient pas le vol à la tire. C’est d’ailleurs ce qui nous permettait de mener à bien nos enquêtes : les membres de chacun de ces milieux se réunissaient dans des endroits que nous connaissions. À Paris, des bars de Pigalle ou des Champs-Élysées leur servaient de repères. Il suffisait d’y avoir des antennes pour être au courant de pas mal de choses.

— Et de nos jours ? (fin des années 80)

— Aujourd’hui, les mœurs ont changé. Il n’existe plus de milieux ni de repères ; les procédés employés par les gangsters ont évolué. Braquer un fourgon n’est plus rentable, parce que les moyens matériels mis en œuvre pour s’opposer à ce genre d’agression sont très au point. Alors, on préfère la prise d’otages. Mais qui commet ce type de méfaits ? Des individus intellectuellement diminués, des loubards qui sont nés avec l’explosion des grandes cités et qui, un jour ou l’autre, n’hésitent pas à tirer parce qu’ils ont peur de se faire prendre. Quant aux véritables professionnels, ils ont placé leur génie au service d’une nouvelle forme de délinquance, celle qui a amené le développement d’une « police économique ».

— Comment s’est développée cette reconversion des « gangsters intelligents » ?

— Ils se sont d’abord lancés dans le trafic des cigarettes, puis dans celui de la drogue. Ensuite, on les a retrouvés dans les escroqueries immobilières. Bref, ce sont des gens qui, plutôt que de manier la mitraillette ou le chalumeau, ont préféré effectuer différents trafics et utiliser les moyens que leur donne la loi pour monter des escroqueries.

— On a l’impression que cette délinquance en col blanc jouit d’une certaine impunité ?

— Pas seulement celle-là. Aussi bien les petits minus que les gens auxquels vous faites allusion peuvent bénéficier de protections. Dans la mesure où ils rendent des services à des groupes politiques, ils ont des appuis. Le milieu corse, par exemple, a fourni de nombreux éléments à des hommes politiques tant de droite que de gauche. La justice a fermé les yeux sur leurs délits.

— Et les erreurs judiciaires ?

— J’ai été amené à m’occuper d’affaires criminelles traitées par d’autres services et à reprendre in extremis des enquêtes pour lesquelles je n’avais pas été désigné officiellement au départ. À trois reprises, j’ai découvert qu’on avait failli aboutir à de monumentales erreurs judiciaires.

Sources

Interview à Philippe Lambe dans Télépro nouveau.

Minute, n°176.

EuroLibertés : toujours mieux vous ré-informer … GRÂCE À VOUS !

Ne financez pas le système ! Financez EuroLibertés !

EuroLibertés ré-informe parce qu’EuroLibertés est un média qui ne dépend ni du Système, ni des banques, ni des lobbies et qui est dégagé de tout politiquement correct.

Fort d’une audience grandissante avec 60 000 visiteurs uniques par mois, EuroLibertés est un acteur incontournable de dissection des politiques européennes menées dans les États européens membres ou non de l’Union européenne.

Ne bénéficiant d’aucune subvention, à la différence des médias du système, et intégralement animé par des bénévoles, EuroLibertés a néanmoins un coût qui englobe les frais de création et d’administration du site, les mailings de promotion et enfin les déplacements indispensables pour la réalisation d’interviews.

EuroLibertés est un organe de presse d’intérêt général. Chaque don ouvre droit à une déduction fiscale à hauteur de 66 %. À titre d’exemple, un don de 100 euros offre une déduction fiscale de 66 euros. Ainsi, votre don ne vous coûte en réalité que 34 euros.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.

Deux solutions pour nous soutenir :

1 : Faire un don par paypal (paiement sécurisé SSL)

Sur le site EuroLibertés (www.eurolibertes.com), en cliquant, vous serez alors redirigé vers le site de paiement en ligne PayPal. Transaction 100 % sécurisée.
 

2 : Faire un don par chèque bancaire à l’ordre d’EuroLibertés

à retourner à : EuroLibertés
BP 400 35 – 94271 Le Kremlin-Bicêtre cedex – France

Partager :