4 décembre 2018

Kiev/Moscou : je t’aime, moi non plus

Par Jean-Claude Rolinat

 Une fois de plus, une fois de trop, l’Ukraine et la Russie s’affrontent, cette fois-ci directement. Le conflit récurrent au Donbass, à savoir celui entraîné par la sécession des « républiques populaires » de Lougansk et de Donetsk, appuyée objectivement par Moscou, n’arrange rien. Nous ne pouvons que regretter, vivement, et même nous en indigner, qu’une guerre larvée oppose deux peuples européens, de même origine ethnique, slave, partageant la même foi orthodoxe, même si leurs Églises n’obéissent pas au même Prélat.

Avec le grave incident naval du week-end dernier, directement cette fois-ci entre Moscou et Kiev, nous atteignons une autre dimension.

Les faits : dans le détroit de Kertch, séparant la Crimée de la Russie proprement dite, aujourd’hui enjambé par un pont construit dans un temps record par Moscou, deux petits patrouilleurs et un remorqueur de 350 tonnes, le A 947 Krasnoperekovsk, appartenant à la marine ukrainienne et quittant la mer d’Azov – cette mer fermée débouchant sur la mer Noire, elle-même quasiment bouchée au Bosphore et aux Dardanelles – ont été éperonnés puis arraisonnés par la marine russe.

Aussitôt, le président ukrainien Petro Porochenko, en difficulté pour sa réélection, a fait monter la mayonnaise en instaurant la loi martiale et en déclarant que « l’Ukraine était au bord de la guerre avec la Russie ».

En toile de fond, l’annexion de la Crimée

C’est grave, très grave, même si ce genre de rodomontade est destiné à usage interne. Aussitôt, Paris et Berlin, les « parrains » de l’Ukraine post-révolution, il faut bien le dire, ont tenté de désamorcer la crise en voulant réactiver le groupe de contacts dit « de Normandie », c’est-à-dire l’Allemagne, la France, l’Ukraine et la Russie.

Mise sur pied pour réactiver les accords de Minsk, capitale de la Biélorussie, qui prévoyaient l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange d’une autonomie substantielle pour les zones russophones, cette instance de concertation n’a jamais rien donné de concret. N’oublions pas la brutale annexion de la Crimée par la Russie, confortée tout de même par un référendum favorable – 80 % de la population de la péninsule est russophone – jamais reconnue par la « communauté internationale », à part les obligés de Moscou. Avec cette annexion dans un style très « poutinien », c’est-à-dire bien calculée au millimètre près – on agit d’abord, on discute après – l’Ukraine perdait environ 500 km de côtes.

Et la mer d’Azov devenait une sorte d’enclave dont la seule issue était désormais contrôlée des deux côtés par la Russie. Le Kremlin a accusé Kiev de « violer la frontière russe et de provocation dans ses eaux territoriales ».

L’Ukraine, pour sa part, demande légitimement la restitution de ses trois navires et la libération de ses équipages, dont certains membres ont été blessés. Avec la diffusion d’un témoignage bidon de l’un des officiers ukrainiens, reconnaissant cette violation ! On se serait cru revenu à l’époque de la guerre froide, avec des aveux « spontanés » extorqués à l’adversaire, et diffusés à la télévision. Personne n’est dupe. Mais une fois que l’on a dit tout cela, que penser, in fine ? Quels sont nos intérêts, à nous, Français et, accessoirement, ceux de nos partenaires européens ?

Quelles solutions ?

D’abord, il faut par tous les moyens, désamorcer ces crises artificielles et reconnaître, une fois pour toutes, la souveraineté de la Russie sur la Crimée. Péninsule qui, rappelons-le, fut arrachée à la Fédération de Russie dans le cadre de l’ex-URSS par Nikita Kroutchev, alors Premier secrétaire du PCUS, pour la rattacher à la RSS d’Ukraine, lui-même étant d’origine ukrainienne.

Après, il faut cesser d’encourager Kiev à adhérer à l’OTAN, même si nous pouvons nouer un partenariat avec ce grand pays européen.

« Dans le même temps » comme dirait l’autre qui, soit dit en passant, doit être « daltonien » car il ne distingue pas la couleur jaune – mais ceci est un autre sujet ! – il faut aussi dissuader Moscou de vouloir récupérer à tout prix l’Ukraine dans son giron.

Ce pays doit être, en quelque sorte, un glacis pacifié entre l’Europe et la Russie, un trait d’union et non un lieu de confrontation, avant que nous puissions coopérer à nouveau, totalement, avec cette dernière en cessant de voter des sanctions qui, en fin de compte, se retournent contre nous, contre nos intérêts, contre notre business, pour la plus grande satisfaction de nos adversaires d’Outre-Atlantique. Mais quand donc les « Européens » comprendront-ils où sont leurs réels intérêts ?

Espérons que la tension va baisser entre ces deux frères ennemis. Mais, Poutine comme Porochenko, en baisse dans les sondages, ont tous deux intérêt à faire monter la fièvre, non pas à « El Pao », mais à Yalta, Odessa ou Sébastopol. Des diplomates des quatre pays du « format Normandie » se sont réunis à Berlin pour discuter de la crise.

On se parle, ce n’est déjà pas si mal. Mais il faut que Kiev comme Moscou soient raisonnables : l’Ukraine doit renoncer à la Crimée, et Moscou doit laisser la marine ukrainienne naviguer librement en mer d’Azov comme en mer Noire. Sans oublier qu’il faut concilier l’intégrité territoriale de l’Ukraine avec l’irrédentisme des populations russophones de l’est et du sud-est de ce pays. En attendant, mauvais signal pour le Tsar de toutes les Russies, le rouble dégringole et l’instabilité des cours du pétrole fragilise l’économie russe. Ce qui n’est pas tout à fait dans l’intérêt des patriotes de chaque pays européen, même si, sentiment bien compréhensible à la lecture de leur histoire, Polonais et Baltes ne font pas confiance à Moscou.

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