Entretien avec Jean-Claude Rolinat, auteur du Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours.

Propos recueillis par Fabrice Dutilleul.

Jean-Claude Rolinat.

Jean-Claude Rolinat.

« C’est Paul ValĂ©ry qui disait que les civilisations sont mortelles,
et nous avons sous nos yeux la réalisation du pire
en ce qui concerne la plus brillante des civilisations
que la terre ait portée, la civilisation européenne »

Pourquoi une nouvelle Ă©dition de votre Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours ?

La nĂ©cessitĂ© s’en est fait sentir lorsque j’ai retrouvĂ©, au fil de mes lectures et de mes recherches, des embryons de pays, des États ayant rĂ©ellement existĂ© dans la mouvance de la guerre civile russe, par exemple, mais pas que. C’est ainsi que nous avons enrichi le manuscrit originel de 33 nouvelles entrĂ©es, comme le Donetsk-KrivoĂŻ-Rog, le Gumuljina, Ikaria, Lemko rusyn, Naissaar ou la RĂ©publique cantonale de NĂ©gros, aux Philippines.

D’oĂč vous vient ce goĂ»t de rechercher des entitĂ©s disparues, dont certaines sont quasiment inconnues ?

J’ai toujours Ă©tĂ© passionnĂ© par la notion « d’État », d’entitĂ© politique diffĂ©rente, qu’elle soit de format rĂ©publicain ou monarchiste, Ă©phĂ©mĂšre ou millĂ©naire, autoproclamĂ©e, comme les cryptarchies. C’est Paul ValĂ©ry qui disait que les civilisations sont mortelles, et nous avons sous nos yeux la rĂ©alisation du pire en ce qui concerne la plus brillante des civilisations que la terre ait portĂ©e, la civilisation europĂ©enne. Eh bien, les constructions Ă©tatiques sont, elles aussi, mortelles : pensez Ă  l’Empire Byzantin, Ă  l’empire austro-hongrois, Ă  l’URSS, ces deux derniers Ă©tant des « clients » de mon livre. Il y a eu aussi des États sĂ©cessionnistes qui n’ont pas durĂ©, comme le Katanga, le Biafra ou le Sud-KasaĂŻ en Afrique, Ă©crasĂ©s par des forces militaires supĂ©rieures, comme Atjeh, les Moluques ou Sumatra en IndonĂ©sie.

N’avez-vous pas aussi retenu des entitĂ©s, disons
 « folkloriques » ?

Oui, il y a eu des villages, comme Embo en Écosse ou Vellerat en Suisse, qui ont proclamĂ© leur indĂ©pendance pour quelques jours ou quelques heures, rompant rĂ©ellement, d’une maniĂšre pas seulement fictive, tous les liens les rattachant Ă  leur mĂ©tropole. Pour mieux la rĂ©intĂ©grer aprĂšs !

Vous Ă©voquiez Ă  l’instant les « cryptarchies », mot inventĂ© par Bruno Fuligni, spĂ©cialiste du sujet, c’est-Ă -dire des entitĂ©s politiques dont un homme se proclame le souverain, on dirait ex nihilo. Pouvez-vous citer un exemple ?

Le Rupununi, au Guyana ex-britannique, me vient Ă  l’esprit, oĂč des familles de grands propriĂ©taires terriens ont voulu s’affranchir du gouvernement de Georgetown. Ça n’a pas durĂ©, pas plus que ce que ne durent les roses ! On pourrait citer aussi Hutt River province, en Australie, oĂč un certain LĂ©onard s’était autoproclamĂ© « prince », comme le dĂ©bonnaire barbu, le sosie du capitaine Haddock, s’était couronnĂ© Ă  Seborga, en Ligurie italienne. Mais ces deux sujets-lĂ  ne sont pas dans ce livre, ils le seront dans un futur ouvrage, toujours chez le mĂȘme Ă©diteur.

Comment avez-vous pu sĂ©parer des États, disons « sĂ©rieux », d’entitĂ©s folkloriques, de celles que nous venons d’évoquer ?

Je m’en suis tenu au classement alphabĂ©tique, ce qui fait que le lecteur peut passer d’un chapitre Ă  un autre, en sauter, pour revenir en arriĂšre plus tard. Picorer du « sĂ©rieux », puis se distraire avec des États humoristiques. ÉphĂ©mĂšres, microscopiques ou gĂ©ants, bien souvent pittoresques et inconnus, certains « pays » ont traversĂ© l’actualitĂ© Ă  la vitesse de la lumiĂšre, tandis que la dissolution de rĂ©gimes politiques, comme en Afrique du Sud, entraĂźnait la disparition de quatre « bantoustans » – les fameux « TBVC » –, et que le changement de population par l’exode des Blancs, comme en RhodĂ©sie/Zimbabwe, modifiait complĂštement la nature d’un État. Tout comme une idĂ©ologie totalitaire transformait complĂštement la nature de l’ex-rĂ©publique autonome de Cochinchine, ou celle de la rĂ©publique du Sud-Vietnam (sans oublier les montagnards des Hauts plateaux, entre extermination et soumission).

Quels sont les critĂšres Ă  retenir pour dĂ©finir un « État » ?

Nous savons qu’en droit un État est une personne morale de droit public dĂ©tentrice de la souverainetĂ©. Mais la reconnaissance internationale ne lui assure pas, pour autant, une existence matĂ©rielle. La RĂ©publique arabe sahraouie dĂ©mocratique (RASD), reconnue par certains pays africains, soutenue par l’AlgĂ©rie contre le Maroc, n’a aucune matĂ©rialitĂ© territoriale, pas plus que la Palestine de Mr Abbas, juridiquement reconnue, mais « saucissonnĂ©e » par l’occupant israĂ©lien. En principe, pour ĂȘtre un État, reconnu ou non, il faut un territoire, avec une population, sur lesquels s’exerce une autoritĂ© politique exclusive. C’est le cas du Somaliland, internationalement inexistant, mais bien rĂ©el, « droit dans ses rangers. »

Avez-vous des exemples d’États disparus qui ont « ressuscité » ?

Oui, et pas des moindres. Prenez par exemple la TchĂ©coslovaquie. VoilĂ  un pays nĂ© des cendres de l’Empire des Habsbourg qui disparaĂźt en 1940 sous les coups allemands, divisĂ© en protectorat de BohĂȘme-Moravie et rĂ©publique slovaque, pour mieux renaĂźtre en 1945, pour disparaĂźtre Ă  nouveau en dĂ©cembre 1992 !

Il Ă©tait Ă  nouveau Ă©cartelĂ© entre la TchĂ©quie, capitale Prague, et la Slovaquie, capitale Bratislava. Les trois pays baltes sont aussi une illustration qu’in fine, le nationalisme, le patriotisme sont les plus forts des sentiments populaires. L’éclatement de l’URSS est, Ă  cet Ă©gard, exemplaire, la renaissance des contrĂ©es annexĂ©es donnant naissance, Ă  leur tour, Ă  de petites patries : Abkhazie et OssĂ©tie en GĂ©orgie, Nagorny-Karabakh en AzerbaĂŻdjan, etc. Et la plaque tectonique des identitĂ©s ethniques, notamment en ex-Yougoslavie, n’a pas fini de bouger ! Voyez les relations serbo-kosovares, ou la « macĂ©doine » bosniaque


Voyez-vous, à court terme, des pays pouvant disparaßtre ?

Sous les eaux, oui, ce n’est pas impossible, si les lamentations des climato-catastrophistes se rĂ©alisaient ! Les Ăźles Tuvalu comme Nauru sont menacĂ©es. C’est pourquoi leurs dirigeants ont achetĂ© des immeubles dans de grandes villes australiennes ! Mais, ici ou lĂ , des Ă©clatements pour des raisons politiques ne sont pas impossibles : la menace s’est Ă©loignĂ©e en Bolivie, avec le dĂ©part de MoralĂšs, mais la grande province orientale de Santa-Cruz, mĂ©tisse, par opposition aux Indiens des hauts plateaux, comme le Yucatan au Mexique, ont toujours eu des vellĂ©itĂ©s indĂ©pendantistes. Partout dans le Tiers-monde, des forces centrifuges sont Ă  l’Ɠuvre. La Chine a effacĂ© le Tibet comme le Turkestan oriental, mais pas les peuples tibĂ©tains et ouĂŻgours. L’Inde a Ă©tĂ© aussi le thĂ©Ăątre d’affrontements dĂ»s aux vellĂ©itĂ©s de partition ; je cite les rĂ©gions concernĂ©es dans mon livre : le Sikkim, petit royaume de l’Himalaya annexĂ©, l’Assam et le Nagaland « normalisĂ©s ». Sans oublier la Somalie, en Afrique, Ă©clatĂ©e entre diffĂ©rentes entitĂ©s plus ou moins autonomes, comme le Somaliland dĂ©jĂ  citĂ©. N’oublions pas qu’en dĂ©pit du dogme de l’intangibilitĂ© des frontiĂšres, le Soudan a perdu le Sud-Soudan et son pĂ©trole


Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours, Jean-Claude Rolinat, Ă©ditions Dualpha, collection « Patrimoine des hĂ©ritages », dirigĂ©e par Philippe Randa, 451 pages, 37 euros, nombreuses illustrations. Pour commander ce livre, cliquez ici.

Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours, Jean-Claude Rolinat, Ă©ditions Dualpha.

« Dictionnaire des États Ă©phĂ©mĂšres ou disparus de 1900 Ă  nos jours », Jean-Claude Rolinat, Ă©ditions Dualpha.

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